II
ture romantique est l'assemblage d'éle'mens hétérogènes et la confusion de tous les genres. Ces nouvelles doctrines se réduisent au principe qui admet « le rapprochement continuel des choses les plus opposées. » Voila donc cette grande découverte annoncée avec tant d'appareil , et qui doit opérer une révolution dans la république des lettres.
Certes il ne fallait pas un effort extraordinaire de génie pour arriver a unjtel résultat : « La découverte en a été faite depuis long-temps. » Et nous aussi , nous avons des poètes romantiques dont les productions dorment , il est vrai, dans la poussières des bibliothèques mais qu'il ne tient qu'a nous de réveiller. Nous ne manquions pas dans le quatorzième et dans le quinzième siècl e de Caldérons et de Shakspeare. Nos mystères et nos moralités sont de véritables drames romantiques : ils offrent un rapprochement continuel des choses les plus opposées ; on y trouve le divin et le terrestre, la vie et la niort; les règles n'y sont point respectées ; il y a même du vague dans l'expression , delà mélancolie dans la pensée , enfin ils réunissent les conditions les plus rigoureuses du genre.
On y peut admirer aussi des jeux de mots, car ce genre merveilleux ne repousse pas le calembour. « Ceux , dit M. Schlégel , qui rejettent » les jeux de mots comme un raffinement con- » traire a la nature, trahissent leur ignorance à
cet égard. Les enfans et les peuples dont les
mœurs sont les plus simples , ont toujours
manifesté leur goût pour les calembours. L'on
en trouve dans Homère ; les livres de Moïse,
qui sont les plus anciens monumens écrits du
monde primitif, en sont remplis. Des poètes
» d'un goût très-cultivé , tels que Pétrarque ;
» des auteurs tels que Cicéron , se sont livrés
» a ce genre avec complaisance *. »
Le genre du calembour et le genre romantique étaient bien faits pour aller ensemble. L'un est sans doute comme l'autre un mélange en apparence bizarre , mais auquel s'attache un sens profond. J'avoue , a ma honte , que j'étais du nombre de ces ignorans qui regardent les jeux de mots dans l'expression des passions comme un raffinement contraire à la nature. Me voila bien revenu de cette erreur, et je ne manquerai pas d'admirer les quolibets dont Shakspeare a embelli le dialogue de ses tragédies. Vous voyez qu'il m'est impossible de réfuter sérieusement de pareilles opinions; pour en faire justice, il suffit de les dépouiller de cette enveloppe fastueuse et mystique sous laquelle on s'efforce de les déguiser ; c'est l'idole exposée a l'adoration du vulgaire : les dehors en sont brillans , l'intérieur n'est rempli que de matières viles et grossières. Cervantes, contemporain des poètes romantiques espagnols , jugeait en ces termes de leurs
* Cours de littérature dramatique. Tom. 2, pag. 283.
productions ; c'est don Quichotte lui-même que j'oppose a M. Schle'gel ; l'aventure sera moins périlleuse que celle des moulins a vent. « La co- » médie , dit notre brave chevalier, doit être un » miroir de la vie humaine , un exemple pour » la conduite des mœurs, et une image de la vé- » rite. Je vois cependant qu'elle ne présente )> aujourd'hui que des extravagances. Quoi de » plus bizarre que de faire voir dans la pre- » mière scène un enfant au berceau , qui dans » la seconde livre un combat. N'est-il pas imper- ^> tinent de peindre un homme extrêmement vi- » goureux dans une extrême vieillesse, de faire » un poltron de celui qui est dans la force de » l'âge , de représenter un valet orateur , un » page qui donne des conseils , un roi qui fait » le métier de baladin, et une princesse ser- » vante de cuisine. »
Il est évident que Cervantes n'attachait pas autant de prix que M. Schlégel « au rapprochement continuel des choses les plus opposées j » il était même assez dépourvu de goût et de génie pour reconnaître la nécessité des règles du bon sens.
« Cest une chose étonnante , ajoute-t-il , » que l'ordre qu'on observe pour le temps et le » lieu où se passent les actions qu'on représente. n J'ai vu un drame où le premier acte se passe » en Europe , le second en Asie , et le reste » s'achève en Afrique. Si la pièce eût eu plus
de trois actes , il est probable que la scène aurait été transportée en Amérique. Si le vraisemblable doit être l'objet de la comédie, comment peut- on supporter que , dans une » action qu'on suppose s'être passe'e du temps » de Pépin et de Charlemagne , le héros soit » Héracliusj qu'on lui fasse conquérir la Terre- » Sainte , et qu'il entre dans Jérusalem avec la » croix ? Quel galimatias ! quel mélange de » fables et de vérités historiques! quelle confu- » sion de nations, de caractères et de temps ! » Et comment peut-on excuser des fautes si » grossières ? Ce qu'il y a de bon , c'est qu'il se » trouve des gens qui accusent les autres de » trop de délicatesse , et qui disent que c'est Ta » la perfection *. »
Il serait difficile de faire une critique plus judicieuse et plus piquante de ces drames monstrueux de Shakspeare et de Caldéron, qu'on veut nous faire admirer comme des chefs-d'œuvre ; de quelque génie que soit doué M. Schlégel , il nous pardonnera de lui préférer le bon sens de don Quichotte ; il y a cependant quelque rapport entre eux. Le genre romantique est la Dulcinée du professeur allemand ; il ne déraisonne que lorsqu'il s'agit de l'objet de ses amours j car je me plais a reconnaître que sur d'autres sujets il montre du jugement et des lumières.
Je ne m'étendrai pas davantage sur une ques-
* Don Quichotte. Liv. iv , chap. xliv.