‹ Les hermites en liberté (volume 3)Chapitre 29 sur 36 · LE CAFE · texte numérisé non relu

LE CAFE

nent la faveur publique, et dont l'exécution fait honneur aux jeunes écrivains chargés de cet utile travail : « Vous ne voulez pas perdre de temps , lui dis -je , puisque vous portez ainsi des livres sérieux au café. — Vous voyez, me répondit-il, que tous les journaux sont retenus ; en attendant que mon tour vienne, je lis quelques pages , et j'en fais mon profit. » Je remarquai , en effet , que toutes les feuilles étaient en lecture ; on les lisait avec avidité ; il s'agissait alors des élections. Les personnes qui lisent en remuant les lèvres, qui commencent par le titre et finissent par l'adresse de l'imprimeur, sont le désespoir, le fléau des cafés ; on les nomme les lecteurs éternels. Si l'un d'eux parvient à saisir le premier un Moniteur^ où se trouve l'ordonnance qui destitue quelque ministre, c'est une désolation, un tourment général. On

murmure de dépit; on s'agite d'impatience; mais le lecteur éternel n'en tient compte; il passera, s'il le faut, la journée entière pour achever sa lecture , et ne lâchera prise qu'après avoir prononcé le nom de madame Agasse; deux lecteurs de cette force suffiraient pour ruiner un café.

Les manières , les habitudes des jeunes gens qui fréquentent les lieux publics ont bien changé depuis vingt ans; ils sont devenus sérieux et méditatifs. On sent qu'ils réfléchissent sur les événemens politiques, qu'ils s'occupent des intérêts généraux , et que la marche de l'esprit humain ne leur est pas indifférente. La génération qui s'élève sera moins frivole que celles qui l'ont devancée ; elle se forme à l'observation, elle s'habitue à l'appréciation des hommes et des choses , elle sera peut-être moins susceptible d'enthousiasme; mais elle aura

Page 1