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Et que direz- vous de ces e'toiles qui s'absentent pour vaquer a leurs affaires? Quel triomphe pour les ennemis de la littérature française, s'ils trouvaient dans Racine, dans Voltaire de pareils traits de naturel ! Que diraient-ils si dans une de nos tragédies une jeune fille demandait a son amant s'il a vraiment le projet de l'épouser? Avec quel soin ne feraient-ils pas ressortir cette emphase de comparaisons, ce cliquetis de mots, cette ridicule subtilité de pensées qui tourmentent le dialogue , et sont si étrangers au langage des passions! Que Juliette soit la première a concevoir l'idée d'abandonner sa famille pour se livrer a Roméo , cet emportement ne blesse que les convenances ; mais comment ose-t-on nous proposer pour modèles des ouvrages d'un goût si faux, d'une morale si imparfaite ?
Et remarquons ici l'influence du siècle sur le génie du poète; il vivait a une époque raisonneuse , dans un temps de controverse , où l'esprit consistait a jouer sur les mots, a envelopper la pensée de métaphores ambitieuses, et a semer d'énigmes les conversations. Cette manie , qui régnait à la cour d'Elisabeth, était nommée Euphuisme y d'un ouvrage de Guillaume Lilly, intitulé Euphuès , où il avait donné le premier exemple de ce style emphatique et obscur. On ne peut mieux le comparer qu'au langage des précieuses ridicules , qui aurait peut-être en-
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vahi notre littérature, si Molière ne l'eût exposé a la risée publique.
D'un côté, une affectation outrée dans le langage, de l'autre des mœurs dépourvues d'élégance , et fortement empreintes de barbarie ; voila ce qui existait du temps de Schakspeare ; voila les influences auxquelles il n'a pu échapper, et certes je suis loin de lui en faire reproche. Il ne pouvait que représenter la société telle qu'il était forcé delà voir. Ce qu'il a d'intéressant dans les situations, de grandeur dans les caractères, de sublime dans les pensées lui appartient ; mais ces justes concessions ne sauraient aller plus loin; je ne saurais trouver du naturel dans une pénible recherche de mots et de pensées; que nos écrivains romantiques l'admirent et l'imitent, je ne m'y oppose pas; mais qu'ils nous permettent de préférer a leur naturel celui de nos grands poètes; l'ordre a la confusion; l'expression vraie des sentimens a l'emphase puérile des idées ; les pensées nobles aux pensées vulgaires, et le développement graduel aux mouvemens brusques et invraisemblables des passions.
Je voulais opposer a la scène de Roméo et de Juliette celle de Monime et de Xipharès dans Milhridate. On peut faire cette comparaison , qui m'entraîneraittroploin. Je me contenterai de citer un simple passage de Racine. C'est le discours d'Iphigénie a son père. Iphigénie est a peu près
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dans la même situation que Juliette. Elle aime pour la première fois, elle aime un jeune prince digne de son amour, et qui est repousse' par son père. Voici comment elle s'exprime :
«. Fille d'Agamemnon , c'est moi qui la première ,
Seigneur , vous appelai de ce doux nom de père ;
C'est moi , qui , si long-temps le charme de vos yeux ,
Vous ai fait de ce nom remercier les dieux ;
El pour qui , tant de fois , prodiguant vos caresses ,
Vous n'avez point du sang dédaigné les faiblesses.
Hélas ! avec plaisir je me faisais conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter ;
Et déjà, dllion présageant la conquête ,
D'un triomphe si beau je préparais la fête.
Je ne m'attendais pas que , pour le commencer ,
Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.
Non , que la peur du coup dont je suis menacée
Me fasse rappeler votre bonté' passée.
Ne craignez rien ! mon cœur , de votre honneur ja'oux ,
Ne fera pas rougir un père tel que vous ;
Et si je n'avais eu que ma vie à défendre ,
J'aurais su renfermer un souvenir si tendre ;
Mais à mon triste sort, vous le savez , seigneur ,
Une mère, un amant , attachaient leur bonheur ;
Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devait éclairer notre illustre hyméne'e.
Déjà , sûr de mon cœur , à sa flamme promis ,
Il s'estimait heureux , vous me l'aviez permis ;
Il sait votre dessein ; jugez de ses alarmes ;
Ma mère est devant vous, et vons voyez ses larmes ;
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter ,
Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter. :>
Osez maintenant comparer Shakspeare a Ra-
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cine î comparez l'imagination des pense'es , la bizarrerie des images , le babil prétentieux de Juliette a cette profonde ve'rité de sentiment releve'e par une expression toujours naturelle, poétique et harmonieuse, qui répand tant de charme sur les paroles dlphigénie. Mais pourquoi ces rapprochemensdont je suis presque honteux ? Qui se serait jamais attendu qu'on pût préférer aux chefs- d'oeuvres de la poe'sie moderne, les farces extravagantes qui rappellent l'enfance de l'art, la grossièreté d'un siècle ignorant et pédantesque.
A quel excès de déraison l'envie de rabaisser % de grandes renommées ne peut-elle pas entraîner des hommes enthousiastes par calcul , et fanatiques de sang-froid. Si l'on se contentait de nous dire que le génie de Shakspeare et de Caldéron fut étonnant pour leur siècle, qu'ils ont une sorte d'énergie sauvage qui plaît quelquefois malgré ses écarts ; nulle voix ne s'élèverait pour contester ces vérités; mais ce n'est pas ainsi que s'expriment les maîtres de la nouvelle école. Écoutez M. Schlégel parlant de Shakspeare î « Ce Titan de la tragédie attaque le ciel et » menace de déraciner le monde. Plus terrible » qu'Eschyle, nos cheveux se hérissent et notre » sang se glace en l'écoutant ; et néanmoins il » possède Je charme séducteur d'une poésie » aimable, il se joue gracieusement avec l'amour » et ses morceaux lyriques ressemblent a des
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» soupirs doucement exhale's de l'ame ; il re'u- » nit ce qu'il y a de plus profond et de plus élevé » dans l'existence : les qualite's les plus étrangé- » res , en apparence, les plus opposées , sem- » blent liées l'une a l'autre lorsqu'il les possède. » Le monde naturel et le monde surnaturel lui » ont confie' tous leurs trésors. C'est un demi- » dieu pour la force, un prophète par la divi- » nation, un génie tutélaire qui plane sur l'hu- » inanité , et s'abaisse cependant jusqu'à elle » avec la grâce naïve et l'ingénuité de l'enfan- » ce *. >>
"Voilà comme il convient de se mettre sur le trépied, et de prononcer des oracles. C'est ainsi qu'il faut louer Shakspeare : un Titan , un prophète , un génie tutélaire , telles sont les expressions dont il est bon de se servir ; elles sont dignes de l'idole et de l'adorateur. Il est vrai qu'elles ne laissent aucune idée positive dans l'esprit : tant mieux ! C'est là le triomphe du genre ; il se plaît dans le vague ; il ne plane pas tout-a-fait sur l'humanité , mais il plane évidemment sur le sens commun.
Vous me demanderez peut-être la définition de ce genre romantique dont nous avons lu des éloges si pompeux ! La question est embarrassante ; les écrivains qui en sont les plus zélés partisans s'énoncent d'une manière si mystérieuse , qu'ilsont l'air de ne pas se comprendre eux-
* Cours de littérature dramatique. Tom. 2, pag. 384.
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mêmes; ils quittent rarement le langage de l'inspiration. Essayons cependant d'en faire sortir quelques résultats.
« I/esprit romantique , dit M. Schle'gel , se » plaît dans un rapprochement continuel des » choses les plus opposées ; la nature et l'art , )> la poésie et la prose , le souvenir et le pres- » sentiment, les idées abstraites et les sensations » vive§, ce qui est divin et ce qui est terrestre , » la vie et la mort se confondent delà manière » la plus intime dans le genre romantique. On » pre'sente dans le drame romantique le specta- » cîe varié de tout ce que la vie humaine rassem- » ble ', et , tandis que le poète a l'air de ne nous » offrir qu'une réunion accidentelle, il satisfait » les désirs inaperçus de l'imagination , et nous » plonge dans une disposition contemplative » par le sentiment de cette harmonie merveil- » leuse , qui résulte , pour son imitation , » comme pour la vie elle-même, d'un mé- » lange , en apparence bizarre , mais auquel » s'attache un sens profond , et il prête, pour » ainsi dire , une ame aux différens aspects de » la nature *. »
Je ne me chargerai pas de vous expliquer ce que l'auteur entend par Yci7?ie d'un aspect , ou par des désirs inaperçus; mais dans le peu de lumière qu'il a jetée au milieu de ce désordre d'idées et d'expressions, je vois que la littéra-
* Cours de littérature, etc.