L'ÉCOLE DE MEDECINE
zélés pour sa gloire , et qui fassent des vœux plus ardens pour son bonheur.
Une telle disposition des esprits ne pouvait convenir à quelques hommes qui s'alarment des progrès de la raison humaine, et qui voudraient arrêter le mouvement naturel de la société. Ils ont donc voulu régénérer à leur manière l'instruction publique ; on a soumis l'école de droit à des règlemens sévères ; l'école de médecine a perdu ses meilleurs professeurs , ce qui a fait dire assez plaisamment» quelle aidait été purgée outre mesure. » Mais cette sévérité, ces épurations n'ont produit aucun effet sur le moral des écoles; les élèves sont restés ce qu'ils étalent , et n'ont perdu aucun droit à l'estime en se résignant aux capricieuses volontés de l'administration.
Sans doute les réformateurs étaient convaincus de l'utilité de leurs mesures; c'est de bonne foi qu'ils ont voulu soumettre les
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écoles de droit et de médecine à leur nouveau ou plutôt à leur ancien régime. Mais comment n'ont-ils pas senti que ces mesures étaient inefficaces; qu'il était impossible de séparer de la société les jeunes gens destinés à en être un jour l'ornement et le soutien ; et que l'opinion générale serait toujours l'opinion dominante des écoles. Le monde est un professeur plus habile que les docteurs réunis de toutes les facultés ; ceuxci endorment souvent leurs auditeurs; les leçons de l'autre ne sont jamais perdues.
J'ai indiqué quelques traits de ressemblance entre les deux écoles ; les différen ces sont plus nombreuses et plus frappantes.
L'instruction purement scientifique est solide à l'école de médecine; elle est nulle à l'école de droit. Les professeurs de l'art de guérir ont plus de savoir et une meilleure méthode que leurs confrères; ils ne se bornent point à un vain parlage qui
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frappe l'oreille , sans laisser de traces dans la mémoire ; l'application suit les doctrines , l'expérience vient à l'appui de la théorie. L'élève, conduit dans les hôpitaux, interroge le malade sous les yeux du maître , et s'accoutume à le comprendre. Il assiste à l'origine des diverses infirmités qui affligent l'espèce humaine ; il en observe les progrès et apprend à prévoir l'heureuse ou la mauvaise issue des crises définitives. 11 compare les leçons qu'il a reçues à l'école et celles qu'il reçoit au lit du malade ; son œil s'exerce, son jugement se forme, ses idées se fixent ; il sera peut-être un jour Theureux émule des Portai ou des Dubois.
11 n'en est point ainsi à l'école de droit. Là , les doctrines sont vagues, et les explications plus vagues encore. Les élèves sont condamnés à se pourvoir de livres spéciaux qu'on leur vend à un prix très-élevé; car c'est une branche productive de revenu , et
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ces livres , sauf quelques exceptions , ne sont guère que de sèches et indigestes compilations. Aussi , les élèves se rendent à l'école pour y faire acte de présence , plutôt que pour y recevoir des lumières. Ils s'agitent pendant les leçons parce qu'ils éprouvent un mortel ennui; rien ne les attache à une instruction si insuffisante et si aride; leur attention incessamment distraite se porte sur le premier objet qui se présente, et donne lieu souvent à des scènes tumultueuses; telle fut l'aventure de la toque rouge de M. Cotelle suspendue à un drapeau blanc , et qui fera époque dans les annales de l'école de droit. Peu s'en fallût qu'on n'y vît une conspiration contre l'état.
M. Cotelle, homme d'ailleurs très-éclairé, professe le droit naturel, et si quelqu'un pouvait vaincre le désavantage de la méthode d'enseignement telle qu'elle est adop-
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tée, ce serait lui sans doute; car il parle sur une matière intéressante, et il a toutes les connaissances nécessaires pour la traiter d'une manière distinguée ; mais il subit , comme les autres, les inconvéniens d'un système routinier qui sera tôt ou tard réformé.
Ce professeur dissertait donc un jour sur le droit naturel devant un auditoire inattentif. Pendant qu'il invoquait Puffen-" dorf et s'appuyait sur Burlamàqui, voilà qu'un chien , conduit par sa mauvaise destinée , s'introduit dans l'école et répond, par un aboiement inattendu , aux savantes argumentations du professeur. Que fallait-il de plus pour mettre en verve cette jeunesse rassemblée ? Le pauvre animal , devenu le jouet des élèves, se perdait dans la foule et s'efforçait vainement de trouver une issue. Les cris , les éclats de rire de nos étourdis , et les aboiemens réitérés du chien , effrayé
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de sa situation , ne pouvaient manquer de contrarier M. Cotellc. Il veut d'abord calmer ce désordre ; mais , ne pouvant y parvenir, il se regarde comme personnellement offensé, se lève de sa chaire, ordonne à un huissier de faire ouvrir les rangs et se retire plein de couroux. Malheureusement il avait oublié sa toque rouge.
L'attention de l'auditoire abandonne tout autre objet et se porte sur cet ornement du doctorat. On saisit la toque; on la fait imprudemment voler d'un bout de l'école à l'autre avec de joyeuses acclamations; enfin, soit par l'effet du hasard ou de l'adresse, elle tombe et se fixe sur la pique du drapeau blanc <{ue l'école de droit conserve , avec un soin religieux, comme un monument du courage et de la fidélité des volontaires royaux partis de son sein , en 1 8 1 5 , pour arrêter la marche triomphante de l'usurpateur.
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Cependant le bonnet doctoral est réclamé ; cette réclamation était conforme au droit naturel; mais les élèves, qu'on ne peut justifier dans cette occasion, opposèrent la propriété de fait à la propriété de droit , et refusèrent de laisser enlever la toque rouge dont l'aspect excitait l'hilarité générale. Imprévoyante jeunesse ! elle ignorait qu'on faisait circuler au dehors des bruits étranges : « Toute l'école était en insurrection , .elle avait arboré le bonnet rouge, le péril était imminent.»
Ces bruits arrivèrent à l'oreille de M. Delvincourt, suprême dictateur de cette turbulente république. M. le doyen se présente , suivi de loin par la fidèle Marguerite , qui se partage entre l'office et la tribune aux écoutes , et qui veille assidûment sur son vénérable maître. L'arrivée de ]M. Delvincourt calma la fermentation. Ce respectable professeur prononça un discours com-
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posé, ou plutôt improvisé, selon toutes les règles oratoires; heureux mélange de douceur et de sévérité , de fermeté et de bienveillance, ainsi que le recommandent Cicéron et Quintilien. Les élèves ne purent résister aux séductions de cette éloquence; ils abandonnèrent leur tro])hée. Ce fut ainsi que la tranquillité fut rendue à l'école, et la toque rouge à M. Cotelle.
Cet événement , d'un caractère si peu grave en lui- même , fît beaucoup de bruit dans le temps; il servit de texte à de violentes déclamations contre la tendance révolutionnaire de la jeunesse , et l'esprit de révolte dont elle était animée. On parlait de suspendre les cours, de déplacer l'école de droit. Ces déclamations étaient calomnieuses, ces menaces ridicules; en général , la jeunesse française n'est nullement portée aux révolutions; mais d'un autre coté elle est opposée au pouvoir absolu : elle connaît
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ses droits et voudrait en jouir paisiblement; elle a trop de lumières pour supporter le despotisme , ou se livrer aux dangers de Tanarcliie. Quelques efforts qu'on puisse tenter pour la corrompre, elle restera fidèle aux principes de justice et d'humanité ; elle est même à l'épreuve des jésuites.
On distingue facilement, au premier coup d'œil , les élèves de l'école de droit et ceux de l'école de médecine. Les premiers sont , en général , plus favorisés de la fortune ; ils se montrent plus volontiers dans le monde , et mènent une vie moins laborieuse que les autres ; ils observent plus attentivement les fluctuations de la mode , qu'ils vont étudier aux Tuileries ou à Tivoli , tandis que les élèves en médecine font leurs délices du Luxembourg et de la Grande-Chaumière.
Ceux-ci ont moins d'élégance dans leurs vêtemens, moins de politesse dans leurs manières; mais peut-être ont-ils plus d'à-
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bandon et de franchise ; leurs plaisirs , pour être plus modestes, n'en sont pas moins vifs ; ils vivent plus entre eux que les élèves de l'école de droit.
Les élèves des deux écoles , qui ont de riches parens, trouvent le séjour de la capitale fort agréable, mais plusieurs d'entre eux n'ont que le strict nécessaire; il en est même qui luttent gaiement avec l'indigence, soutenus par l'espoir d'un meilleur avenir. Ce sont ceux qui font le plus d'efforts , qui obtiennent le plus de succès ; de cette classe sont sortis des hommes qui honorent aujourd'hui le barreau français, la faculté de médecine , qui sont arrivés à l'opulence par le travail, à la considération par de grands talens.
C'est un spectacle bien digne d'intérêt que celui de ces jeunes gens qui ne reçoivent de leurs familles que de modiques secours, et qui parviennent cependant, par
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les habitudes d'une sévère économie , au terme d'une longue carrière d'enseignement. On ne sait pas combien ils sont ingénieux dans l'emploi- de leurs petites ressources. Ils arrangent leur budget avec un esprit d'ordre qu'on aimerait à trouver dans la haute administration des finances. Point d'article pour les dépenses imprévues qui sont toutes calculées et peut-être absorbées d'avance : point de sinécure , point de profusion ; la part du pauvre seule est déterminée; car ces jeunes gens sont bienfaisans et n'entendent point sans émotion le gémissement de la misère.
Ce sont eux qui peuplent en hiver les cabinets de lecture; ils abandonnent à leurs opulens camarades les cafés, les spectacles et les fêtes publiques. Ils vivent souvent en commun , et je vais vous faire la description de leurs repas. Vous verre? que
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les anciens philosophes n'étaient pas plus sobres.
Venez avec moi dans la rue Saint-Jacques. Nous voici au fond d'une cour étroite, longue et peu éclairée. Voyez-vous ce petit escalier obscur, il faut monter jusqu'au troisième étage. Après ce trajet, nous entrons dans une salle de douze pieds de longeur sur six de largeur. Observez ces deux longues tables couvertes d'une toile cirée et placées le long du mur des deux côtés de ce modeste réfectoire. Vis-à-vis la porte d'entrée, on en trouve une autre qui conduit à la cuisine. C'est là que se tient la maîtresse du logis, excellente femme, propre, active et toujours prête à entrer en conversation. Elle a pour ministre de ses volontés une jeune fille fraîche et réjouie : cette dernière est chargée du service. Dans ce réduit hospitalier, les portions sont fortes; les mets ne sont pas apprêtés suivant