‹ Les hermites en liberté (volume 3)Chapitre 22 sur 36 · ENTRE DEUX INSULAIRES. 1 29 CROMWE LL · texte numérisé non relu

ENTRE DEUX INSULAIRES. 1 29 CROMWE LL

Je ne prétends pa:> que les journées de Naseby, de Dumbar, de Worcester, puissent être comparées à celles de Marengo , d'Austerlitz et de laMoscowa; mais j'ai eu I aussi quelque audace, et les adulations royales n'ont pas manqué à mon pouvoir. Tous les monarques de l'Europe qui avaient négligé l'alliance de l'Angleterre sous les derniers Stuarts , la sollicitèrent avec ardeur de celui qui avait envoyé un roi à l'échafaud. L'Espagne m'offrit Calais, la France Dunkerque, je préférai l'alliance de Eouis XIV, qui dans ses lettres m'appelait du nom de frère. Ce ne fut point par vanité, mais par un intérêt politique. Je voulais enlever le Mexique à l'Espagne; je réussis seulement à lui ravir la Jamaïque. Cette conquête était solide et nous l'avons gardée. Le point essentiel, pour se faire pardonner un pouvoir élevé sur la liberté des

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peuples, c'est de rendre son pays assez puissant pour que plusieurs générations n'aient pas à craindre de se voir le jouet de l'étranger.

NAPOLÉON

A quelle époque avez-vous fait de cette maxime une règle de conduite ?

CROMWELL

Je ne l'avais pas précisément adoptée; mais sans cesse une sorte d'inspiration me la révélait ; en dérangeant les habitudes de mes compatriotes, en remuant fortement leur énergique caractère, jeles avertissais qu'ils pouvaient être un peuple libre, et ils ont retenu quelques-unes de mes leçons.

Mon acte de navigation, dont j'étais loin, je l'avoue, de prévoir les conséquences, leur apprit toutes les routes de l'Océan; mon règne a été leur point de départ pour arriver au degré de puissance où ils sont

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parvenus. Mais, vous , songez en quel état vous avez laissé la France !

NAPOLÉON

Ne jugez pas trop légèrement; laissez s'accomplir les destinées ! Ce n'est pas un seul peuple que j'ai agité , c'est le monde entier. J'ai commis la grande faute de me séparer des nations ; mais le mouvement que je leur ai donné subsiste encore. Une nouvelle organisation sociale marchait avec la conquête; l'industrie et la civilisation accompagnaient mes armes ; elfes ont laissé une empreinte indestructible sur les rives du Nil , du Niémen , comme sur celles du Tage ; la Grèce leur devra sa liberté , le Nouveau-^Monde son indépendance. Vous étiez à l'aise dans votre île; pour moi j'étouffais en Europe; et, dans ma pensée victorieuse , j'arrivais jusqu'aux bords du Gange. Ce ne sont pas les hom-

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mes qui m'ont arrêté; il a fallu qu'un ciel impitoyable s'armât de toutes ses rigueurs; le siècle des révolutions n'était pas encore terminé.

CROMWELL

Vous séparer des nations de l'Europe était sans doute une grande faute; mai vous séparer du peuple français était de toutes les fautes la plus dangereuse. Vouf n'aviez plus qu'une armée , et deux fois vous l'avez éprouvé dans l'adverse fortune

NAPOLÉON

Dans le vaste plan que j'avais conçu il mt fallait de l'obéissance; il me semblait que les destinées de la nation reposaient sur rm tête , qu'elle en était convaincue , et qu'ell regarderait comme un suicide l'abandor d'un chef tel que moi. Quels trésors de gloin et de prospérités n'avais-je pas accumulé; pour elle et ma dynastie !

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CROMWELL

L'avenir ne touche guère ceux que le présent accable : vous deviez tout à la fortune; elle seule pouvait vous maintenir.

NAPOLÉOIV.

'' J'ai été trahi.

CROMWELL

Sans la trahison de la fortune vous n'auriez pas éprouvé celle des hommes. J'étais aussi • environné de traîtres ; mais comme nul revers n'a ébranlé mon pouvoir, je n'ai trouvé que de fidèles serviteurs. Mais , dites-moi, ne vous reprochez-vous pas d'avoir trop aimé la guerre ?

NAPOLÉON

Je l'aimais trop sans doute : les sensations du champ de bataille réveillaient toutes mes facultés, et me faisaient sentir vive-

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ment une vie qu'assoupissait l'intolérabl ennui des cours et la fatigue des adula tions. La guerre faisait partie de moi système ; il me semblait que chaque victoiri reculait d'un siècle l'existence de ma dy nastie et lui donnait toute la force des souvenirs historiques et d'une antique illustration. Les rois vulgaires comptent paî générations, je voulais compter par victoires et cette dernière supputation me paraissai au moins l'équivalent de la première. J'a vais inscrit mes titres sur les pyramides de Pharaons, sur les remparts de ^'ienne, suj les débris du Kremlin....

CROMWELL

Il vous a manque de les graver sur h tour de Londres.

NAPOLÉON

Vos compatriotes , sauf quelques exceptions , ne m'ont pas compris. S'ils l'avaient

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voulu , nous aurions partagé le monde. Pour eux , les mers et les îles , pour moi , les coritinens. La grande révolution que j'ai laissée en route était alors terminée ; le soleil de la civilisation se levait sur tous les peuples et aurait fondu jusqu'aux glaces de la Sibérie. Alors il eût été temps de parler de liberté; mais l'Angleterre a amené le nord sur le midi ; elle a voulu me perdre , elle a réussi; mais elle en portera la peine et je serai vengé.

CROMWELL

Vos idées toujours gigantesques m'étonnent , et sont hors de ma portée. Ce que je n'ignore pas, c'est qu'il faut de l'espace et du temps pour accomplir des projets aussi vastes aue les vôtres.

N A PO LÉON

J'étais pressé.

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GROMWELL.

Mauvaise excuse, même pour le génie.

Avant de construire il faut jeter les fondemens. Vous étiez comme un arbre superbe dont les magnifiques rameaux s'étendraient au loin dans tout le luxe d'une vigoureuse végétation et qui n'aurait que de faibles racines. Comment pourrait-il résister aux tempêtes?

NAPOLÉON

A quoi tout cela a-t-il tenu .'* A la méprise d'un général. O Waterloo ! Waterloo !

GROMWELL.

Détrompez-vous ! Vous pouviez con-l server la France; mais l'Europe était perdue pour vous. Les veines du peuple fran- i çais étaient épuisées ; île secret de vos succès était connu. Vous n'aviez point change de caractère , et vous vous seriez fait uni autre Waterloo.

ENTRE DEUX INSULAIRES. iSj NAPOLÉON.

J'aurais tourné mes vues vers d'autres objets; j'aurais encouragé les sciences , les arts , la littérature.

C'est-à-dire que vous auriez établi les libertés publiques?

NAPOLÉON

Sans doute.

CROMWELL

Je n'en crois rien. Il n'y a dans la vie des hommes , quelque supérieurs qu'ils soient , qu'un moment pour les grandes choses. Le vôtre était .passé. C'était au retour de Tilsitt que vous pouviez tout faire pour l'intérieur de la France ; alors vous pouviez sans crainte déposer un glaive victorieux et fonder sur une base inébran-

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lable la liberté des peuples. Vous ne l'avez pas fait alors; cette gloire ne pouvait plus vous appartenir.

NAPOLÉON

Peut-être avez-vous raison ; mais j'aimerais assez que dans le monde des vivans on pensât et on dît le contraire.

CRO MWELL.

On pourra le dire ; aucun homme raisonnable ne pourra le penser.

NAPOLÉON

A quel rang me placez-vous donc ?

CROMWELL

Au rang des hommes de génie qui ont manqué à leur fortune. Si vous aviez associé la force morale à la force matérielle , vous auriez été le bienfaiteur de la France et l'arbitre du monde. Un seul événement

ENTRE DEUX INSULA.IRES. iSq

de votre vie me prouve que vous ne connaissiez pas votre siècle.

NAPOLÉON

Quel est, je vous prie, cet événement?

CROMWELL

Votre couronnement par le chef de l'église de Rome. 11 était évident que vous ne connaissiez pas votre terrain. Sorti du peuple , vous agissiez comme si le sang d'une race royale eût coulé dans vos veines. Vous vouliez éblouir ; mais i'éblouissement du peuple n'est jamais de longue durée.

NAPOLÉON

Je voulais me concilier les prêtres.

CROMWELL

Il valait mieux se concilier les citoyens. Les prêtres ne manquent jamais au pouvoir solidement établi. Il est vrai qu'ils vous ont

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nommé le nouveau Cyrus; mais, le lendemain du 3o mars , vous n'étiez plus pour eux que l'Antéchrist. Tous les rois et tous les clergés se sont réunis contre vous ; vous avez de nouveau succombé.

NAPOLÉON

"Vous êtes dans l'erreur : j'aurais bien vécu avec les prêtres et les rois ; c'est l'aristocratie européenne , toute-puissante dans les conseils des monarques , qui a voulu obstinément la guerre , et qui m'a défendu le repos. Les rois auraient pardonné à ma fortune; les aristocraties n'ont pu oublier ni mon origine , ni ma noblesse fondée sur le mérite personnel et choisie dans tous les rangs ; elles ont senti que le règne des parchemins allait passer; vos Anglais euxmêmes....

CROMWELL V interrompant .

N'accusez point les Anglais ; leur exi-

EINTRE DEUX INSULAIRES. l4l

stence, comme peuple libre, devenait un problème sans les neiges prématurées de la Russie. Votre blocus continental m'a fait frémir, quand la nouvelle en est venue jusqu'ici : c'était entre vous et eux une affaire de vie ou de mort ; permettez - moi d'applaudir à leur infatigable persévérance , je connais mes compatriotes ; prudens , intrépides....

NAPOLÉON vivement.

Excellens geôliers. Je les avais vivement attaqués ; mais je les croyais généreux. Abandonné de la fortune, n'ayant plus d'asile sur la terre, je voulais m'asseoir au foyer du peuple britannique. Je fus repoussé , quoique la prière du suppliant soit sacrée; je me vis traité en captif par vos compatriotes, moi qui m'étais jeté librement entre leurs bras. Transporté au milieu des déserts de l'Océan , sur un rocher stérile , les derniers jours de ma vie ont été la proie d'une lâche

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vengeance et des plus exquises tortures ; mais le malheur ne m'avait point avili , je vivais clans le passé.

C R O Bl W E L L.

N'accusez point les peuples des faiblesses ou des crimes du pouvoir ! je rougirais pour l'Angleterre des tourmens de votre captivité, si je pouvais croire qu'elle les eût approuvés. Mais qu'importe ! Après tout, ni vous , ni moi n'étions faits pour le bonheur. Quand nous nous sommes procuré trop d'émotions fortes , quand nous avons perdu le repos de l'âme, quand des milliers d'hommes se plaignent ou se félicitent de nos grandeurs, ce bruit qui nous flattait nous cause un profond ennui. Alors , il nous faut un sombre asile ; et il est à peu près égal de le trouver au milieu des pompes de Westminster ou des solitudes de Long-Wood.

ENTRE DEUX INSULAIRES. l43 NAPOLEON.

Ces pensées sont raisonnables , j'en conviens; mais je n'y suis pas encore accoutu;né ; des souvenirs trop récens m'obsèdent. Ici , nul ne s'attache à ma fortune ; on me regarde tranquillement , on me traite avec indifférence. Ce n'est pas tout ; j'apprends que dans ces capitales, qui ne reverront plus mes aigles, quelques hommes se permettent de raisonner à mon égard comme n'ayant plus rien à attendre. Ils prononcent sur le passé, et disent : «Il est accompli. » Ils ne m'entrevoient plus dans l'avenir, trompant tous leurs calculs, et accablant leur imagination. Il n'est pas jusqu'à leurs princes qui ne se mettent à leur aise ; ils vont et ils viennent ; car je ne suis pas là. On dit même qu'il en est un à qui on parle de lauriers en de certains idiomes , et qui , de temps à autre, fait savoir ses intentions jus-

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que vers le midi; en vérité, c'est à perdre patience.

CROMWELL

Vous aurez plus de résignation quand vous aurez séjourné sur nos rivages. Dans ce monde, comme dans l'autre, il faut faire une fin et imiter Candide.

NAPOLÉON

Quoi ! le puritain Cromwel cite le philosophe Voltaire!

CROMWELL

Je sais que vous ne l'aimiez pas; vous aviez de bonnes raisons pour cela. Il doit être détesté de tous ceux qui asservissent ou qui veulent asservir les peuples ; mais, vous avez été maladroit d'avouer votre inimitié. Quant à moi, je me suis réconcilié avec lui depuis que j'ai lu ses ouvrages; ils m'ont instruit et amusé. D'ailleurs , en sa qualité

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d'historien, il m'a rendu justice; je lui dois même de la reconnaissance. ISe soyez donc pas surpris que je vous invite à imiter Candide. Si vous m'en croyez , vous demanderez sur ces bords une plate-bande pour cultiver de pâles violettes sous un saule achéronien. Ne nous plaignons pas des hommes. L'empereur Julien aurait plus que nous droit de se plaindre ; toutefois il se tait depuis longtemps ; nous ne ferions pas mal de suivre son exemple. Entre nous, si les hommes avaient été justes et raisonnables , nous eussions été fort embarrassés. Supposez un peuple sage et libre , qu'aurait-il fait d'un pacificateur de votre caractère ou d'un protecteur comme moi ? Avouez que vous auriez pu être mis en surveillance, et je conviendrai que l'exil m'était dû. Nous n'avons rencontre' que des hommes nés pour servir, ou d'autres qui , aimant leur patrie, ne savaient ni la préserver, ni la gouverner;

T«.n. II. Les Hermiles en liberté. j

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leurs faiblesses out fait notre gloire , et notre

gloire a été souvent un mallieur public. Dt-

quelles injustices nous plaindrions-nous sans

être injustes nous-mêmes?

N°. XIX. — i4 am/ 1824.

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