LITTÉRATEUR
cie, je m'éloignais de mon chemin; mais encore une question : Vous savez donc lire ? — Je le crois bien; c'est mon métier.»
La réponse me parut singulière, et je continuai l'entretien. « Mon ami, je devine votre état à l'instrument que je vois entre vos mains; comment donc se fait-il... — Mon crochet , monsieur , c'est l'instrument de mes études. — Causons ensemble. — Trèsvolontiers ; j'ai du temps à perdre. — Je vous tiendrai compte de celui que je vous dérobe. — Je sais philosophe, et je n'ai besoin de rien. Oinnia mecum porto. — Comment diable, du latin! — Et même du grec, O '^t//jOTaT£ ! • • • — Mais, vous me surprenez beaucoup. — Vous n'êtes pas au bout de vos étonnemens : non-seulement je suis savant comme vous voyez, mais je suis devin; car je vous vois pour la première fois , et je sais qui vous êtes, — Eh bien, voyons; qui suis-je? — k. votre dé-
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marche , à votre son de voix , à ce manuscrit roulé dont le bout sort de votre poche , je devine que vous êtes un auteur, et conséquemment mon confrère; car je suis homme de lettres , tel que vous me voyez. — Ce qu'il y a de sûr , c'est que vous êtes audessus de votre profession; et je connais beaucoup de gens qui n'en peuvent pas dire autant. »
Tout en causant mon homme continuait à ramasser, avec cette dextérité commune aux gens de son métier, des feuillets imprimés qu'il trouvait en assez grand nombre dans un amas de débris de toute espèce ; mais il ne lesjetaitdans sa hotte qu'après les avoir attentivement examinés l'un après l'autre. « Maudit bavard , s'écria-t-il en déchirant en morceaux un de ces feuillets, je te trouverai donc à tous les coins de rue ! — A qui en avez- vous ? lui dis-je. — Eh, parbleu, à cet ennuyeux écrivailleur, dont les
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œuvres dépecées remplissent mon magasin, et que les épiciers eux-mêmes refusent de m'acheter à deux sous la livre. — La postérité ne se montrera pas moins dédaigneuse. — Croiriez-vous que dans tout ce fatras je n'ai pas trouvé deux extraits dont je pusse enrichir ma compilation; car il est temps de vous apprendre que je suis chiffonnier littéraire , pour vous servir : je suis le créateur d'un métier où tous mes élèves ont fait fortune. »
Plus je causais avec cet homme, plus j'étais étonné de sa manie biogénique : en le regardant avec quelque attention à la lueur de sa lanterne et des réverbères , je distinguai un front chauve et proéminent , un nez aquilin très-effilé , et une bouche où se peignaient des habitudes bachiques et une malice innée.
if Comment vous nommez-vous ? lui deniandai-je. — André Vergeté, pour vous
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servir.... Vous avez envie de connaître mon histoire, n'est-il pas vrai? Eh bien, vous la saurez, si vous avez le courage de me suivre jusque chez moi. » J'acceptai la partie , et nous voilà cheminant ensemble.
«Mes premiers souvenirs, continua-t-il , datent de la rue Ouincampoix ; quant à ma naissance elle est si obscure, qu'il ne tient qu'à moi de la croire très-illustre. Je lisais dernièrement une feuille de commentaires tombée sous mon crochet, à la porte de l'Institut; on y prouve que rien n'est plus difficile à démêler que la généalogie des rois d'Egypte; or, puisque la mienne est tout aussi embrouillée, pourquoi ne supposerais-] e pas que je descends des rois égyptiens ? — Votre nom de Vergeté en est la preuve ; comment n'y pas reconnaître celui ^Evergete^ second roi de la dynastie des Ptolémées ? — Diable ! c'est bon à bavoir; et dès ce moment j'ajoute à mon
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nom VE qui lui manque, et me voilà aussi sûr de mon origine que la plupart des rois mes confrères.
» Quoi qu'il en soit , une vieille marchande de marée qui m'avait pris en affection, sans se douter de l'honneur que je lui faisais en acceptant ses soins , me plaça en qualité d'enfant de chœur chez le vicaire de la paroisse Saint-André-des-Arts ; c'est là que je pris ce goût de lecture qui décida de ma vie entière. Ce hon vicaire était sans comparaison l'homme de son temps qui avait, non pas lu, mais parcouru le plus de livres : il ne tenait pas précisément au choix , mais bien à la variété de ses lectures. Pour contenter ce besoin il avait fait faire un pupitre circulaire sur lequel il plaçait une vingtaine de feuillets de différens livres , et le mouvement de rotation imprimé au pupitre lui permettait de les parcourir d'un coup d'cpil.