VINGT-HUITIEME LETTRE
..... Nimiitm ne crede colori.
Virgile.
Ne vous ea rapportez pas à la couleur.
J'ai toujours cru , mon ami , qu'il était possible de tirer un fort joli roman d'une anecdote que connaissent tous les navigateurs. Vous en avez sans doute entendu parler ; il s'agit d'un jeune missionnaire danois retenu pendant deux ou trois ans dans une île de l'Océanique par les charmes d'une beauté Otaïtienne. Depuis que je connais ce bizarre jeu du hasard et de l'amour , mon imagination , dans ses jours de liberté et de badinage, se représente volontiers cette noire enfant du soleil enlaçant dans ses bras le fils d'un honnête marchand de Copenhague. Cette union réunissait pour ainsi dire les deux bouts du monde.
Le missionnaire Andréas Wolfstein avait beaucoup voyagé ; la belle Tabouna n'avait jamais passé les récifs qui bordent son île. On la
voyait souvent , comme l'ombre d'une néréide, glisser le soir sur la mer , et faire voler son canot sur la cime des vagues. Les ondes e'taient moins indépendantes qu'elle , et le soleil du tropique moins brûlant que la flamme qu'elle ne tarda pas a ressentir.
L'e'quipage du navire danois qui portait le missionnaire se révolta. Les matelots enchaînèrent leur capitaine , le placèrent sur la chaloupe avec quelques-uns de ses amis, et l'abandonnèrent aux flots , en conservant le navire comme leur propriété.
Bientôt cette embarcation fragile , devenue le jouet des vagues, s'abîma , et , forcés de se jeter à la nage , les exilés de la chaloupe périrent tous a l'exception du missionnaire danois, lequel fut sauvé, comme vous allez voir, par l'événement le plus romanesque, où, si vous aimez mieux , le plus romantique.
Ses forces étaient épuisées ; et , bien qu'il se fût préparé par de longs exercices aux dangers de la vie maritime , et qu'il nageât aussi bien qu'un matelot de Greenwich ou de Portsmouth , après avoir lutté deux heures contre la mort, ses membres s'affaiblirent et son corps fatigué ne pouvait plus fendre la vague. De temps en temps, par un nouvel effort, il soulevait sa tête au-dessus des eaux.
Dans ce moment terrible Tabouna dirigeait sur les mêmes bords sa barque rapide 5 elle voit
ce malheureux près de périr, et s'élance hors de sa pirogue. Nue , elle plonge dans la mer, saisit Andréas, et tous deux disparaissent.
Sur ce point du rivage d'Otaïti se trouve une grotte fameuse dont Bougainville a parlé dans son Voyage autour du monde, et qui offre une entrée sous-marine inconnue a F audace des hahitans de cette île. C'est une roche immense , sans accès et sans issue ; mais, au centre, cette grotte est creusée : le soleil pénètre jusqu'au fond de cette espèce d'entonnoir , et la mer s y précipite par une porte naturelle cachée sous les eaux. Ce fut à travers cette roche que Tahouna , supportant son précieux fardeau, fut jetée dans un petit lac au milieu d'une plaine riante entourée d'immenses rochers comme d'un rempart.
J'en appelle aux nobles dames qui s'amusent a faire a la fois des romans pour le public et pour les pauvres , cette scène n'offre- 1- elle pas à l'imagination d'un auteur de bien aimables et de bien singuliers contrastes ? le plus vieux et le plus nouveau inonde se rencontrant au sein des mers ; la solitude et la beauté conspirant contre la chasteté d'un, pauvre missionnaire.
La belle Tabouna admirait pour la première fois cette pâleur de l'Européen , qui lui semblait si nouvelle. Les formes sveltes et gracieuses , l'innocence, le courage et le dévouement de Tabouna pouvaient-ils ne pas gagner le cœur d'Andréas ? Dans cette solitude profonde , protégés
par les vagues qui grondaient autour d'eux , nourris par les coquillages que la mer jetait sur le sable et par les fruits savoureux des bananiers , ils voyaient s'e'couler les jours , les nuits et les mois occupés d'eux seuls , heureux autant que mortels ont jamais pu l'être.
Ils ne tardèrent pas a se former un langage de mots barbares de la langue danoise et du dialecte primitif des îles d'Otaïti. Tabouna dit un jour à son amant :
Bel enfant de ces contrées dont la mer nous sépare , as-tu jamais goûté dans ton pays ces plaisirs vifs et faciles que nous trouvons ici ?
ANDRÉAS
Non, Tabouna; ces plaisirs ne sont pas légitimes, et ne sont pas permis aux enfans de l'Europe.
TABOUNA.
Je ne te comprends pas.
ANDRÉAS
Nous avons des lois.
TABOUNA.
Qu'est-ce que des lois?
' ANDRÉAS
Ce sont des conventions qui nous obligent h beaucoup de choses. Un prêtre nous unit pour notre vie a une seule femme que fort souvent
nous n'aimons guère. Nous vivons avec elle dans une cellule carrée, taillée clans une vaste carrière, et où chaque famille a son petit réduit. Nos femmes nous donnent des enfans qui nous abandonnent au bout de quelques anne'es pour vivre de la même manière.
TABOUNA.
Je vous croyais plus heureux et plus sages.
ANDRÉAS
Nous sommes plus civilisés; nous nous entassons au nombre de dix mille , de vingt mille , de trois cents mille, d'un million, sur le même coin de terre, où nous nous disputons Peau , Pair et les rayons du soleil. Nous imaginons beaucoup de choses; nous trouvons une foule de secrets merveilleux; nous construisons des machines pour voler dans l'air, pour descendre sous l'eau ; nous plaidons pour savoir a qui d'entre nous reviendront les profits qui en résultent ; nous avons porté l'industrie jusque dans les lois et dans la justice. Quand un Européen déplaît a ses semblables, soit qu'il ait voulu prendre leurs biens, ou qu'il ait attaqué leur vie, nous lui faisons son procès ; et pour cela nous avons des instrumens de supplice variés a l'infini : des gibets, des roues, des bûchers, des prisons et des bourreaux. Vous voyez bien , Tabouna, que nous sommes plus civilisés que vous.
TABOUNA.
Dites donc que vous êtes plus méchans. Pourquoi vous disputer, vous e'gorger les uns les autres? Quels plaisirs trouvez-vous a cela?
ANDRÉAS
Les plus heureux et les plus habiles y gagnent beaucoup de pièces d'une matière dure et brillante , qu'ils entassent pour acheter ce qu'ils désirent.
TABOUNA.
Qu'est-ce qu'acheter ?
ANDRÉAS
C'est donner une chose pour une autre. Avec ces petits morceaux d'or et d'argent on se procure des alimens, des vêteniens, des femmes , des huttes plus belles 5 aussi, commet-on beaucoup de crimes pour se procurer cet or et cet argent , qui représentent tous les plaisirs.
TABOUNA.
Oh ! mon cher petit blanc, ne retourne pas dans ce vilain pays 5 ne m'as-tu pas raconte' qu'ils t'avaient de'jà jeté' une fois a la mer pour avoir tes pièces d'or ! Va, ce sont des méchans ; et toi seul es bon.
ANDRÉAS
Tabouna , nous avons aussi des arts : nous
NOIR ET BLANC. l07
faisons avec de la pierre des images qui ressemblent à un homme, ou a une femme que la nature a faite belle comme toi.
TABOUXA,
Mais, mon ami, que faites -vous de cette pierre-la ? elle ne vous aime pas.
ANDRÉAS
C'est le plaisir des yeux. Nous avons aussi la gloire.
TABOUXA.
Encore un mot que je n'entends pas.
ANDRÉAS
Nous rassemblons beaucoup d'hommes sous la conduite d'un seul, avec lesquels nous en e'crasons un grand nombre d'autres. Nous avons inventé des machines qui grondent comme les tonnerres, qui brûlent et tuent comme eux ; avec ces moyens réunis nous nous exterminons par milliers.
TABOUNA.
Vous appelez cela de la gloire!....
On dit que Tabouna et son amour retinrent pendant trois ans le missionnaire danois dans cette grotte enchantée ; mais un jour un pêcheur de perles pénétra dans cet asile et apprit aux habitans du comptoir danois le sort du missionnaire , qui fut recueilli par une frégate , et re-
vint dans son pays. De retour a Copenhague , il écrivit ses voyages, et fut jeté dans un cachot où il mourut, pour avoir dit qu'il avait vécu dans des liens criminels avec une Sauvage de POce'anique qui lui avait sauvé la vie , et que la religion des Otaïtiens se rapprochait en quelque chose de la religion chrétienne.
LES REPUTATIONS. 109
N°. xxix. — 8 août 1824.
lW«WlWlW»WlWlWVWlWiVWlVMWWVlWlV\VWlWlVHVHWlV«