‹ Les hermites en liberté (volume 4)Chapitre 33 sur 43 · LA STATUE DE PASQUIN · texte numérisé non relu

LA STATUE DE PASQUIN

Beusne ?

Horace.

En ferai-je un dieu?

LA STATUE, v)ue fais-tu a mes pieds , vieillard?

LE VIEILLARD

Je suis un ancien courtisan ; la révolution m'a chassé de mon pays. Je me traîne devant toi : N'est- tu. pas une idole?

J'entends j tu rampes par habitude. Mais cesse de te prosterner , crois-moi ; je n'ai de pouvoir que celui d'un peu de malice. Je suis Pasquin , la terreur des papes, et l'éditeur des bons mots des Romains d'aujourd'hui.

LE VIEILLARD

0 Pasquin! publie donc mes malheurs, et fais un acte de bienfaisance. J'avais deux car-

DE PASQU1N. 197

rosses, et je n'ai plus même les moyens d'aller a pied. Jadis madame de Pompadour recevait chez elle l'abbé Dorimont , aujourd'hui une pauvre femme de Transteverins le loge pour deux oboles; j'étais le prestolet le plus galant de la cour, et tu vois dans quel état le sort m'a réduit.

PASQUIN

Mon cher abbé, ainsi va le monde ; subis-en les vicissitudes; moi, Pasquin, qui te parles, j'en ai éprouvé de plus grandes que toi.

LE VIEILLARD

Que moi?., né dans de nobles langes, élevé au château de la Gaillarde, devenu l'un des aides de mon oncle, maître-queux du palais? N'ai-je pas été porté par les caprices de la fortune au faîte de la faveur ; n'ai-je pas hérité du jeune Richelieu l'amour lucratif de l'une des antiquités les plus riches de toute la cour ? Ne mVt-on pas vu , attaché a Meaupou et a Calonne, devenir le bras droit de ces ministres? Ma vocation pour les ordres se décidant tout a coup, n'ai-je pas accaparé trois bénéfices ? voila de quelle hauteur la révolution m'a précipité !

PASQUIN

Ne te plains pas, vieillard; et prête a ton tour l'oreille a mon histoire : « J'étais bloc de marbre dans une des îles de l'Archipel quand un jeune homme qui voulait faire sa réputation

s'empara de moi. Après avoir long-temps re'fle'chi a Fusage auquel il devait m'appliquer ; après avoir long-temps consulté pour savoir si je serais dieu , table ou cuvette, un soir, dans un moment d'exaltation qu'un excellent vin de Chio rendait plus vif et plus fécond, il saisit le ciseau et me dit : Tu seras Minerve* »

LE VIEILLARD

Toi! prêcher la sagesse! toi, bloc informe de pierre, représenter Pallas !

PASQUIN

Pourquoi non? N'as-tu pas été jadis un petit abbé coquet? Jette les yeux sur les lambeaux qui te couvrent, et ne ris point de ma misère. Je fus donc sculpté en Minerve , et les fragmens échappés au ciseau paternel furent ensuite façonnés en coupes, en urnes , en lampes. Seul noble de la famille, je fus placé sur un piédestal, et exposé a l'adoration des hommes.

LE VIEILLARD

Et les fous te rendaient des hommages.

PASQUIN

Dis-moi, vieillard, quels fous composaient ta petite cour lorsque tu avais l'oreille des ministres ; pour moi , j'étais un modèle de beauté : les plus heureuses formes signalaient ma statue a l'admiration des artistes.

DE PASQUIN. 199

LE VIEILLARD

J'étais assez laid, mais j'avais de la gentillesse, et personne au chapitre de Lyon ne savait mieux que moi faire danser un pantin , et broder au tambour.

PASQUIN

Ridicules supériorités ! La mienne , celle de la beauté et de la grâce , dura deux cents ans. Déjà les couronnes de fleurs suspendues à mes pieds s'y renouvelaient moins souvent ; déjà la main du temps m'avait noircie quand les Romains m'entraînèrent au Capitole, d'où bientôt le grand nombre des divinités me chassa. Un consul de fort mauvaises mœurs m'acheta sur la place publique, et, reléguée dans un atrium , j'assistai a ses festins et a ses orgies.

LE VIEILLARD

Te voila maître-queux a ton tour.

PASQUIN

Mutilé bientôt par les jeunes fous qu'il rassemblait chez lui, je fus ensuite le jouet d'un de ces artistes a tête écervelée, qui aiment les tables des riches et qui dévorent le bien des gens qu'ils flattent. Il me reçut en cadeau de mon maître , et je devins pour lui un modèle. Il me couvrit de draperies grotesques ; il ajouta à ma beauté naturelle des attributs grossiers ou ridicules.

LE VIEILLARD

Ta fortune est faite , te voila devenu bouffon.

PASQUIN

Pas encore : après avoir servi tous les caprices de l'artiste , je trouvai la religion chrétienne établie. Ainsi ma puissance e'tait déchue : Minerve n'était plus rien sous le nouveau régime.

LE VIEILLARD

C'est mon histoire tout entière.

PASQUIN

Mais sous tous les régimes il faut des idoles : de déesse on me fit sainte. J'étais noire, fracassée ; j'en ressemblais davantage a une martyre. Un cierge fut placé dans une de mes mains, une palme chargea l'autre ; je fus encore adorée. Je m'ennuyais un peu davantage.

LE VIEILLARD

L'ancien régime était plus gai pour vous; cela est incontestable.

PASQUIN

Cependant les iconoclastes arrivèrent, qui me brisèrent en mille morceaux. Je fus enterrée dans un des faubourgs de Rome; je perdis mes bras, ma tête et mes jambes ; il ne me resta plus que le torse.

LE VIEILLARD

On t'a plus maltraitée que moi.... Qu'es- tu devenue , ainsi mutilée ?

PASQUIN

Un pauvre savetier , en bêchant un mauvais

DE PASQU1N. 20 1

coin de terre , heurta contre moi et me de'terra. Je lui servis de banc , et j'ornai son e'choppe. Il se nommait Pasquin , et ses bons mots amusaient la canaille. Il mourut sans enfans. Son logement impromptu fut dilapidé par ses confrères ; on me dressa comme tu le vois , et je fis de nouveau une figure dans le monde.

LE VIEILLARD

Tu t'es relevé ; enseigne-moi le moyen d'en faire autant.

PASQUIN

Rien de plus facile : j'ai vu les mœurs de mon siècle , je me suis fait méchant ; fais-toi journaliste. Tu as été abbé , j'ai servi les autels; je suis de marbre, tu as un front d'airain et un cœur de pierre; tu peux encore atteindre a une certaine réputation de noirceur et d'ironie. Frappe a tort et a travers ; barbouille du papier ; répète de vieux quolibets , et fais en sorte que l'on cite tes pasquinades. Tu te feras craindre si tu ne te fais respecter. Nous nous ressemblons en tout point, mon ami : si notre esprit ne peut nous sauver, que celui des autres tourne a notre profit. Écoute , recueille et copie. N'astu pas l'exemple de l'abbé Pasquin, de l'abbé Fréron , de l'abbé Geoffroy et de tant d'autres abbés dont la nullité , revêtue d'un peu de malice et d'effronterie, a fait la honte et la fortune? E. J.

n°. xxxviii. — 29 août i8a4.

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