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ACADÉMIE FRANÇAISE

Que savons-nous, après tout, quelle sera en France la fortune îles lettres? On ne saurait prévoir tous les accidens qui peuvent un jour la menacer.

Histoire, de V Académie. Olivet.

()uoi ! vous êtes académicien , et vous voulez que je vous parle de l'Acade'mie ! vous ne craignez donc pas d'entendre la vérité. Vous êtes surpris du peu d'influence que cette assemblée exerce dans la république des lettres, du médiocre intérêt qu'inspirent ses travaux et ses solennités ; elle est cependant composée , en grande partie , d'hommes d'un mérite réel ; plusieurs d'entre eux font honneur à leur siècle , et ont produit des ouvrages qui passeront, si je ne me trompe, a la postérité. D'où vient donc que l'Académie française est tellement déchue dans l'opinion publique, que le titre d'académicien n'ajoute rien a la considération d'un homme de lettres, et que le moment n'est peut-être pas éloigné où ce titre, a ±...

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autrefois l'objet d'une si vive ambition, n'aura guère plus de valeur que celui de baron ou de marquis?

Vous voulez que je vous explique ce phénomène. Voyons si je parviendrai a vous satisfaire. On dit généralement que le discrédit où l'Académie est tombée vient de son asservissement au pouvoir; on ajoute que ses élections sont le fruit de l'intrigue ou de la faveur; qu'elle n'accorde ses suffrages qu'aux médiocrités protégées; qu'il suffit de montrer quelque indépendance dans l'opinion , quelque fierté de caractère , pour en être exclus. Tout cela pourrait être vrai , et n'expliquer qu'imparfaitement les dédains du public pour cette congrégation littéraire. S'il suffisait de l'indépendance pour lui donner du lustre, elle n'aurait jamais brillé d'un éclat bien vif; car elle fut fondée par le despotisme, et pour le despotisme; elle n'était pas moins soumise a l'autorité sous l'ancien régime que sous le nouveau ; elle avait peut-être même autant d'égards qu'aujourd'hui pour le talent des cours, l'esprit des bureaux et le génie des antichambres ; Louis XIV lui-même se trouva fatigué de ses adulations. Tandis qu'elle accueillait avec transport le fameux cardinal Dubois, elle proscrivait le vertueux abbé de Saint-Pierre, coupable d'avoir osé dire que tout le monde pensait. Voltaire, après vingt chefs-d'œuvre,

ne lui paraissait pas digne du fauteuil; ce fut madame de Pompadour qui lui ouvrit les portes de l'Académie. Cependant on tenait a honneur d'entrer dans ce corps : c'e'tait le but de tous les travaux littéraires, l'espérance de tous les succès. Le titre de membre de l'Académie française assurait un rang dans le monde , et donnait quelque considération même à des écrivains tels que l'abbé Trublet. On courait en foule a ses séances ; on bravait tout pour y assister, jusqu'à l'ennui des complimens et aux lieux communs des harangues académiques. Ce ne serait donc pas précisément parce que l'Académie dépendrait de l'autorité , et serait soumise a l'ascendant de l'intrigue, qu'elle aurait perdu tout crédit. Il faut aller plus avant pour expliquer cette décadence.

Je veux vous faire remonter jusqu'à l'origine de l'Académie : nous partirons de ce point, et nous arriverons, j'espère, a un résultat satisfaisant.

Ce fut, comme vous savez, le cardinal de Richelieu qui fonda l'Académie française , en i635. Ce ministre avait appris de l'abbé Bois- Robert, l'un de ses bouffons, que des hommes de lettres tenaient des conférences chez M. Conrart, l'un des amateurs les plus distingués de l'époque. Ces conférences n'avaient pour objet que le mérite des compositions , les délicatesses de la langue, et les intérêts de la grammaire.

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« Que si quelqu'un de la compagnie, dit Pélisson , avait fait un ouvrage, comme il arrivait assez souvent, il le communiquait volontiers a tous les autres qui lui en disaient librement leur avis; et leurs coufe'rences étaient suivies , tantô t d'une promenade, tantôt d'une collation qu'ils faisaient ensemble. Ils continuèrent ainsi trois ou quatre ans, et, comme j'ai ouï dire a plusieurs d'entre eux, avec un profit extrême et un plaisir incroyable ; de sorte que quand ils parlent aujourd'hui de ce temps-là, ils en parlent comme d'un âge d'or durant lequel, avec toute l'innocence et la liberté des premiers siècles, sans bruit et sans pompe, et sans autres lois que celles de l'amitié, ils goûtaient ensemble tout ce que la société des esprits etla vie raisonnable ont de plus doux et de plus charmant. » Le cardinal de Richelieu, qui n'aimait pas plus les réunions libres que nos ministres du jour ou peut-être du moment, invita Bois-Robert à demander a ces gens de lettres s'ils ne voudraient point faire un corps , et s'assembler régulièrement sous une autorité publique. « M. de Bois- Robert, ajoute l'historien, ayant répondu qu'a son avis cette proposition serait reçue avec joie , il lui commanda de le faire, et d'offrir a ces messieurs sa protection pour leur compagnie, qu'il ferait établir par lettres-patentes , et a chacun d'eux en particulier son affection qu'il leur témoignerait en toute rencontre. »

On voit par ce peu de mots tout l'intérêt que le cardinal de Richelieu attachait au succès de sa proposition. Il était bien difficile de résister a l'affection d'un tel ministre , et l'on savait ce que signifiait de sa part une invitation. « Cependant, dit Pélisson, a peine y eut-il aucun de ces messieurs qui n'en témoignât du déplaisir, et ne regrettât que l'honneur qu'on leur faisait vînt troubler la douceur et la familiarité de leurs conférences. »

La proposition du cardinal ministre fut examinée dans une réunion solennelle. Après plusieurs observations , M. Chapelain , dit encore Pélisson , représenta, « qu'a la vérité ils se seraient bien passés que leurs conférences eussent ainsi éclaté ; mais qu'en l'état où les choses se trouvaient réduites , il ne leur était pas libre de suivre le plus agréable des deux partis ; qu'ils avaient affaire a un homme qui ne voulait pas médiocrement ce qu'il voulait, et qui n'avait pas accoutumé de trouver de la résistance , ou de la souffrir impunément ; qu'il tiendrait a injure le mépris qu'on ferait de sa protection, et s'en pourrait ressentir contre chaque particulier; que du moins puisque, par les lois du royaume , toutes sortes d'assemblées qui se faisaient sans autorité du prince étaient défendues ; pour peu qu'il eût envie , il lui serait fort aisé défaire malgré eux-mêmes cesser les leurs, et de rompre , par ce moyen , une société

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que chacun d'eux désirait être e'ternelle. »

Ces raisons étaient trop puissantes pour ne pas entraîner Fassemble'e. M. de Bois-Robert fut prié « de remercie?- très humblement M. le cardinal de V honneur qu'il leur faisait , et de V assurer, qu'encore qu'ils n'eussent jamais eu une si haute pensée , et quils fussent fort surpris du dessein de son éminence , ils étaient trèsrésolus de suivre ses volontés. »

Ainsi, d'après l'indiscrétion de Bois-Robert, et l'éloquence de Chapelain, on peut considérer ces deux écrivains comme les véritables fondateurs de l'Académie française, ou du moins ils doivent partager cet honneur avec le cardinal de Richelieu.

Ce ministre aimait les lettres , mais il voulait qu'elles fussent l'auxiliaire de la puissance; et dans son système il avait parfaitement raison. Aucune institution ne peut être durable a moins qu'elle ne soit en rapport avec la nature du gouvernement et l'esprit général de la société. Sans ces conditions indispensables, elle s'anéantit bientôt , ou se débat péniblement sous le poids de l'indifférence publique. Il fallait au pouvoir absolu une institution littéraire telle que l'Académie française ; ils se servaient réciproquement; l'alliance était naturelle; personne n'y voyait un objet de surprise ou de censure; comme tout était rangé sous le même système, une assemblée où les talens de l'esprit étaient

cultivés , dont les membres s'efforçaient d'enrichir la litte'rature par de bons ouvrages , était encore ce qu'il y avait de plus honorable dans le pa}rs. On pouvait même, sans blesser l'opinion , tirer vanité des faveurs du pouvoir ou de la protection des grands.

Mais Richelieu avait aussi un but personnel. Depuis l'exil de Marie de Médicis, il s'était élevé contre lui une foule d'écrivains qui s'étaient réfugiés dans les Pays-Bas espagnols, et qui, a l'abri de ses vengeances , ne cessaient de lui reprocher son ingratitude , d'attaquer son administration , d'entretenir assidûment les haines qu'il avait excitées. Chaque semaine , chaque jour voyait éclore quelques nouveaux libelles ; et la police, beaucoup moins industrieuse alors qu'elle ne l'est aujourd'hui, prévenait rarement l'introduction de ces ouvrages scandaleux, recherchés avec avidité. On remarquait surtout parmi ces auteurs satiriques un ex-jésuite du nom de Mourgues, abbé de Saint- Germain, et attaché a la reine-mère ; fécond en sarcasmes , inépuisable dans ses diatribes , il ne laissait échapper aucune occasion de blesser le cardinal ministre dans son amour-propre ou ses affections. Richelieu sentit le besoin de combattre ses ennemis sur le terrain où ils s'étaient placés. Il lui fallait des apologistes 5 il les trouvait naturellement dans les quarante membres dont l'Académie naissante devait être composée. C'é-

tait une espèce de bataillon littéraire , toujours armé pour sa défense. Aussi l'article cinquième des statuts qui formaient le règlement délibéré et arrêté par les premiers membres de l'Académie, était ainsi conçu : « Chacun des académiciens promet de révérer la vertu et la mémoire de monseigneur leur protecteur, » Le cardinal , homme de sens., comprit que ses protégés allaient un peu trop loin; il trouva de l'excès, peut-être même du ridicule dans une pareille adulation 3 il désira qu'elle fût supprimée; mais la compagnie , pour éterniser un tel acte de modestie, ordonna, dit Pélisson, qu'il en serait fait mention dans les registres.

Les esprits furent partagés sur la nature et le mérite de la nouvelle institution. Les partisans de Richelieu en parlaient avec admiration , comme d'une pensée sublime et d'une création de génie; ses adversaires n'y voyaient qu'un nouvel appui de sa domination : d'autres s'en moquaient comme d'une chose puérile. Un conseiller au parlement, nommé Scarron , père du poète burlesque, étant appelé a donner son avis sur la vérification des lettres-patentes qui établissaient l'Académie, dit, a que cette rencontre lui remettait en mémoire ce qu'avait fait autrefois un empereur qui, après avoir été au sénat la connaissance des affaires publiques , l'avait consulté sur la sauce qiiil devait faire à un grand turbot qu'on lui aycàt apporté de bien

loin, » Il y avait dans ce rapprochement plus de liberté qu'il n'en fallait pour exciter l'inimitié du ministre. A la première occasion qui se présenta, le conseiller Scarron fut privé de sa charge, et envoyé en exil : la peine n'était pas proportionnée au délit.

Le pouvoir absolu s'était fortifié entre les mains de Louis XIV j mais, en même temps, il s'était ennobli par la victoire et le génie des arts ; on exigeait de toutes les classes de la nation une obéissance passive ,mais il y avait dans cette obéissance quelque chose d'héroïque qui la tenait au-dessus de l'abjection. L'éclat du trône se réfléchissait sur la France , tout ce qui s'en approchait en recevait quelque lustre. Louis XIV consentit a devenir le protecteur de l'Académie; cela suffit pour élever le titre d'académicien, et en faire un objet d'envie. C'est a dater de cette époque que la pensée d'appartenir un jour a l'Académie enflamma l'émulation des hommes de lettres, et même de plusieurs personnages qui ne l'étaient pas. Des ministres, des grands seigneurs, des prélats se mirent sur les rangs, ce qui flattait l'orgueil des simples académiciens. Ils ne s'apercevaient pas que ce mélange assurait encore plus leur dépendance. Un seul d'entre eux, Patru , l'ami de Racine et de Boileau , leur indiqua ce danger. C'était une grande hardiesse ; aussi se servit-il d'un apologue ; ce qui prouve qu'alors la science de l'interprétation était moins

redoutable qu'elle ne l'a e'te' depuis. Tl s'agissait de recevoir un grand seigneur dont l'esprit n'avait été que me'diocrement cultive'. « Messieurs , dit Patru, un ancien Grec avait une lyre admirable; il s'y rompit une corde ; au lieu d'en remettre une de boyau il en voulut une d'argent , et sa lyre, avec sa corde d'argent, perdit son harmonie. »

L'abbé d'Olivet, qui nous a conservé cette curieuse anecdote, ajoute que l'apologue de Patru fit autant d'effet sur l'académie que celui de Ménénius sur le peuple romain ; mais il ne va pas plus loin ; il nous laisse ignorer quel fut le sort de l'élection. Cette réticence prouve assez que la corde d'argent fut préférée a la corde de boyau.

Après la mort de Louis XIV , l'Académie , quoiqu'elle fût composée de quelques hommes d'un vrai talent, et de plusieurs écrivains dignes d'estime , perdit beaucoup de sa récente illustration. On s'y adressait des complimens réciproques ; on y rédigeait des harangues fort ennuyeuses pour les présentations ; on y distribuait annuellement des prix de rhétorique et de versification; on y parlait de grammaire; le tout a l'insu du public. C'est que l'esprit humain était en marche, que les opinions changeaient autour de l'Académie , et qu'elle restait immobile , attachée au pouvoir, immobile comme elle, et ne s'occupant guère que de frivolités»

Elle exista près d'un demi-siècle dans cet état d'inertie ; mais lorsqn'enfin l'opinion, devenue puissante et active, déborda le pouvoir matériel et envahit la société , la commotion se fit sentir au sein de l'Académie. Elle éprouva aussi sa révolution; elle se mit en rapport avec les idées générales sans cesser d'être soumise a une autorité qui s'affaiblissait même par ses excès, et acquit une importance réelle en abandonnant la routine des discours vagues et des lieux communs oratoires ; elle proposa a l'éloquence des sujets dignes d'elle. Les hommes de lettres se pressèrent en foule a ses concours , lorsqu'elle leur demanda des éloges tels que ceux de Descartes, de Fénélon, de Catinat , de l'abbé Suger. Nous devons a cette heureuse innovation des ouvrages où la pbilosophie et l'éloquence se prêtent un mutuel secours, se réunissent dans l'intérêt de l'humanité et de la raison. Ce fut l'époque la plus brillante de l'Académie. Cette institution était alors parfaitement assortie a la nature du pouvoir qui cédait lui-même par degrés a l'ascendant de l'opinion, et qui abandonnait a la société, sans se douter des conséquences, le patronage des lettres.

Les solennités académiques de cette époque ont laissé de profonds souvenirs. On sait que l'élite de la société se faisait une fête d'y assister, et d'encourager par ses suffrages les jeunes écrivains'dont les talens avaient déjà obtenu ceux

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de l'Académie. Les vérités les plus hardies, éloquemnient exprimées, étaient reçues avec enthousiasme et retentissaient au loin. Aussi le désir d'occuper une place dans ce sénat littéraire, dispensateur de la gloire, était devenu une passion. Les hommes de cour et les hommes de lettres aspiraient également au fauteuil. Les premiers se présentaient avec trop d'avantages pour n'être pas souvent préférés; mais il est bon d'observer en passent que ce n'était plus pour faire leur cour au monarque, comme sous Louis XIV, qu'ils aspiraient a l'Académie, mais uniquement pour obtenir l'attention d'un public éclairé. Autrefois ils croyaient faire honneur a cette assemblée en s'y faisant admettre; alors c'était l'Académie qui les honorait. Quel prodigieux changement dans les mœurs et dans l'opinion !

^ L'Académie était encore dans cette florissante situation lorsque la révolution, préparée par des causes diverses, éclata au milieu d'un peuple qui voulait avec ardeur la liberté, mais qui manquait des lumières nécessaires pour la distinguer de la licence , et préparé a braver tous les dangers , excepté ceux de l'anarchie. Les vieilles institutions n'étant plus soutenues par l'appareil de la force, n'ayant de base ni dans les opinions, ni dans les intérêts de la société, s'écroulèrent; singulière époque où les opinions triomphèrent des mœurs; ce qui n'était jamais arrivé. Cette remarque, qui a échappé aux his-

toriens, est le fil d'Ariane qui seul peut les guider au travers du labyrinthe des factions, et les conduire a l'époque où , par une réaction inévitable, les mœurs triomphèrent des opinions 5 remarque qui explique suffisamment le phénomène social dont nous sommes condamnés a être témoins ; c'est-a-dire la liberté en théorie et la servilité en pratique.

Les Académies fondées par la monarchie s'éteignirent dans la république. Il fallut songer à les organiser pour un nouvel ordre de choses ; c'est alors que fut conçu le projet de l'Institut national, heureuse conception qui, en réunissant, par un lien commun , les diverses parties des connaissances humaines , depuis l'observation matérielle jusqu'aux sublimes inspirations du génie , les fortifiait les unes par les autres et devait les porter au plus haut point de développement. Quelques années d'existence de l'Institut toujours respectable, toujours respecté, ont prouvé ce qu'on devait attendre d'une si haute organisation et d'un concours de talens si distingués dans tous les genres,

Mais la liberté était dans nos opinions, non dans nos mœurs 5 la liberté expira sous la tente d'un soldat audacieux, plein de génie, et qui connaissait bien les hommes de son temps. Ce guerrier, qui tiendra une si grande place dans l'histoire , aurait pu se servir du pouvoir pour mettre la probité, le désintéressement, l'amour

de la patrie en honneur , pour favoriser l'instruction , inspirer la vertu publique et poser d'une main ferme les limites d'une sage liberté ; malheureusement il s'aperçut que ces limites devaient être aussi celles de sa puissance ; le frein des lois gênait sa pensée ; il pouvait obtenir l'amour, il obtint l'obéissance et quelquefois l'admiration ; mais l'obe'issance cesse quand la force manque; l'admiration n'est qu'un sentiment fugitif qui s'e'puise faute d'aliment , et l'on ne peut pas toujours la nourrir de prodiges ; l'amour seul des peuples, l'amour fondé sur de grands services , sur des bienfaits réels , soutient dans l'adversité le pouvoir qui ne s'exerce que dans l'intérêt de tous. Napoléon préféra la gloire d'un héros a celle d'un grand homme : il a été la seconde victime de ce choix vulgaire.

L'Institut ne pouvait convenir au despotisme ; on lui conserva son titre , mais les classes furent isolées l'une de l'autre ; on leur permit de reprendre leurs anciennes dénominations, et, par une vanité puérile, cette permission fut acceptée. Une section même , celle des sciences morales, encourut la disgrâce du maître qui en ordonna la suppression. Alors l'Académie française redevint ce qu'elle avait été sous Louis XIV, avec cette différence que la plus grande partie des membres qui la composaient , conservant des idées Dhilosophiques ,, étaient disposés a lut-

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ter contre le retour des doctrines serviles, espèce de lutte qui, en occupant les esprits , servait même le pouvoir absolu.

Cependant, cette seule circonstance suffisait pour mettre l'Académie en rapport avec l'opinion générale et les intérêts de la société 5 elle jouissait d'un haut degré de considération. On se disputait ses couronnes avec émulation ; on accourait comme autrefois a ses séances, où l'on se faisait désigner plus particulièrement les membres connus par l'indépendance de leur pensée. Les choix n'étaient plus libres, mais le pouvoir qui les contrôlait était immense ; il semblait présider aux destinées de l'Europe ; un fauteuil académique rapprochait un peu de ce pouvoir. Que faut-il de plus pour réveiller toutes les ambitions?

J'ai parcouru brièvement une longue suite d'années. Je pourrais m'arrêter ici. De l'exposition des faits que je viens de raconter vous déduiriez aisément les raisons de l'indifférence publique pour l'Académie actuelle ; mais comme je n'aime pas a laisser de voile sur ma pensée , je vais suivre le cours de mes remarques.

La restauration nous saisit au moment où toutes les classes de la société étaient fatiguées du pouvoir absolu , et , se trouvant éclairées par l'expérience et le malheur , étaient propres a recevoir , avec une gratitude sans bornes, les bienfaits de la liberté. Le vœu public fut enten-

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du : la sagesse d'un monarque législateur nous donna cette charte qui doit survivre a tous les partis, puisque tous les partis s'y rattachent a mesure qu'ils perdent la domination, et qui doit faire un jour le bonheur des Français.

Mais si nous avons la charte , nous manquons encore des principales institutions qui lui donneraient la vie et le mouvement. Nous jouissons de quelques libertés , il serait injuste de ne pas en convenir; mais ces libertés n'ont encore pour garanties que l'influence de l'opinion. Nous retrouvons partout les règlemens et les décrets arbitraires de l'empire. C'est une succession que le pouvoir ministériel lâchera difficilement, parce qu'elle est toute a son profit.

Aussi le ministère, consultant plus son intérêt que celui du monarque et du peuple , s'efforce de revenir aux anciennes traditions d'un régime qui n'est plus approprié a notre situation; il voudrait tout administrer, même l'opinion publique et la littérature; et pour arriver a ce but , il emploie tous les moyens qu'il puise dans le code du despotisme. C'est un arsenal où il choisit sans cesse de nouvelles armes.

Dans cet état de choses , les diverses académies ont dû fixer son attention. Le ministère étant jaloux d'enlever au public, ou du moins de partager avec lui, en attendant mieux, le patronage des lettres, des sciences et des arts,

il a donc fallu que ces acade'mies n'ouvrissent leurs portes qu'a des hommes qui lui fussent agréables, et sur lesquels il pût compter pour sa de'fense ou ses apologies. Ce projet a été si loin, qu'on a yu; sans trop de surprise, une circulaire de bureau recommander un candidat aux membres de l'Académie des sciences, comme s'ils avaient eu a nommer un simple commis. Cette Acade'mie s'est honore'e par sa résistance; mais elle est dans une situation particulière : on ne remplace pas un grand géomètre ou un naturaliste du premier ordre aussi facilement qu'un homme de lettres , un érudit ou un musicien.

Le premier e'chec qu'a reçu l'Àcade'mie française a été l'ordonnance qui, en excluant de son sein des membres qu'elle avait librement adoptés, lui en a imposé d'autres dont elle se souciait peu, et qui ont dû être surpris euxmêmes de se voir académiciens. Dès lors l'Académie s'est divisée en deux partis : d'un côté étaient les hommes amis de la raison et d'une sage liberté, ayant avec la société, par leurs opinions, des liens de sympathie; de l'autre, les élus du pouvoir et ceux qui, par calcul ou par conviction, sont opposés aux idées nouvelles. Il était facile de prévoir qu'à l'aide du temps ce dernier parti remporterait sur l'autre. Chaque décès lui amenait une recrue , chaque nomination augmentait sa force; enfin, nous

lavons vue éclater dans toute sa plénitude aux dernières élections où M. Soumet Ta emporté-sur M. Casimir Delavigne. M. Soumet n'est point un poète sans mérite; mais quelle prodigieuse distance de lui a son concurrent! M, Soumet était le candidat du pouvoir, M. Casimir Delavigne celui de l'opinion publique; le choix de l'Académie prouve qu'elle n'a plus, comme corps, rien de commun avec l'opinion. Mais , me dira-t-on , les élections académiques étaient- elles parfaitement libres sous le règne- de Louis XIV? Non, sans doute, mais c'était le grand monarque lui-même qui intimait ses volontés a l'Académie comme a la nation. Il n'y avait point d'avilissement dans la commune soumission. Mais ici ce sont de simples ministres, que sais-je, des chefs de bureaux qui exercent l'influence a laquelle on obéit , tandis qu'au dehors on pense et on agit librement. L'Académie qui devrait devancer la société, se trouve donc en arrière; et chaque jour la distance entre elles devient plus considérable. Voulez-vous une autre preuve du discrédit réel où l'Académie française est tombée , discrédit que ses membres aperçoivent quoique peut-être aucun d'eux ne veuille se l'avouer a lui-même ? Rappelez-vous quelle indifférence elle a opposée jusqu'à ces derniers temps aux critiques, aux sarcasmes, aux invectives même que la vanité blessée ou l'envie ne cessaient

de lui adresser. Elle re'pondait aux libellistes par le mépris 5 et cette réponse était la seule qui convînt a une assemblée protégée par une réunion de talens distingués , et environnée de la considération publique. Mais il n'en est plus ainsi, les épigrammes l'irritent: quelques-uns de ses membres découvrent des méchancetés où d'autres n'apercevraient que de simples plaisanteries. On a vu même je ne sais quel écrivain traduit devant les tribunaux pour avoir attaqué l'Académie ; et l'honneur de ce corps littéraire a été vengé par arrêt de la justice correctionnelle.

Vous voyez avec quelle liberté , quelle franchise d'opinion je vous ai exposé mes pensées ; c'est que je regrette qu'une institution qui pourrait être si utile aux lettres, qu'une société dont vous êtes membre, où je compte quelques amis, dont les suffrages ont été autrefois l'objet de mes veilles , et qui renferme encore des talens précieux , ne tienne pas dans le monde un rang que le gouvernement lui-même, s'il consultait son véritable intérêt, devrait lui accorder; car il importe que les institutions soient en harmonie avec la société ; c'est une garantie de durée, un gage de stabilité. Espérons que cette vérité ne sera pas long-temps méconnue par un prince ami des lettres et fondateur de nos libertés. Que je saluerai avec plaisir le jour où l'Académie française , indépendante dans ses 2 ô..

îoo l'académie française.

choix, rappelant dans son sein de grands talens proscrits sans justes motifs , redeviendra l'arbitre du goût et le dernier asile du ge'nie !

N°. xxviii. — 5 août 1824.

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