LA LITTERATURE ROMANTIQUE
Avant donc que d'écrire, apprenez à penser. BOILEAU.
Vous m'avez fait promettre, mon cher ami, de vous entretenir de la littérature romantique ; cette promesse e'tait un peu téméraire. Avez-vous pensé a tous les périls que vous allez me faire courir? Ignorez -vous que les nombreux enthousiastes des nouvelles doctrines nous traitent d'hommes systématiques , de petits esprits, incapables de secouer le joug vulgaire de la raison? Vous m'exposez de gaieté de cœur a l'inimitié de tous les génies de l'époque qui se croient destinés a faire oublier Corneille, Racine et Voltaire.
Le sujet est en lui-même important; il est digne de fixer l'attention publique: aussi, je vous avertis d'avance qu'il me serait impossible de le traiter convenablement sans excéder les bornes d'une simple lettre. Je diviserai donc ce sujet en deux parties : dans l'une
j'indiquerai les causes des différences qui existent entre les deux genres ; j'expliquerai les motifs de la guerre d'extermination de'clarëe a la littérature française ; vous y verrez quelque chose de plus qu'une erreur de jugement, ou un penchant assez naturel a l'indépendance.
Le mépris des règles, la proscription du bon sens, ne sont point une nouveauté. Vers la fin du règne de Louis XIV, des hommes, importunés de l'éclat des talens qui s'étaient formés a l'école des anciens, attaquèrent la saine littérature dans ses principes. Us cherchèrent à obscurcir ces brillantes renommées que les siècles nous ont transmises, qui ont survécu aux révolutions et à la chute des empires; ils ne craignirent pas même d'insulter cette grande figure d'Homère qui s'élève comme la statue d'un demi -dieu sur la limite la plus reculée de l'antiquité. Mais l'époque du triomphe n'était pas arrivée : cette insurrection de l'ignorance présomptueuse eut peu de succès; les séditieux expirèrent sous les traits du ridicule. Cependant les mêmes tentatives se renouvelèrent plus d'une fois dans le cours du dernier siècle ; mais Voltaire avait saisi le sceptre littéraire; il fit constamment respecter les lois du goût.
A cette époque, l'Europe entière rendait un juste hommage aux grands écrivains qui avaient
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illustré le siècle de Louis XIV et celui de son successeur. En effet, sans parler encore des poètes dramatiques, quels plus grands maîtres d'éloquence pouvait-on choisir que ce Bossuet, dont la voix puissante semble retentir dans l'éternité? que ce Pascal, détaché de la terre, dont les pensées nous frappent comme des inspirations divines? Plaçons auprès d'eux, sans nous permettre d'assigner les rangs, Fénélon et Massillon, dignes interprètes de la morale religieuse, dignes apôtres de l'humanité; La Fontaine, au-dessus de ses modèles comme de ses imitateurs 5 et le poète de la raison qui l'embellit du charme des beaux vers, qui révéla les secrets du génie.
Ces grands hommes avaient eu de légitimes successeurs. Sous les auspices de Fontenelle et de Montesquieu , la littérature pénétrait dans les sciences, éclairait la législation; elle réfléchissait les merveilles du monde visible dans les pages immortelles de Buffon , ou nous transportait avec Rousseau dans ce monde idéal où tout est beau sans cesser d'être vrai, où les passions forment une noble alliance avec la vertu, bien différente de ces régions vaporeuses peuplées de monstres et de fantômes, que les disciples de Perrault, de l'abbé Terrasson et de Lamotte offrent a notre admiration.
La supériorité de nos écrivains classiques n'était point contestée; on ne les regardait point
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comme de serviles copistes de Pantiquité. La langue française était alors regardée comme l'idiome naturel des hommes instruits, tant elle excelle a peindre les sentimens du cœur avec leurs nuances les plus fugitives ; tant elle est propre a donner du relief à la pensée. Adoptée dans les cours, elle semblait destinée à devenir le lien commun de la civilisation européenne, et a rapprocher des peuples qui n'ont besoin que de s'entendre pour s'estimer.
C'était surtout par sa littérature dramatique que la France dominait en Europe. Son théâtre, perfectionné par le goût et par le talent de ses poètes , ne conservait aucun vestige de la barbarie moderne, et se trouvait d'accord avec les progrès de la société. Cependant chaque nation avait son théâtre. L'Angleterre admirait Shakspeare, génie sublime mais inculte, aussi étonnant par ses défauts que par ses beautés *. Lopez de Véga, Caldéron, triomphaient en Espagne. Les ouvrages de ces trois poètes convenaient a l'ignorance de la multitude, et ne contrariaient que le goût du petit nombre d'hom-
* Le théâtre de Shakspeare ne doit point être négligé. L'étude de ce poète, si l'on réduit à leur juste valeur les exagérations de la nouvelle école, ne peut être que profitable. Il a des inspirations de génie, des traits de naturel et de vérité qui offrent une ample matière à la méditation. La traduction, revue par M. Guizot, doit se trouver dans les bibliothèques des amateurs qui n'entendent pas l'original.
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mes éclairés; leur renommée avait franchi les limites de leur patrie, mais leurs productions ne pouvaient se naturaliser nulle part; La France seule voyait avec orgueil les chefs-d'œuvre qu'elle avait applaudis consacrés par l'admiration de tous les peuples de l'Europe. Des rives du Tage jusqu'aux bords de la Neva,, les grandes conceptions de Corneille, l'harmonie céleste de Racine, les accens pathétiques de Voltaire , réunissaient les suffrages; et Molière, peintre fidèle de Phomme qui partout est soumis au pouvoir des passions et des préjugés , Molière était partout dans sa patrie.
A quelle cause devons-nous attribuer cette différence dans le sort du drame français et du drame étranger? L'examen de cette question ne vous paraîtra pas sans intérêt.
Les premiers essais dramatiques ont été hasardés chez les peuples modernes lorsqu'ils étaient encore dans l'enfance de leur civilisation. A cette époque, les combinaisons de l'esprit sont bornées ; il n'aperçoit que faiblement les rapports des nations entre elles et de Phomme avec ses semblables, d'où naissent les convenances politiques et sociales qui adoucissent l'aspérité des passions et rendent les mœurs moins féroces. Les individus éprouvent des sensations d'autant plus vives que les sentimens sont moins profonds. Leur imagination mobile reçoit avec avidité toutes les impressions. C'est
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alors que se répandent les idées superstitieuses, que les erreurs jettent de profondes racines, et préparent de longs efforts a la raison. Élevez un théâtre chez ces peuples qui flottent entre la barbarie et la civilisation; offrez a leurs regards des caractères héroïques, des actions dout le mobile soit dans un sentiment énergique, toujours combattu et toujours victorieux; les luttes pénibles des passions aux prises avec Phonneur et le devoir : ce travail secret du cœur humain , source de terreur et de pitié, n'arrivera jamais jusqu'à l'intelligence de ces hommes uniquement attachés aux choses matérielles, et dont toute la force est employée a satisfaire et non a vaincre leurs penchans. Rassemblez les mêmes spectateurs; offrezleur des objets uniquement faits pour les yeux, tels, par exemple, qu'une mer orageuse, un naufrage, une île, des magiciens, des matelots ivres, des princes qui s'expriment comme des matelots, un monstre dégoûtant, produit d'une imagination déréglée; enfin, un esprit follet. Mettez en mouvement tous ces personnages! Soyez sûr qu'un pareil spectacle charmera un peuple dépourvu de goût et de délicatesse dans les sentiment Vous l'entendrez se r écrier d'admiration ; c'est la Tempête de Shakspearequi aura excité son enthousiasme.
On conçoit donc aisément qu'a leur apparition dans un siècle encore peu éclairé, les
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tragédies de Shakspeare aient obtenu un grand succès; mais comment expliquer l'estime dont elles jouissent maintenant en Angleterre? En voici les causes. Parmi les défauts de toute espèce qui défigurent les ouvrages de ce poète, on remarque des traits de génie, des beautés de l'ordre le plus élevé; ce sont des éclairs qui frappent plus vivement les 3reux, parce qu'ils sillonnent assez fréquemment d'épaisses ténèbres. Il y a une admiration irréfléchi e comme une admiration éclairée ; la première est la source la plus abondante des préjugés et des erreurs ; elle se change aisément en fanatisme , s'empare de toutes les facultés de l'esprit , et passe presque toujours le but qu'elle veut atteindre. C'est un enthousiasme fanatique qui , s'appuyant sur l'orgueil national, protège en Angleterre les productions tragiques de Shakspeare. Le culte de ce poète a pris naissance a une époque où l'esprit humain était ouvert a toutes les superstitions ; ce culte est devenu une religion littéraire qui exige l'obéissance et la foi la plus vive. Les Anglais écriraient volontiers sur le frontispice de leurs théâtres : « Hors de Shakspeare , point de salut. »
Il faut encore observer que cet étonnant poète n'a été surpassé par aucun de ses successeurs; plusieurs d'entre eux ont imité ses défauts, sans atteindre a ses beautés. Ne soyons donc pas surpris si les catastrophes sanglantes , les merveil-
leuses péripéties accumulées sans ordre et sans mesure dans les tragédies de Shakspeare ; si son langage tantôt surchargé d'images , tantôt d'une excessive familiarité , soient encore admirés et applaudis. La foule des spectateurs de Drury- Lane ou de Covent-Garden ne connaît rien de mieux.
Toutes ces causes réunies expliquent la destinée de Shakspeare. Les mêmes observations s'appliquent en grande partie aux poètes espagnols. Il en résulte que les théâtres de ces deux nations, admirables pour elles seules, ne peuvent exciter, hors de l'Angleterre et de l'Espagne , qu'un simple sentiment de curiosité.
Les premiers écrivains français qui tentèrent d'élever un théâtre national parurent aussi à une époque qui touchait encore a la barbarie du moyen âge ; mais leurs efforts , dépourvus de génie , ne laissèrent après eux que des traces fugitives. Nulle beauté ne demandait grâce pour les vices de leurs compositions. A peine le goût et la raison eurent-ils faits quelques progrès que les Jodelle et les Garnier disparurent de la scène. et lorsque la merveille du Cld réveilla parmi nous le premier sentiment du beau et du vrai , elle trouva des spectateurs préparés a l'accueillir avec une légitime admiration.
Le sentiment des convenances sociales se développait , et les diverses parties des connaissances humaines étaient cultivées avec succès.
Corneille et Descartes se levèrent a la même e'poque comme deux astres lumineux qui devaient e'clairer la marche de l'esprit national. Ils remplirent leur destinée. Leur gloire est pareille j mais les systèmes de l'un ont été remplacés par de nouveaux systèmes qui disparaîtront peut-être à leur tour , taudis que , fondés sur la connaissance de nos devoirs et de nos passions, les chefs-d'œuvre de Corneille ne périront jamais. Il n'y a rien au théâtre de plus beau que Polyeucte , Cinna et les Horaces.
Toutefois, les ouvrages de Corneille offraient quelques-unes de ces aspérités dans le style , de ces inégalités dans les pensées , qui tenaient au caractère de son siècle, époque où l'on n'avait point encore appris a distinguer l'exagération de la vraie grandeur. Corneille ne pouvait être surpassé dans Finvention des plans , l'élévation des caractères, la sublimité des traits héroïques ; mais il fut moins heureux dans l'art de peindre les passions et de leur prêter un langage. Racine parut, Racine, toujours pur, toujours harmonieux. Ce fut alors que la scène devint, comme la société perfectionnée, une école de mœurs et de bienséances. Le Ciel , suivant l'expression d'un critique habile, avait été la première époque du théâtre français ; Andromaque fut la seconde, et n'eut pas moins d'éclat.
Quel poète, sans jamais s'écarter de la nature , a su représenter d'une manière plus frap-
pante les mouvemens orageux des passions ? Examinons les tragédies de Racine! Les ressorts cache's de l'action sont presque toujours dans le cœur des personnages. C'est la qu'il a place' le théâtre des combats déchirans et pleins d'intérêt dont la représentation extérieure cause des émotions si vives, et fait couler de si douces larmes. Voltaire vint a son tour, et se fit place entre ces grands maîtres. Ce qui le distingue, c'est une force de raison qui n'exclut ni l'héroïsme de la vertu, ni le charme du sentiment. Ses personnages touchent de plus près a l'humanité que les héros de Corneille , et il fait sortir de leurs situations des leçons de morale fortifiées par toutes les séductions de l'éloquence et de la poésie. Son dessin est moins correct que celui de Racine , son langage moins mélodieux ; mais ses compositions sont plus vastes, ses traits plus larges, ses tableaux plus variés. Il avait suivi les progrès de son siècle, ou plutôt il le devançait. L'étude de la philosophie offrait a son talent des ressources inépuisables. La Melpomène française n'était point encore sortie de l'Europe; il visita avec elle les plages brûlantes de l'Afrique , les champs heureux de l'Arabie, les bords encore sauvages du Nouveau-Monde. Il ressuscita ces nobles chevaliers français que le sentiment seul de l'honneur sépara de la barbarie de leur siècle; il les fit paraître sur la scène, brillans d'amour , de gloire et de loyauté. Il découvrit aussi ,
comme Racine, le secret des passions. Jamais poète ne descendit plus avant dans le cœur humain , et ne fit entendre de plus pathétiques accens.
Tels sont les maîtres de la tragédie française. S'ils parvinrent a un degré' si éminent de supériorité, c'est qu'en obéissant a leur génie, ils recevaient les inspirations d'un siècle avancé dans tous les arts de la civilisation.
Si Molière, a qui on ne peutrien comparer, éleva si haut la scène comique , c'est qu'avec le même génie, il se trouva placé dans la même situation que Corneille , Racine et Voltaire. Ainsi, en revenant a la question, il est évident que le théâtre français convient a tous les peuples dont la raison est cultivée, parce qu'il a été fondé et perfectionné dans un siècle de lumières ; et si le théâtre anglais, si le théâtre espagnol, malgré les efforts de leurs apologistes, ne peuvent prétendre au même succès, c'est qu'ils sont le produit d'une nature brute, d'une civilisation mêlée de barbarie.
A l'époque où la supériorité de la langue et de la littérature française n'était point contestée , notre gloire militaire se trouvait compromise; elle ne vivait que dans les souvenirs de l'histoire. Le grand Condé, Turenne , Luxembourg , V illars et Catinat n'avaient point laissé de successeurs ; Maurice de Saxe était étranger. La France ne devait le rang distingué qu'elle occu-
pait encore dans l'opinion qu'aux progrès des sciences et a l'immense renommée de ses écrivains. Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Buffon, régnaient sur une littérature qui elle-même régnait en Europe.
Cet état de choses a duré près d'un demi-siècle. Mais lorsqu'à la suite d'une révolution , féconde en catastrophes , les exploits merveilleux des armées françaises eurent porté la gloire nationale jusqu'aux bornes du monde; lorsque l'aigle de l'empire se fut reposé sur toutes les capitales du continent européen, un sentiment de haine et de jalousie agita les nations étrangères. C'était trop a la fois que de dominer par la gloire des armes et par celle des lettres. Au moment où les rois se liguaient contre la prépondérance militaire de la France , une coalition d'un nouveau genre se formait en Allemagne et en Angleterre contre sa domination littéraire. On résolut surtout d'attaquer son théâtre, de détrôner les monarques de la scène , de partager leurs dépouilles entre Shakspeare et Caldéron. M. W. Schlegel , littérateur allemand, renommé pour la variété et l'étendue de ses connaissances, fut placé à la tête de cette croisade , et publia son manifeste en trois volumes , sous le titre de Cours de littérature dramatique. Une femme justement célèbre par les dons du génie et la noblesse du caractère, madame de Staël, transfuge de la littérature française qu'elle avait
enrichie de bons ouvrages , se rangea sous la bannière romantique. Entraînée par une brillante imagination, ou trop accessible aux séductions de la nouveau lé , elle employa la force d'un grand talent a répandre de fausses doctrines ; infidèle au culte des divinités de la patrie, elle se prosterna devant les idoles gothiques de l'étranger .
Il fallait un point de ralliement , un mot d'ordre aux adeptes du Nord. Notre littérature est classique j celle dont ils veulent établir la prééminence a reçu le nom de romantique : c'est ainsi qu'elle est désignée dans le manifeste de M. Schlegel , et cette désignation est aujourd'hui généralement adoptée. L'ouvrage de M. Schlegel ne manque, au premier coup d'œil, ni de mesure ni d'adresse. Il consent a accorder quelque mérite a nos grands poètes tragiques , parce qu'il espère leur opposer avec avantage Caldéron et Shakspeare ; mais où trouver un rival de Molière? Le désespoir de balancer une telle renommée a jeté le censeur germanique hors des limites du bon sens. Il traite Molière avec une extrême arrogance ; c'était un esprit étroit et superficiel, dont les conceptions bornées font pitié. Son théâtre est destiné a l'oubli : le Tartufe , si vanté, le Misanthrope, les Femmes savantes, ne sont pas même des comédies ; il n'y a rien au-dessous de ces prétendus chefs-d'œuvre.
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Voulez-vous un modèle de vraie comédie?
Lisez les Commères de Windsor du divin Shakspeare ! M. Schlegel vous apprendra que ce poète avait pour principe de ne jamais se borner a l'imitation d'un monde prosaïque , et qu'au moyen de quelque ornement plus relevé, il a fait, dans tous ses ouvrages, la part de l'imagination. «Il anima , dit encore M. Schlegel, il anima la fin de cette pièce par un mélange de merveilleux , qui était particulièrement bien placé dans le lieu où elle fut représentée. Une superstition populaire fournit ici l'occasion d'une mystification fantastique dont Falstaff est l'objet. On lui persuade d'attendre sa maîtresse, vêtu de manière a être pris pour l'ombre d'un chasseur qui, suivant une tradition populaire, erre dans la forêt de Windsor, coiffé de cornes de cerf. Il est surpris dans ce costume par un chœur de jeunes filles et de jeunes garçons, déguisés en sylphes, qui exécutent leurs danses nocturnes , et tourmentent l'infortuné Falstaff par de très-jolies chansons. Cette jonglerie est le dernier tour qu'on lui joue , et le dénoûment de la seconde intrigue d'amour s'y trouve lié d'une manière très-ingénieuse *. »
Voila le dénoûment d'une bonne comédie.
Quel dommage que Molière se soit borné a l'imitation d'un monde prosaïque ! pourquoi ne voyons-nous pas sur la scène française des hom-
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mes coiffés de cornes de cerf, qu'on tourmenterait par de jolies chansons ? L'intérêt d'un pareil spectacle nous ferait oublier tout ce que nous avons admiré jusqu'aujourd'hui.
Mais quel est donc ce Falstaff , si célèbre sur la scène anglaise? Écoutez encore M. Schlegel. « C'est, dit- il , le caractère le plus éminemment comique qu'ait créé l'imagination fertile de Shakspeare. Falstaff est le mauvais sujet le plus agréable et le plus amusant qui ait jamais existé. Ce qu'il a de méprisable n'est pas déguisé. Il est vieux et il n'en est pas moins sensuel ; il est d'une énorme corpulence, et on le voit sans cesse occupé a pourvoir sa grosse personne de tout ce qui peut la restaurer. Toujours endetté, et peu scrupuleux sur le moyen de se procurer de l'argent; poltron , babillard , fanfaron et menteur *. »
Nous sommes sans doute bien a plaindre de préférer les caractères tracés par Molière , a ce héros de taverne et de mauvais lieux, a ce Falstaff si éminemment comique ! Quel plaisir ne goûterions-nous pas a le voir sur la scène , avide de restaurer sa grosse personne , nous charmant par des tours d'escroc et des propos de corpsde-garde! Voila donc ce naturel par excellence, ce monde poétique dont tant de merveilles nous sont racontées! et c'est pour accréditer de pareilles bouffonneries, indignes des plus vils tré-
* Cours de littérature dramatique, t. III.
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teaux , que des hommes d'esprit rie dédaignent point de hasarder leur talent et leur renommée! Le plus grand reproche qu'on adresse a nos e'crivains dramatiques , c'est d'imiter les anciens, et de s'asservir aux règles des trois unités. Un tel reproche prouve une littérature bien le'gère. On confond l'admission d'une forme avec l'adoption d'une manière ; et, toutefois, rien n'est plus différent. Les formes du théâtre grec ont été reçues en France , non d'après l'autorité des anciens , mais d'après celle de la raison. C'est la raison qui nous apprend qu'une action simple, se développant avec plus de facilité, est aussi plus propre a fixer l'attention et l'intérêt , qu'une multiplicité d'actions incohérentes et d'incidens qui ne produisent aucun résultat. Si nous exigeons que le poète dramatique ne transporte pas la scène d'un pays dans un autre , et ne nous fasse pas parcourir en deux heures les quatre parties du monde, c'est parce qu'il n'y a point d'intérêt sans vraisemblance. La règle du temps est fondée sur le même principe. Nous n'aimons pas a voir un personnage
« Enfant au premier acte, et barbon au dernier. »
Mais ce n'est point d'après la recommandation d'Aristote et d'Horace que l'usage de notre théâtre a consacré ces règles ; c'est uniquement parce qu'il n'y a rien «de beau que le vrai, que le vrai seul est aimable. »
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Il suffit d'une connaissance superficielle du théâtre grec pour savoir que le système dramatique des anciens était fondé sur des traditions religieuses et le dogme de la fatalité. Les personnages de leurs tragédies, soumis aune invincible destinée, marchaient au crime, comme une victime des lois a l'échafaud; et leurs actions étaient, jusqu'à un certain point, dépourvues de moralité.
Les Français ont osé les premiers animer la scène par la lutte des passions ; ils ont admis l'autorité , souvent contestée , de la vertu. Un tel système ne pouvait réussir que chez les peuples dont les dogmes religieux repoussent le fatalisme , et donnent une sanction divine aux préceptes de la morale ; mais il fallait une sagacité peu commune pour saisir cette vérité , pour découvrir les rapports qui doivent exister entre les principes de Faction dramatique et les opinions des spectateurs ; harmonie qui seule peut soutenir l'existence du théâtre , et en faire une institution nationale. Nos grands poètes eurent cette gloire ; ils sentirent ce qui convenait a un peuple qui tendait vers la perfection a l'aide d'une morale épurée. Sentir ainsi , c'est créer, c'est envisager Fart du théâtre du point de vue le plus élevé ; c'est le seul moyen d'atteindre au beau idéal, de séparer l'imagination des idées vulgaires et de la vie commune.
Je m'aperçois que je me laisse entraîner par
mon sujet , et que j'entre dans des discussions que je n'avais pas pre'vues. Il est temps de vous laisser reposer , et de reprendre moi-même haleine. Dans ma prochaine lettre, je mettrai en pre'sence Shakspeare et Racine; c'est le plus sûr moyen d'éclairer la question. Recommandezmoi au dieu du goût ; j'aurai besoin de son aide et de ses inspirations. A. J.
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N°. XXXVII. — 27 août 182e.
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