‹ Les hermites en liberté (volume 4)Chapitre 30 sur 43 · DE VINCENNES. 1J · texte numérisé non relu

DE VINCENNES. 1J

incroyable , c'est que les rois de France jusqu'à Louis XIV inclusivement ne cessèrent pas défaire leur maison de plaisance de cette prison d'état. Louis XIII et Marie de Me'dicis l'embellirent , et le cardinal Mazarin y venait souvent en partie fine , après y avoir établi une chambre de justice pour juger les empoisonneurs.

» Depuis cette époque , Yincennes , abandonné des rois, ne retentit plus que des plaintes étouffées des malheureux qu'on y enfermait.

» Détruit en partie au commencement de la révolution, ce château fut rendu a son ancienne destination sous l'empire. Le dernier rejeton de l'illustre maison de Condé , le duc d'Enghien , y périt victime d'une politique atroce. La courageuse résistance du général Dauménil , qui , dans les deux invasions , refusa avec une si noble opiniâtreté de rendre cette forteresse a l'ennemi , est le dernier trait qui signale ce vieux monument a l'attention de l'historien. »

Mon jeune Anglais ne reçut pas les complimens que je lui fis sur la fidélité de sa mémoire, et -voulut me prouver que c'était dégrader l'histoire, que de la réduire ainsi a la simple narration des vieux chroniqueurs. « Qu'ai-je besoin , me dit-il , de retenir des dates, d'apprendre une foule d'événeinens sans intérêt, dont vous ne me faites connaître ni les causes, ni les résultats? point d'instruction sans rapprochement, point d'histoire sans philosophie. >>

Ij4: LE DONJON

Quelques jours s'étaient passe's depuis notre pèlerinage a Vincennes , et j'étais étonné de n'avoir pas revu mon petit Anglais ; je craignais de l'avoir blessé par mes objections contre le système littéraire qu'il avait embrassé avec tout l'enthousiasme de la jeunesse. J'allai le trouver chez lui , et je le trouvai renfermé dans le cabinet le plus sombre du somptueux logement qu'il occupe dans la rue de la Paix. Il mettait la dernière main au poème dont il m'avait parlé ; je lui témoignai le désir d'en entendre la lecture ; il ne se fit point prier , et poussa la complaisance jusqu'à me permettre d'en traduire quelques fragmens , sans m'imposer la condition de lui garder le secret. C'est un monument précieux de la nouvelle école littéraire , où vous trouverez les vestiges de presque tous les défauts et de quelques-unes des beautés qui la signalent.

Les ruines de Vincennes,

« Quel est , demande le voyageur , ce pompeux amas de ruines? — Ce fut Vincennes. Le daim léger , la biche timide se réfugient entre les décombres de ce palais de la vengeance, où. le pouvoir entassait jadis ses victimes. — A tra-^ vers les meurtrières de cette tourelle dégradée , la seule qui subsiste encore , je vois passer une faible lueur 5 qui peut habiter un pareil séjour ? — Un homme 3 sans commerce avec ses sembla-

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blés , un nécroman , que l'on craint d'approcher , et qui ne se montre jamais à la clarté du jour. »

Cependant le jeune voyageur traverse avec peine les ruines amoncele'es sur le soi, il s'élève de de'bris en de'bris jusqu'à l'ouverture qui servait d'entrée a la tourelle , et ne craint pas d'aller s'asseoir au foyer du vieillard , dont l'aspect l'e'tonne sans l'effraj'er.

Un vaste rideau rouge occupait le fond d'une salle voûtée , qu'éclairait a peine la flamme violette qui s'élevait d'un bassin de cuivre enchâssé dans la muraille.

« Jeune homme, lui dit le solitaire, je sais ce qui t'amène, et je ne punirai pas ta curiosité courageuse; je consens même à prévenir tes questions. Cette draperie sur laquelle tes yeux s'arrêtent avec inquiétude, est le linceul qui me dérobe le passé ; je le soulève quand je veux m'en donner le spectacle , et tous les anciens habitans de ce donjon , où j'ai fixé mon séjour , reparaissent a ma voix. » Un léger sourire où se peignait l'incrédulité du voyageur, glissa sur ses lèvres. — « Le doute est le commencement de la sagesse, continua

le vieillard, mais il n'en est pas le terme

Lève ce voile » Le jeune homme 1 écarta

d'une main tremblante , et cette même salle où il se trouvait s'offrit a ses yeux telle qu'elle était au temps des rois qui ont habité ce palais.

« La décoration est en place, dit alors le magicien , en tournant les feuillets d'un vieux manuscrit, les acteurs vont entrer sur la scène. »

À un signal qu'il donna, en frappant sur un tambour d'airain , Louis XI s'avança , porté sur un chariot armé de faux tranchantes , et chargé d'instrumens de supplice ; Olivier le Dain tenait les rênes , et le monarque s'écriait en baisant une image de Notre-Dame d'Embrun : « Aux oubliettes! aux oubliettes!

Compère Tristan, qu'on ouvre les trappes, et

que j'entende leurs gémissemens ! Bien !

bien !.... Les poltrons, comme ils crient, comme ils souffrent!.... Gloire a Notre-Dame d'Embrun ! »

Charles IX parut ensuite; il était étendu sur un lit de cadavres, et ses yeux étaient attachés sur le spectre de Coligny, qui lui montrait sa blessure : « Grâce! disait -il, je brûle, j'ai

froid, je sue; mais cette sueur c'est du

sang ! Donnez-moi , donnez-moi mon arquebuse!.... Ma mère ma mère! Effroyable

supplice! »

A ses cris un homme accourt; sa poitrine est nue, sa chevelure hérissée, son regard terrible , une longue captivité semblait exalter son esprit ; c'est Mirabeau : « Désespère et meurs, » répétait-il a Charles IX d'une voix tonnante; « désespère et meurs, exécrable au teur de la Saint-Barthélémy! Je languis dans

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