SCÈNE IV
iKS MÊMF.s; LA MARQUISE D'ORNEUIL.
LA MARQUISE
àla chère madame Détreville , vous avez bien le valet de chambre le plus poli qu'il y ait dans la capitale ; ne m'a-t-il pas ouvert les deux battans de la porte du salon , comme dans un jour d'assemblée ,.... à moins pourtant , j'en juge au sourire de madame Beauverlet , qu'il n'ait voulu faire une épigramme sur mon embonpoint.
m"". DÉTREVILLK.
Vç^us ne pouvez pîis Je ^^pposer.
LA MARQUISE
Je svppose tout de la part de ces gens-là :
ïg6 LES VISITES
ils sont si insolens ! quand ils ne sont pas si
bêles 1 Eh bien, ma belle, vous partez
donc pour Banières je vous en félicite ;
les eaux, cette année, sont composées h merveille : vous y trouverez la duchesse de Hauteville , ma cousine; la vicomtesse d'Armoise , ma nièce ; la princesse de Walberg , ma parente... Je les ai prévenues de votre arrivée, et je suis certaine que vous recevrez leur visite en personne ^
M•°^ DÉTREVILLE.
Je crains bien de ne pouvoir la leur rendre ; je ne verrai personne.
LA MARQUISE
La princesse, au moins... elle est d'une
des dix familles cliapitrales qui restent en
Europe.
' Il est d'usage aux eaux de faire des visites par cartes aux personnes qui arrivent ; les mots en personne, écrits sur ces cartes, annoncent qu'on a l'intention de se lier avec la personne qui les reçoit.
M'"^ DÉTREVILLE.
Y songez-vous, marquise, moi la femme d'un maître de forges !
LA MARQUISE
Dites donc d'un propriétaire de mines : nous avons en Allemagne une foule de grands seigneurs qui exercent sans déroger cette noble industrie. Je vous aurais accompagnée ; mais j'entre de service à la cour le mois prochain , et , toute malade que je suis , vous savez qu'il y a encore tel poste où il faut savoir mourir.
M'"^ BEAUVERLET.
Heureusement madame la Marquise n'en est point à lutter entre sa santé et son devoir.
LA MARQUISE
Je suis plus malade qu'on ne le pense ; mais noblesse oblige , comme dit un de mes cousins.
M""^. détreVille.
Si elle dbiigé à être bierifàisarîte, là vôtre est bien ancienne , et lès services que vous rendez journellement
LA MARQUISE
Moi, ma chère, je n'en rends qu'à moi seule ; je soulage des maux dont je suis témoin, parce que je souffre de voir souffrir; mais il faut bien que j'en convienne : il n'y a de ma part ni bonté ni réflexion , et j'oublierais bientôt qu'il y a des malheureux au monde, si leur vue ne me forçait pas à m'en souvenir.
m"'*. DÉTREVILLE.
Avec un si bon cœur, quoi que vous en disiez, comment se fait-il qu'on ne parle à Paris ( passëz-moi le mot dont on se sert en votre absence ) que de votre cruauté pour votre fille unique?
DU MATIjX. 899
LA. MARQUISE
Parce que le public est un sot et un indiscret , qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Vous sentez bien que je ne me soucie guère de me justifier auprès de lui : avec vous , mon amie , c'est autre chose , et je veux bien vous dire la vérité sur cette affaire. On croit ^'et l'on va partout répétant que j'immole ma fille au préjugé de la naissance, et que je m'obstine à refuser sa main à l'iiomme qu'elle aime , parce que cet homme n'est pas noble ; cela est faux : je m'oppose à ce mariage, et je m'y opposerais , dût-il en coûter la vie à ma fille , que j'aime plus que moi-même , non pas seulement parce que cet homme est roturier, ce n'était là qu'une objection, mais parce que ce roturier est un sot, sans autre mérite qu'une assez jolie figure , et que ce sot a huit cent mille livres de rente.
M"^ BEAUVERLET.
Pour le coup voilà un motif de refuser un gendre qui ne se serait pas présenté à ma pensée.
LA MARQUISE
C'est peut-être pour cela qu'il s'est présenté à la mienne. Madame Détreville va m'entendre. Si l'homme sans nom qui s'avise de prétendre à la main de ma fille s'en était fait un dans les armes , dans les lettres, ou même dans les arts, par sa valeur, son esprit ou ses talens , j'aurais eu quelque peine , mais enfin j'aurais pu me décider à l'accepter pour gendre; je me serais donné à moi-même et aux autres l'excuse honorable de céder à la considération du mérite personnel que j'apprécie ce qu'il vaut à l'époque où nous vivons; mais que je vende à prix d'or le déshonneur de ma famille; que je devienne la belle-mère d'im
DU MATIN. 2 ai
riche malotru , sans avoir rien à répondre à ceux qui me reprocheront une pareille mésalliance , sinon que cet homme de rien a gagné à la bourse deux ou trois millions d'écus ; ce serait une bassesse insigne à laquelle je ne descendrai jamais.
^me DÉTREVILLE.
Je suis loin d'approuver vos préjugés ; mais dans cette occasion je sens que je partagerais toutes vos répugnances , avec d'autant moins de scrupule que le goût de mademoiselle votre fille pour ce petit Ciésus ne peut avoir de racines bien profondes....