‹ Les hermites en liberté (volume 4)Chapitre 37 sur 43 · QUARANTE. UNIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUARANTE. UNIÈME LETTRE

Anibubajarum collegia , Pharmacopolœ.

Horace.

Aruspices de vices, vendeurs d'orviétan.

La démonomanie dé Bodin est une des plus étranges preuves que Ton puisse citer du degré d'aberration auquel l'esprit humain puisse atteindre ; il est curieux d'y observer une intelligence , d'ailleurs saine et vigoureuse, s'égarant dans des doctrines absurdes, tantôt appuyer les sophismes les plus extravagans, tantôt en chercher l'excuse dans l'ironie, et se moquer des principes mêmes qu'il a pris tant de peine a établir.

La classification des sorciers est une des parties les plus bizarres de son bizarre ouvrage ; mais, il faut l'avouer aussi , c'est la plus ennuyeuse. J'en étais là, et le livre était encore ouvert devant moi, lorsqu'un vieux Gascon de naissance, Parisien d'habitude, intrigant par

caractère, et insinuant par nécessité, entra brusquement dans mon cabinet , et, jetant les yeux sur mon livre : « Parbleu , me dit-il, je bénis le hasard qui m'amène chez vous dans un moment où votre lecture vous a si bien disposé a m'entendre ; c'est de sorcellerie que j'ai a vous entretenir. Ecoutez-moi quelques minutes : c'est de votre fortune et de la mienne qu'il s'agit. »

J'avais bien envie de lui dire que je ne me souciais pas du tout de sa confidence, et que je ne voyais pas ce qu'il pouvait y avoir de commun entre sa fortune et la mienne ; mais il ne m'en laissa pas le temps, et s'établit auprès de moi sans cérémonie.

» La sorcellerie est tombée, me dit-il; eh bien! je veux la remettre en honneur, non plus sous le nom de nécromancie, de chiromancie , d'astrologie, de magie noire ou blanche ; ces extravagances sont indignes de moi et de mon siècle. Je viens vous proposer d'établir un cours de théurgie morale , où nous enseignerons l'art de faire fortune eu quinze jours ; de passer a volonté pour un homme de génie, pour un grand ministre, pour un grand poète, en un mot , pour un grand docteur en quelque faculté que ce soit.

j> — Monsieur, lui dis— je , permettez-moi de vous interrompre un moment. Si vous possédez un pareil secret, pourquoi ne commencez-vous pas a en user pour vous-même? Autant qu'il

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m'est permis d'en juger sur les apparences , vous n'êtes encore ni riche ni ce'lèbre , et vous ne feriez peut-être pas mal de faire sur vous la première application de votre talent.

» — J'avais pre'vu l'objection, et j'y répondrai avec franchise : toute ma- science consiste a , connaître les esprits avec lesquels ont fait pacte tant de sorciers de notre e'poque , que vous avez vus, depuis vingt ans, s'élever miraculeusement a la fortune et a la puissance ; il ne s'agit maintenant que de réduire en principes les confidences que j'ai reçues, et d'en déduire, à notre profit, les conséquences; c'est en cela que j'ai besoin du concours d'un homme habile... — J'entends ; vous avez besoin d'un compère. — Le nom ne fait rien a la chose : je cherche quelqu'un d'intelligent, qui puisse rédiger mes notes et en former un corps de doctrine. -—Encore, faudrait-il que j'eusse connaissance de votre travail préparatoire , et que vous puissiez me mettre en communication , au moins indirecte , avec les sorciers dont vous voulez trahir les mystères après en avoir fait votre profit.

i> — Voici mon carnet par ordre alphabétique ; je le dépose entre vos mains : j'ai posé le problème, c'est a vous de le résoudre. »

Après avoir jeté les yeux sur ce manuscrit , je vis clairement le service que mon vieux Gascon attendait de moi, et je lui fournis les moyens

de publier son Manuel des sorciers. Un court extrait suffira pour donner une idée de cet ouvrage original.

u Extrait du manuel des sorciers contemporains.

» Durvente est un sot : je doute qu'il existe a Paris de tête plus vide, de cerveau plus creux, de cœur plus sec et d'entendement plus obtus ; non-seulement il ne craint pas le ridicule, mais il s'y jette tête baissée, sans ta moindre pudeur. La nature a fait a Durvente le don précieux d'une vanité excessive , qui lui donne dans le monde l'attitude d'un penseur : il a fait la gageure de garder cette attitude jusqu'à ce qu'il eût acquis la réputation d'un homme d'esprit ; et ce qu'il y a de miraculeux, c'est qu'il a gagné son pari. Destiné par la nature a végéter dans l'oubli , il croît au milieu des éloges , se fait jour au-dessus du mérite, et va, répétant partout, qu'il enfoncera les portes de l'académie. Personne n'en doute; Durvente a deux esprits familiers a ses ordres : la patience et l'effronterie.

» — Né dans la plus profonde obscurité , Courtalon n'avait reçu de la nature aucun moyen d'en sortir; son intelligence, dans tout le développement qu'elle avait pu recevoir, lui montrait une étude de procureur dans une petite ville de province, comme le but et le terme de

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son ambition. Il y parvint avec infiniment de peine, a une époque où la re'volution avait déblaye' les routes de la. fortune, de tous les privilèges, de tous les préjugés qui pouvaient gêner sa marche. Un nouvel ordre de choses se présente; Courtalon a vieilli dans un emploi subalterne , tout aussi étranger a la cause ancienne qu'a la cause nouvelle qu'il embrasse après son triomphe. Dans le grand mouvement qui s'opère, il ne désespère pas d'arriver a l'intendance dans quelque bonne maison; il se met en quête, il sollicite, il importune. Il allait demander la place d'intendant chez un ministre; on lui donne son portefeuille, et voila M. de Courtalon ministre et grand seigneur. A quel démon a-t-il eu recours? — A l'esprit de vertige et d'erreur.

» — J'ai servi avec d? Outreville dans un régiment de carabiniers , où il s'était fait une triple réputation de mauvais sujet; il l'avait soutenue si brillamment le pistolet au poing , que dès long-temps personne ne s'avisait plus de la lui disputer. On citait même avec une sorte d'admiration le grand nombre de femmes qu'il avait séduites , de gens qu'il avait ruinés au jeu , de bouteilles qu'il avait bues dans un repas , et d'hommes qu'il avait tués en duel. Je perds de vue ce brave chef d'escadron pendant une dizaine d'années, et j'apprends qu'il est entré au séminaire où il est cité comme un modèle de

piété, d'humilité et de componction. J'attendrai que d'Outreville soit cardinal pour vous dire si c'est l'esprit saint qui a présidé a sa conversion. » — On doit connaître la femme qu'on a beaucoup aimée , et qui vous a donné pendant cinq ans la preuve d'un attachement réciproque. Je puis donc assurer que Mme. de Sénille était a ving-cinq ans la petite personne la plus jolie , la plus sensible et la plus niaise de la cour , dont elle faisait l'amusement.

« Je suis jeune, belle, et j'ai des goûts très-vifs. »

» La combinaison de ces trois seules idées compose l'existence physique et morale de cette dame : elle a vu passer sa jeunesse et sa beauté sans avoir tiré aucun parti pour son bonheur et pour sa fortune : j'ai compté sur mes doigts : ses quarante ans sont sonnés. Je gémis sur le sort que l'avenir lui destine :

« La coquette d'un certain âge

» N'a plus d'amis, n'a plus d'amans. »

» Tout a coup j'apprends que Mme. de Sénille vient de faire l'acquisition d'un hôtel superbe , qu'elle vit entourée d'adorateurs , et qu'elle jouit de la plus haute considération. — Pour expliquer ce mystère , savoir quel est le directeur de M'ne. de Sénille, et combien de fois par semaine elle va a la messe.

» — Dariole a été élevé loin de la bonne compagnie; il n'a rien de ce qu'il faut pour réussir dans la mauvaise; il est petit , louche et gauche; il n'a d'autre talent que de connaître a fond les vingt-deux manières d'attacher une cravate, et de répéter fidèlement les bons mots qu'il a retenus au Gymnase. Depuis quelques mois Dariole s?est lancé dans le grand monde ; il monte a cheval avec la marquise de M*** ; on l'a vu dans la calèche de la duchesse de P***5 et l'on parle de son mariage avec une des plus riches héritières du royaume. Comment expliquer ses succès autrement que par la sorcellerie ?... — ou par l'ind iscrétion commise il y a quelques mois au foyer de la danse de l'Opéra. »

Je me bornerai a ce petit nombre de citations, pour ne pas déflorer le Manuel des Sorciers , où l'auteur , en feignant de le chercher , dévoile le secret d'une foule de réputations , dont, il est impossible de rendre compte par les règles ordinaires et par les moyens habituels de la société.

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