‹ Les hermites en liberté (volume 5)Chapitre 17 sur 27 · LES VICES A LA MODE · texte numérisé non relu

LES VICES A LA MODE

There's a fashionahle iniquity.

Cobcrètb.

Voici l'iuiquilé à la mode.

Certains vices ont , comme les comètes , leurs époques, leur retour, leurs ellipses, et leurs phases : le mouvement de la mode les ramène ou les fait disparaître, et un observateur habile pourrait désigner chaque période de vingt-cinq années par son vice favori , comme les historiens in-

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diquent les siècles par les noms d'Alexandre , d'Auguste , de Gengis , de Catherine ou de Frédéric.

L'hypocrisie religieuse marqua les dernières années du règne de Louis XIV ; l'effronterie du libertinage déshonora l'époque de la régence; la fatuité philosophique signala l'espace de temps qui sépare la mort de Voltaire de la révolution. La férocité marqua le passage sanglant de Piobespierre; la licence eut son cours sous le directoire; le luxe et l'ambition accomplirent le leur dans la parallaxe impériale.

Nous sommes témoins, au moment où j'écris, du plus singulier phénomène que présente l'histoire de nos vices; rien de plus bizarre et de moins naturel que le déplacement qui s'y est opéré, La vieillesse et la jeunesse, les femmes et les hommes

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semblent avoir fait échange de leurs défauts et de leurs travers : l'amour du pouvoir a passé des palais dans les temples, et la tartuferie a quitté le porche, pour se placer dans les salons : il y a anarchie dans les vices.

Quelle est cette foule brillante qui se presse autour d'un tapis vert? Sont-ce de vieux diplomates, d'antiques marquises, des joueurs de profession ? non, ce sont des magistrats , de- hommes de lettres distingués, de jeunes militaires, des femmes brillantes de grâce et de beauté, dont toute la conversation se réduit aux termes obligés du vocabulaire du whisk et de l'impériale.

Qu'un philosophe se borne à rechercher la cause de ce vice à la mode, moi j'y vois les traces d'une insensibilité révoltante et d'un égoïsme que l'aspect de l'or et le désir

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du gain peuvent seuls émouvoir; quand il n'y a plus ni ressort ni clialeur dans lesesprits et dans les âmes, la table de jeu devient une dernière ressource : les chances du gain et de la perte procurent encore une sorte dVmotion à des cœurs secs et àdes esprits stériles.

La Jciusse bonhomie , dont le masque^ n'a jamais été plus comnmn , pourrait passer pour uï\ simple travers, si elle ne servait à déguiser les vices les plus odieux; les moralistes et les auteurs dramatiques ont souvent essayé de peindre ce caractère complexe dont la puissance est fondée sur l'attrait irrésistible d'une bonté apparente; mais, soit faiblesse du peintre, soit difficulté de bien saisir les traits du modèle, le faux bonhomme est encore à traiter, et peut-être n'a-t-il jamais été plus difficile à produire sur le théâtre qu'à une époque où la société en offre un si «rand nombre de co-

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pies. Oui reconnaîtrait au premier abord le méchant, l'ambitieux, le traître, Fiinposteur, sous les deijors ,de la bonhomie que chacun d'eux affiche? Ce ministre , qui sort du cabinet du procureur du roi , où votre destinée vient d'être soumise aux rigueurs du pouvoir, vous accueille d'un ton plein de candeur et de bienveillance, et vous quitte affectueusement à l'aspect du gendarme qui vient mettre la main sur vous. Cette duplicité a quelque chose d'infernal , et je la signale comme le trait le plus hideux de la physionomie morale de notre époque.

Mais s'il faut indiquer le vice à la -mode, par excellence, le vice dominateur du siècle, c'est incontestablement la corruption. Aujourd'hui, la corruption fait tout mouvoir; elle n'a pas moins de puissance dans l'ordre moral , que la pompe à vapeur dans l'ordre physique ; elle imprime

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le mouvement à toute la machine , assouplit les ressorts, diminue les frottemens , et puise dans les dégradations dont elle s'environne la force destructive où elle se renouvelle. C'est elle qui préside à toutes les espèces d'élections; qui dispose de tous les sièges, y compris les fauteuils académiques ; elle élève les masses les plus lourdes, et précipite les esprits les plus subtils; elle décompose les corps les plus adliérens , rapproche et combine les élémens les plus hétérogènes.

La corruption ^ réduite en principes , est devenue une véritable science , et des professeurs patentés en tiennent école publique. Dans le nombre de leurs élèves , qui s'accroît chaque jour, on remarque avec surprise qu'il ne se trouve guère que des vieillards et des enfans; le premier mot que ceux-ci apprennent à bégayer est celui qui doit leur procurer la faveur à laquelle

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ils aspirent , ou qui peut la faire perdre à ceux de leurs concurrens qui l'ont méritée. Un jeune homme s'annonce-t-il avec quelque talent, tous les genres de corruption l'assiègent, et il aurait besoin de toute la force d'âme et de toutes les vertus d'un sage pour résister aux séductions dont on l'environne. Jamais M. Lemercier n'a trouvé d'aperçu plus profond , plus juste , que lorsqu'il a figuré, sur la scène, la corruption comme le caractère particulier de l'époque où nous vivons. Ce serait ici la place de prouver mon assertion par des exemples ; mais quelque précaution que je prisse , quelque adoucissement que j'employasse , il serait impossible qu'on ne reconnût pas le modèle de mes portraits, et que mes observations ne dégénérassent en personnalités ; je me borne donc, cette fois, à la simple énonciation du fait; je suis certain d'être cru sur parole.

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Un des agens les plus accrédités de la corruption , c'est le mensonge; je n'embrasserai pas toutes les subdivisions de ce vice ; je ne parleiai ni du mensonge du regard et des promesses cbez les femmes; ni du .mensonge commercial, à qui l'on doit les faux poids, les fausses mesures, les banqueroutes, et qui arrachait à un marchand dévot cette exclamation caraclérislique, qu'i"/ esl cruel que la î^eli^ion ait fait un péché d'une chose si utile au ioininerce ! ni du mensonge inoffensif des voyageurs, qui ont vu des baleines de neuf cents pieds de long, et des polypes de mer qui se nourrissaient de vaisseaux de ligue; ni du mensonge littéraire, sur lequel se fonde la réputation de tant de petits beaux esprits; ni du menson^^e de bonne compagnie, qui se borne à dénaturer agréablement les faits dans un récit, et à les exagérer jusqu'au ridicule , pour les rendre plus piquans ; mais

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je m'arrêterai un moment sur trois espèces de mensonges que leur importance et leurs résultats ont élevés à la dignité de vices dominateurs. Je veux parler de \'à politique ^ de la calomnie, et àe\di flatterie.

Le mensonge politique s'exerce sur de plus grands intérêts , et dans un cercle plus étendu; il a droit à une première mention : les ministres^ les hommes d'état, les diplomates, sont ses organes liabituels ; néanmoins depuis quelque temps on a remarqué que c'est particulièrement du haut de la trésorerie que partaient ses oracles. C'est à son influence immédiate qu'il faut attribuer tant de paroles violées , tant de contrats rompus , tant de promesses trahies , tant de marchés frauduleux. Le mensonge politique, entouré de ses satellites ordinaires, l'orgueil , Thypocrisie, la malice et l'envie, s'est emparé de la direction générale des affaires ; nous voyons comme il les conduit.

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La calomnie^ dans un espace plus resserré , agit comme une roue d'engrenage dans le mécanisme de mensonge universel, dont la politique est le grand moteur ; elle a le département des salons. Sous le nom plus modeste de médisance , elle s'occupe à flétrir les vertus, à dénaturer les actions les plus honorables , à rabaisser tout ce qui est grand, et à réduire toutes les supériorités du talent aux viles dimensions de l'intrigue et de l'intérêt-

On a défini \a.Jïatte?ie : «Un commerce puéril dans lequel on rend fidèlement mauvaise foi pour mauvaise foi , et où tout est bon, hors la vérité. » Cette définition ne suffit plus dans l'état actuel de la société , où son poison s'infiltre, pour ainsi dire, dans toute sa substance ; cette espèce de mensonge est mis au rang des convenances, et fait partie de ce qu'on appelle le bon ton.

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Plus commun qu'il ne l'a peut-être jamais été , on le l'econnaît moins facilement sous It prodigieux nombre de formes qu'il emprunte.

On ne pouvait se méprendre autrefois à cet air humble et caressant, à cet abord plein de grâce et de délicatesse , dont les seules nuances distinguent entre eux les flatteurs ; aujourd'hui les plus habiles sont parvenus à se faire une réputation de franchise et de brusqaerie même , à l'abri de laquelle ils obtiennent d'autant plus de succès qu'ils ont l'air de vous refuser les louanges qu'ils vous prodiguent.

Par un effet de ce changement bizarre que j'ai déjà signalé, les femmes ont emprunté aux hommes l'esprit de parti , le pédantisme et la passion du jeu; ceux-ci ont emprunté aux femmes leur indiscrétion et quelques parties de leur parure. Les

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bottines de castor, le chapeau d'écorce , les pantalons juponés, les redingotes à grands plis , ne prouvent-ils pas chez les hommes une tendance à quitter les attributs de leur sexe ?

Entrez dans tel salon du faubourg Saint- Germain , et prêtez l'oreille aux dissertations politiques de mademoiselle de Cérane , aux homélies religieuses de madame de Vernage, aux argumentations littéraires de madame de Sanoisc , et dites-moi si jamais pédant d'assemblée , de Sorbonne ou d'athénée, a mis dans ses discours plus de sécheresse , de déraison et d'entêtement.

Si je dis que \ ennui est un vice à la l.iode, on me demandera d'abord compte de la qualification de vice que je donne à un simple malaise de l'esprit : mais je ne continuerai pas moins à soutenir que l'en-

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nui est un vice : en effet, quel autre nom donner à ce dégoût qui arrache les hommes à la vertu, à cette apathie qui éteint en eux toutes les passions généreuses ? L'ennui n'est qu'une infirmité, quand il est le fruit du temps et d'une longue expérience de la vie; mais ce mal est un vice quand il atteint l'homme dans sa fleur, quand il s'attache à ces jeunes gens vieillis avant l'âge, et blasés sur des plaisirs qu'ils n'ont jamais goûtés. Paris est plein do ces jeunes ennuyés ^ et partant ennuyeux, qui sont, ou plutôt qui se disent las du monde avant de l'avoir connu , et qui se donnent les airs de haïr les hommes pour se dispenser de les servir et de leur plaire. C'est un spectacle odieusement ridicule que cette vieillesse anticipée , que cette caducité précoce, qui admet toutes les difformités physiques et morales des hommes courbés sous

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le poids des ans, sans aucune des vertus que donne l'expérience, sans aucun des plaisirs dont les souvenirs peuvent encore être la source. E. J.

wo. XXVII. — Il août 1824.

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