QUARANTE-TROISIÈME LETTRE
LA FRANCE GUERB.IERE.
Salve magna parens frugum
Magna virum.
° Virgile-
Salut, terre féconde , . . . salut , mère des héros.
C'est une admirable faculté que l'imagination: « par elle ( a dit un écrivain anglais qu'elle inspirait en ce moment) , sous son pinceau créateur, le froid squelette de la raison se revêt de chairs vives et vermeilles ; par elle les sciences fleurissent, les arts s'embellissent, les bois parlent, les éebos soupirent, les rochers pleurent, le marbre respire, la toile s'anime ; elle ne peint pas seulement la nature, elle peut aussi la ^mesurer ; l'imagination c'est le génie; c est lame tout entière. »
J'ai peur que le sage Adisson , dans ce passage, ne fasse a l'imagination une part beaucoup trop belle. Abandonnée a elle-même , 1 1magination flotte au hasard entre la folie et la sagesse ; elle a besoin du contrepoids du bon
sens pour régler son essor , et c'est de l'équilibre qui s'établit entre ces deux puissances , que résulte le génie, c'est-a-dire le plus haut point d'élévation où puisse atteindre la pensée humaine.
En ne considérant l'imagination qu'en ellemême, comme une partie fantastique du cerveau dont on peut dire autant de bien que de mal, il me sera permis d'avouer les jouissances dont elle est pour moi la source. Le tableau qui s'empare de ma pensée, qui l'absorbe , qui l'occupe tout entière, est un spectacle intérieur que je me donne et que toutes les féeries de l'opéra ne pourraient pas me procurer: les richesses ne me coûtent rien , je les prodigue ; mes palais resplendissent d'or et de pierreries; toutes mes formes sont gracieuses , toutes mes couleurs étincelantes ; j'ai soin de mêler a ces prestiges quelques harmonies morales qui en augmentent le charme; et, je dois le dire, souvent enivré de ces créations fantastiques, je suis assez heureux pour oublier le monde véritable, et pour me renfermer dans une sphère intellectuelle où je vois s'effacer les réalités de la vie : je rêve le beau, le bien; c'est encore une manière d'en jouir.
Tel est le genre de plaisir que m'a procuré la lecture d'un prospectus qui m'est tombé dernièrement sous la main, et dans lequel un architecte célèbre propose l'érection d'un monu-
ment gigantesque. M. P*** , dont le génie ne s'abaisse jamais aux proportions vulgaires , a conçu Pidée grandiose d'élever , sur les hauteurs de Montmartre ( qui reprendrait son nom de Mont-de-Mars), une colonne de deux cents pieds de circonférence, ce qui suppose a peu près douze cents pieds d'élévation : le palais du corps législatif occuperait l'intérieur de la colonne , dont le chapiteau formerait une terrasse sur laquelle on placerait, comme dans un Elysée, les statues des plus célèbres défenseurs de la patrie.
On s'est un peu moqué de cette conception sublime, je le sais; mais, loin de partager cette irrévérence , j'ai été si vivement saisi de la beauté de ce plan que mon imagination s'est mise aussitôt a l'œuvre, et qu'elle construit sur les dessins de M. P***, l'édifice dont on a si mal accueilli le projet.
Je la vois cette colonne immense, elle est de marbre et revêtue d'airain. Je me transporte dans ce jardin suspendu qui en orne le faîte et qui se dessine sur l'azur d'un beau ciel. Vous voulez parcourir avec moi ce panthéon aérien ; mais trois mille marches a monter vous effraient, j'ai pourvu a cet inconvénient , et nous voilà transportés au sommet de la colonne de Mars , au moyen d'une espèce de gloire qu'élève une pompe a vapeur, laquelle porte en même teins les eaux de la Seine sur la plate-forme où elles
circulent en rivière et retombent en cataracte.
Au point-milieu de cette terrasse , et sur un piédestal plus élevé que les autres, vous voyez un groupe de quatre figures colossales qui représentent en quelque sorte les quatre âges de la France guerrière ; vous reconnaissez les statues deBrennus, de Charlemagne, d'Henri IV et de Napoléon. Plusieurs allées plantées de lauriers et de chênes semblent s'échapper comme autant de rayons de cette constellation brillante : l'intervalle entre les arbres de ces longues avenues est occupé par les guerriers français les plus célèbres.
Parcourons les deux allées principales où se trouvent, dans Pune, toutes les vieilles gloires de la monarchie, dans l'autre, cette foule de héros que la révolution a fait éclore.
Ici Guesclin qu'immortalise une valeur héroïque et des vertus qui Pélèvent au-dessus des
conquerans ;
Bayard , qui ne connaissait de noblesse que le courage et la vertu.
C hndé , au regard d'aigle, le plus grand capitaine du siècle où vivait Turenne , et qui pleurait aux vers du grand Corneille ;
Turenne , que le grand Coudé estimait audessus de lui-même , et dont la réputation de sagesse et d'humanité a triomphé des erreurs que l'amour lui fit commettre a soixante ans ,
et des cruautés sans excuse qu'il exerça dans le Palatinat ;
Catinat, qui mérita seul, entre tous les grands capitaines modernes, le titre de guerrier philosophe ;
Fabert, dont les gens de cour attribuèrent les talens et les succès au diable, pour ne pas convenir que le fils d'un libraire de Nancy pût être tin grand général ;
Villars , qui sauva la France à Denain, et qui , devant l'ennemi, ne craignait que les courtisans de Versailles.
Le voitti ce Saxon qu'on croit né parmi nous, et que la victoire avait en effet naturalisé.
Je ne parle pas du Childebrand de Voltaire ; la prise d'un fort ne constitue pas plus un héros , que le titre d'académicien ne suppose un homme de lettres.
Suivons maintenant cette autre avenue, dans laquelle la gloire a réuni , dans un quart de siècle, plus de statues de héros qn'elle n'en a élevées dans toutes les autres. Marceau, Desaix , Kléber , Masséna , Kelleimann , La Tour-d ' Auvergne , Lefebvre , Hoche , Lannes , Rlchepanse y Lecourbe , Champiomiel , Murai. Ney je m'arrête a ce nom; un nuage s'étend sur mes yeux et me dérobe la vue de quelques images que le ciseau du statuaire a laissées imparfaites 5 je remarque cependant plusieurs piédestaux où la gloire a retenu des pla-
ces pour ses favoris qui vivent encore : j'y lis , avec un double intérêt, les noms de LaFayeUe , Gérard , Clausel , Excellmans , Lamarque , Soult, Sucliet, Belliard) Grouehy , Saint- Cyr , Drouot , Bertrand
Que de noms illustres dans la guerre ! et qui ne s'écrierait en les rassemblant dans son souvenir : Salut, 6 France l mère de tant de héros. Sur un obélisque placé a l'extrémité de chacune de ces avenues , la victoire avait inscrit les noms de Marignaii, Rocroi , Fribourg, hordlingue, les Dunes, Turkem , Namur , Denain , Fontenoy , Arcole , Lodi , Holienlinden , les Pyramides , Austerlitz , Jéna , Friedland , la Moscowa , et de cent autres champs de bataille , illustrés par nos armes.
Tous les coins de la terre , tous les fleuves de l'Europe ont été témoins des exploits des enfans de la Gaule, et a toutes les époques quelque grand capitaine s'est élevé du sein de ce peuple plus grand, plus généreux, plus brave mais moins habile a tirer parti de la victoire que ces Romains qui lui disputent le premier rang parmi les nations guerrières.
Toute cette pompe fantastique conduisit enfin ma pensée a un résultat raisonnable : l'histoire de la France se déroula devant moi ; je vis un laurier impérissable en couronner toutes les époques, les attacher pour ainsi dire l'une a l'autre , mais fleurir plus brillant , plus touffu
sur le sol de la liberté'. L'e' vocation qui m'avait charmé me rendit plus chère, en me la montrant plus glorieuse, cette belle patrie que toutes les illustrations environnent. E. J.
SI