‹ Les hermites en liberté (volume 4)Chapitre 38 sur 43 · HORACE · texte numérisé non relu

HORACE

Le Lien penser est la source du bien écrire.

Mon cher ami, nos écrivains dramatiques sont accusés de manquer de naturel. Cette accusation se retrouve dans toutes les pages de leurs adversaires. Ceux-ci, en condamnant l'affectation française, élèvent jusqu'aux nues le beau naturel de Shakspeare. C'est le type qu'ils nous proposent. M. Schlegel entre autres vante , d'un ton d'inspiré', la ve'rité des pensées et du langage qui respire dans la tragédie de Roméo et Juliette. Vous allez me trouver bien hardi ; c'est précisément ce naturel si rare que je vais examiner, je choisis même la scène la plus fameuse de cette œuvre dramatique. Vous m'avouerez qu'on ne saurait montrer plus déloyauté. Le jardin de la maison des Capulets est le lieu de la scène; il fait nuit; Roméo s'avance.

20 i LA LITTERATURE

ROMÉO

Celui qui n'a jamais été blessé se moque des cicatrices. ( Ici Juliette paraît a la fenêtre au clair de la lune, ) Mais , doucement ; quelle lumière s'échappe de cette fenêtre? C'est l'orient, et Juliette est le soleil. Lève-toi, astre brillant; éclipse la lune qui est déjà pâle et malade de douleur de te céder, a toi, l'une de ses nymphes , le prix de la beauté. Ne sois plus sa compagne, puisqu'elle est envieuse; rejette ses draperies d'un vert jaunâtre , qui ne conviennent qu'aux insensés. Oui , c'est elle , c'est mon amour, et plût au ciel qu'elle connût le secret de mon cœur! Elle parle, et cependant elle n'exprime rien. Qu'importe ? ses yeux sont pleins d'éloquence, et je leur répondrai. Je suis trop audacieux ; ce n'est pas a moi qu'elle s'adresse. Deux étoiles des plus éclatantes du ciel, ayant affaire ailleurs, ont supplié ses yeux de briller dans leurs sphères jusqu'à ce qu'elles fussent de retour. Qu'arriverait-il si ses yeux étaient la-haut j et que ces étoiles fussent dans sa tête ? Elles seraient obscurcies par l'éclat de ses joues, comme la lumière du jour fait pâlir celle d'une lampe. Ses yeux, placés au firmament, répandraient une telle clarté dans les régions aériennes , que les oiseaux commenceraient leurs chants, comme si le soleil avait chassé les ténèbres de la nuit. Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main. Oh! que ne suis-je un gant

pour couvrir sa main et toucher sa joue !

Hélas

JULIETTE soupire.

ROMÉO

Elle parle! Ah! parle de nouveau, ange de lumière ; car du lieu élevé où tu es placée , tu me parais aussi rayonnante qu'un messager du ciel, lorsqu'aux yeux étonnés des mortels qui lèvent la tête pour le contempler, il s'élance sur les nuées paresseuses , et sillonne le sein de l'air.

JULIETTE

Oh! Roméo ! Roméo ! pourquoi es-tu Roméo ? Renonce à ton père; abjure ton nom; ou, si tu l'airnes mieux , jure-moi un constant amour , et et je cesserai d'être une Capulet.

ROMÉO à part.

Faut-il que j'en entende davantage, ou répondrai-je a ses paroles ?

JULIETTE

Ton nom seul est mon ennemi ; car tu es toi-même, et non un Montaigu. Qu'est-ce que Montaigu ? Ce n'est ni une main , ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni rien de ce qui appartient a un homme. Oh ! sois quelque autre nom! Qu'y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons une rose ne répandrait-il pas un aussi doux parfum si nous lui donnions un autre nom.

Ainsi Roméo retiendrait toutes ses perfections s'il n'était pas Roméo. Roméo , retranche ce nom , qui n'est aucune partie de toi-même, et je me donne a toi tout entière.

ROMÉO

J'accepte l'échange. Appelle-moi ton amour : ce sera un nouveau baptême, et désormais je ne serai plus Roméo.

JULIETTE

Qui es-tu, toi qui, sous le voile ténébreux de la nuit, écoutes ainsi mes paroles?

ROMÉO

Je ne sais comment, a la faveur d'un nom , te dire qui je suis. Mon nom, cher ange, m'est odieux, puisqu'il est ton ennemi. Si je le tenais, je le mettrais en pièces.

JULIETTE

Je n'ai encore entendu qu'un petit nombre de paroles sortir de cette bouche ; mais je reconnais le son de la voix. N'es-tu pas Roméo et un Montaigu?

ROMÉO

^ Ni l'un ni l'autre, vierge céleste, si l'un et Fautre te déplaisent.

JULIETTE

Comment et pourquoi es-tu venu ici ? Les murs du verger sont élevés et difficiles a fran-

chir, et ces lieux te menacent de la mort si quelqu'un de mes parens vient a te rencontrer.

ROMÉO

C'est avec les ailes légères de l'amour que j'ai pris l'essor, et que je me suis élevé' au-dessus de ces murailles ; car nulles limites ne peuvent retenir l'amour ; et tout ce que Pamour peut faire, Pamour ose le tenter. Ainsi, tes parens ne peuvent être un obstacle pour moi.

JULIETTE

S'il arrive qu'ils te voient, ils te donneront la mort.

ROMÉO

Ah ! il y a plus de danger dans tes yeux que dans leurs e'pe'es. Jette sur moi un doux regard , et je serai a l'épreuve de leur inimitié.

JULIETTE

Je ne voudrais pas pour le monde entier , qu'ils t'aperçussent en ces lieux.

ROMÉO

J'ai le manteau de la nuit pour me cacher a leurs regards, et si tu ne m'aimes je désire qu'ils ime voient. J'aime mieux que leur Laine termine ma vie , que d'éprouver une mort prolongée par l'absence de ton amour.

JULIETTE

Qui t'a dirigé vers ces lieux?

ROMÉO

L'amour qui m'inspirait ; il m'a prêté ses ailes , et je lui ai prêté des yeux. Je ne suis point navigateur ; mais fusses-tu a la même distance que cette vaste plage où se brisent les flots des mers les plus éloignées , je traverserais tous les périls pour obtenir un si rare trésor.

JULIETTE

Tu le sais , le masque de la nuit est sur mon visage ; autrement , les paroles que tu m'as entendu prononcer auraient coloré mes joues d'une rougeur virginale. Que ne puis-je , comme je le voudrais, m'arrêter aux formes, et démentir mes paroles ; mais je laisse la toute espèce de cérémonie. M'aimes-tu? je sais que tu vas répondre oui , et je te prendrai au mot ; mais si tu fais des sermens , tu peux les violer ; et Jupiter , dit-on, se rit des parjures des amans. Aimable Roméo ! si tu m'aimes , prononce ce mot avec sincérité , ou si tu penses que je sois trop facile , je froncerai le sourcil, je ferai la méchante , et pour t'engager de me poursuivre, je te dirai : non. En vérité , charmant Montaigu , je découvre trop ma tendresse 5 tu peux me croire légère, mais sois bien sûr que je serai plus constante que celles qui ont plus d'adresse pour cacher leurs sentimens. J'aurais été plus difficile , il faut que je l'avoue, si tu n'avais surpris l'expression de mon fidèle amour. Ainsi, pardonne-moi !

n'impute point a la légèreté de sa veux qui ne sont parvenus qu'à la faveur des ombres de la nuit !

ROMÉO

Je jure par cet astre sacré dont la lumière argentée étincelle sur la cime de ces arbres fruitiers....

JULIETTE

Ne jure pas par la lune ; par cette lune inconstante dont l'orbe change tous les mois , de peur que ton amour ne soit aussi variable quelle.

ROMÉO

Par quoi faut-il donc que je jure?

JULIETTE

Ne jure en aucune manière, ou bien jure par ta gracieuse personne qui est l'objet de mon idolâtrie , et je te croirai.

(Le dialogue conliaue sur le même ton jusqu'à ce qu'on entende du bruit , c'est la nourrice de Juliette qui l'appelle.)

JULIETTE

Je suis a vous , bonne nourrice. Cher Montaigu , soit fidèle ! demeure un instant, et je reviens a toi.

(Elle sort.) ROMÉO.

O nuit bienheureuse ! je crains que tout ceci ne soit un songe, enfant des ténèbres , trop doux et trop flatteur pour être une réalité.

JULIETTE. Elle reparait à la fenêtre.

Trois mots, cher Roméo, et bonsoir tout de

24o LA LITTERATURE

bon. Si tes intentions sont honorables , et quêtes vœux soient pour le mariage , fais-moi savoir demain , par l'émissaire qui viendra de ma part, en quel lieu et en quel temps tu veux accomplir la ce're'monie nuptiale. Je mettrai ma fortune a tes pieds , et je te suivrai partout comme mon seigneur et mon époux.

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