LE CAFÉ PROCOPE
Al gentil immortelle manet, init/toS'/iie pir ,ninns Staffortuna domûs.
VlBCILE
Celte race est immortelle ; sa maison se perpétue pendant uue longue suite d'années.
Vous vantez beaucoup, mon cher confrère, la splendeur des cafés qui ornent vos brilians quartiers du Palais-Royal et des boulevarts. Il est vrai que sur la rive gauche de la Seine nous n'avons rien à vous opposer sous le rapport du luxe des glaces et de l'élégance des comptoirs. Vous l'em-
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portez évidemment par la richesse des décorations ; vos dames limonadières ont une renommée à laquelle n'aspirent point celles qui président chez nous à la juste distrihution de la brûlante liqueur d'Arabie. Ia^s diadèmes d'émeraudes, les bandeaux de diamans, n'étincèlent point sur leurs fronts modestes ; on ne les voit jamais se draper voluptueusement dans les précieux tissus de l'Inde^ et siéger, comme des reines superbes , sur leurs trônes d'acajou : tant d'orgueil ne nous est pas permis. Nos Hmonadières , attentives à leurs calculs , pendant que le fils ou le mari prête une main utile au service public , se contentent de veiller à l'heureux mélange du punch , à la bonté des glaces et à l'excellence du café. Mais aussi les révolutions nous respectent; l'éclat de vos maisons publiques est trop souvent passager : plus d'une reine di-tn»née gémit dans l'obscurité, et soupire avr<
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amertume en se rappelant ses grandeurs d'un jour. Nos cafés ne redoutent point de semblables catastrophes ; ils s'ouvrent pendant une longue suite d'années sous les mêmes auspices. Stat Jbrluna domûs.
L'apparence fait tout, dit-on, dans le siècle où nous sommes : cela est vrai jusqu'à un certain point. Il reste encore un certain nombre d'hommes réfléchis qui ne sacrifient point à l'enseigne , qui préfèrent la réalité à un vain éclat. Croiriezvous que dans notre café Procope, si respectable pour son antiquité, si fécond en souvenirs littéraires, j'ai reconnu plus d'un amateur de votre Chaussée-d'Antin , qui venait , comme en bonne fortune , savourer le café et la glace justement renommés qui s'y distribuent avec une activité et un zèle héréditaires? Voilà ce qu'on apjjelle un hommage flatteur rendu au mérite.
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Notre café Procope a ses vieux litres de noblesse; c'est une des meillevues maisons du faubourg Saint-Germain ; mais ce qui arrive rarement aux autres , c'est qu'elle n'a pas dégénéré. Les successeurs de Procope, Dubuisson , Zoppi , le propriétaire actuel , se sont montrés dignes de leur illustration; ils n'ont pas même changé de nom. Un vieil habitué m'a dit seulement que le local avait été agrandi et restauré; qu'on ne reconnaissait plus le banc d'où Piron lançait ses épigrammes , où le chevalier de la Morlière haranguait sa cabale , préparant ainsi la chute ou le succès des ouvrages dramatiques. On ne peut attribuer ces innovations qu'aux envahissemens successifs de la civilisation ; mais ce qu'il y a d'important, c'est que le café qu'on y sert a conservé son antique vertu.
Peu de personnes savent que nous devons au café Procope le changement de
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mœurs qui s'opéra vers la fin du dix-septième siècle. Avant cette époque , les cabarets étaient nombreux ; on s'y rassemblait avec plaisir, et le culte de Baccbus était généralement répandu. Molière, Chapelle, La Fontaine, Racine, Boileau lui-même, allaient au cabaret ; et Dieu sait que d'esprit, d'épi grammes, de joyeuses saillies, animaient la gaieté de ces modestes agapes; les conversations étaient franches , les idées généreuses comme la liqueur qu'on y buvait à longs traits. Les grands seigneurs eux-mêmes ne dédaignaient pas la guinguette ; et le cabaret de Renard, situé près des Tuileries, était le théâtre des orgies privilégiées. Les mémoires du temps en ont gardé le souvenir.
Enfin Procope vint. En versant du café aux grands seigneurs , aux hommes de lettres, il leur donna un autre point de réu-
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nion , et l'on vit disparaître par degrés le goût désordonné des libations bachiques.
Cette fève étrangère , et cet homme- d'une profession si modeste, ont amené tous les changemens qui se sont faits depuis un siècle dans nos idées, dans nos mœurs et dans notre littérature. Ce n'est pas à la philosophie, c'est au café qu'il faut attribuer le serment du jeu de paume et la prise de la Bastille. Je prépare un grand ouvrage sur ce sujet; il aura pour titre : De V influence de Procope sur la révolu-- ' tioii française .
N'oublions pas que c'est aussi dans le même café que la première glace a été présentée au public. Nous devons ce perfectionnement à Du])uisson , successeur immédiat de Procope , et qui n'a pas toute la renommée qu'il mérite; on devrait lui élever une statue au café Tortoni.
Les mœurs des cafés ont aussi subi leurs vicissitudes. On s'y est long-temps occupé de littérature; on y a disputé sur la grâce, sur le libre arbitre , et la bulle Unigenitus ; on y a réglé les destinées de la scène française. liC Théâtre national a été long-temps placé presque en face du café Procope. Il sert aujourd'hui de magasin de papier, et quelques vieux débris de décoration attestent encore sa splendeur primitive. C'est dans ce magasin, aujourd'hui désertique les chefsd'œuvre de Voltaire ont été offerts à l'admiration d'un public idolâtre. Ces voûtes silencieuses ont retenti des plus vifs applaudissemens. C'est là que Sémiramis a paru dans sa pompe orientale ; que la tendre Zaïre a soupiré ses douleurs par le doux organe de la Gaussin ; que l'illustre Clairon déchirait les cœurs en faisant parler le désespoir de Mérope ; que la voix puissante de Lekain évo-
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