‹ Les hermites en liberté (volume 3)Chapitre 25 sur 36 · LE CHIFFONNIER · texte numérisé non relu

LE CHIFFONNIER

» — 11 est probable que l'invention de ce pupitre s'est propagée, et qu'il est à l'usage de cette foule de gens du monde et de prétendus gens de lettres qui prononcent si affirmativement sur les ouvrages anciens et nouveaux dont ils n'ont pas lu dix pages de suite. »

André Vergeté m'avait esquissé la première partie de sa vie nocturne , quand nous arrivâmes dans une petite ruelle du faubourg Montmartre.

« Monsieur, me dit-il en s'arrêtant à la porte d'une allée , il y aurait conscience à vous faire monter dans mon galetas ; j'aurais peur qu'à votre âge vous n'y arrivassiez pas en vie. » J'insistai pour le suivre. « Dans tous les cas , ajouta-t-il, comme je vous crois en état de grâce , si vous mourez de fatigue en arrivant là-haut , vous serez à moitié chemin du paradis, que je vous souhaite en bon confrère. — Vous

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avez de l'esprit, maître André. — Je vous crois; car pourquoi me flatteriez-vous?... » Ouf!... Nous voilà parvenus au septième étage d'une maison dont l'escalier n'avait pas moins de 1 70 marches. « Du courage , me dit André; le plus fort est fait. » Je ne concevais pas ce qui pouvait nous rester à faire, puisque nous étions à bout d'escalier.... Mon homme, avec son crochet^ souleva une trappe, et fit descendre une échelle , au moyen de laquelle je me hissai dans un vaste grenier divisé en trois chambres par des cloisons de nattes. La première , qui lui servait de magasin , était remplie de morceaux de papiers; il couchait dans la seconde; et dans la troisième , qu'il appelait emphatiquement sa bibliothèque , cinquante ou soixante volumes assemblés avec de gros fils, et enveloppés d'affiches de spectacles , étaient rangés sur de vieilles planches suspendues

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horizontalement par des cordes attachées aux solives.

« Vous voyez , me dit-il , en élevant sa lanterne , les œuvres du prince André Evergète. » J'ouvris le premier volume , composé, comme les autres, de feuillets de toutes les dimensions, depuis l'in-^". jusqu'à rin-i8, et je lus sur le titre : Les Guenilles littéraires ou le Chiffonnier compilât eut'.

» Vous voyez l'ouvrage de ma vie, continua-t-il , le trésor posthume que je réserve à mes héritiers; c'est le résidu de la nouvelle littérature germanico - anglicowelchico - i^auloise. J'ai trouvé l'art cl'v fondre ensemble soixante fragmens de poèmes épiques, douze cents pages de romans, deux cent quarante scènes de tragédies , de comédies et de mélodrames; deux mille couplets de chanson , trois cent soixante pages de citations extraites des discor.rs de

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toutes les tribunes , quatre cents pages d'histoire de mon grand fournisseur, le tout obscurci par des notes formées d'articles de journaux. »

Je m'amusai à parcourir cette Encycloj)édie des sottises , des folies , des platitudes et du mauvais goût de notre siècle, que le Chiffonnier compilateur avait si malignement composée des débris de quelques centaines de volumes qui ont eu leur jour de vogue. André Vergeté avait établi je ne sais quel malir désordre entre tous ces fragmens : le traité de \ Absolu^ du Polonais Wronsky, servait d'introduction à la Monarchie de M. de M*** ; une scène de comédie , de M. de *** était intercalée dans un acte d'une tragédie du même auteur ; on lisait de suite, et sans s'apercevoir du passage des vers à la prose, une page du Renégat et une page des Chevaliers de la Table ronde; un chapitre de \ Indifférence , de

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M. L semblait amener tout naturellement un Pot-Pouri Ae M. D

« Je devine, dis-je à André, tout ce qu'il peut y avoir de piquant dans cette compilation amphigourique ; mais une épigramme en soixante volumes est un peu longue : un pareil ouvrage aurait eu besoin d'un système. — Eh, vraiment, c'est par-là que je brille! Jetez plutôt les yeux sur ma table des matières.... » En effet rien de plus systématique que l'index de ses Guenilles littéraires dont il avait formé deux grandes divisions : \ Absurde , le Ridicule.

Sous le premier titre il a placé les rêveries métaphysiques, la littérature du cauchemar, les théories du brigandage, la délicatesse des espions , la sensibilité des bourreaux , l'enlacement des images incohérentes, l'abus des métaphores inconcevables, le conflit des étoiles, des nuages et

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des torrens : c'est dans la région de V Absurde que se trouvent naturellement les nains ,\e?, pjgînées ^ les sorciers^ les géansj les Franckenùerg, les Ipsiboé, les Og^ les Han^ les Pouffa en un mot les monstres de toutes les espèces et de toutes les couleurs.

La classe du Ridicule renferme le genre vaporeux , le pathétique affecté , la sensibilité à propos d'une mouche écrasée , la manie d'analyser, la fureur de décrire ; dans une autre subdivision , le style genevois , avec ses formes arides et pédantesques , ses forces centrales , ses contre-poids , ses vibrations, son omnipotence et ses raisonnemens algébriques. Il avait placé dans une troisième subdivision de la même catégorie les lieux communs de l'éloquence collégiale; la logo-diarrhée de certains professeurs; la critique banale de certains journalistes; le marivaudage édulcoré des

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