‹ Les hermites en liberté (volume 5)Chapitre 23 sur 27 · LES RÉPUTATIONS · texte numérisé non relu

LES RÉPUTATIONS

nélon instruisant les rois et les peuples, Montesquieu retrouvant « les titres perdus du genre humain , w Voltaire établissant la tolérance sur les ruines du fanatisme, ont mérité et obtenu les palmes de la gloire. L'origine et la diversité des réputations m'ont souvent étonné. Un quatrain protège la mémoire de Saint-Aulaire, et l'on ne parle plus de quelques poètes contemporains qui ont montré plus de talens que l'Apollon octogénaire du Parnasse de Sceaux. Qui se souvient aujourd'hui de Pavillon, de Lainez et de tant d'autres? Souvent les plus grands travaux produisent peu d'effet sur une génération inattentive; et ce n'est qu'à l'aide du temps qu'ils sont justement appréciés. Nous en avons sous les yeux un exemple frappant : voilà près d'un quart de siècle que M. Azaïs, dont la célébrité n'a été attachée jusqu'ici qu'au principe des compensations, travaille, jour et nuit, à

LES REPUTATIONS. I79

établir un système universel. Il vous dira lui-même que, <c hors quelques exceptions flatteuses , il est repoussé de toutes parts ; qu'on ne veut pas même l'entendre. Il nous apporte la grande idée dont le résultat doit fixer la science et la destinée de l'homme ; il nous montre une vérité qui engendre toutes les autres vérités , qui explique tout, qui éclaire tout; il nous le prouve en six volumes imprimés avec luxe, et bien écrits. On ne le lit point, quoiqu'il soit très-bon à lire; il veut professer ses doctrines , on lui ferme la bouche : les savans, ses juges naturels, gardent le silence; on le verrait avec plaisir retomber au fond du puits où il a trouvé sa vérité. »

Je ne m'arroge point le droit de juger une si haute question; mais quand je vois un homme de talent et d'esprit affirmer qu'il a fait une découverte précieuse , le silence général m'est un peu suspect. M. Azaïs

LES REPUTATIONS.

appelle les objections; s'il est dans l'erreur, il en coûterait peu à nos savans de le démontrer. Il est vrai que si le système de ce philosophe est fondé sur des bases solides , il obtiendra quelque jour une éclatante réputation. Ce sera une honte pour l'époque actuelle; mais y aura-t-il suffisante compensation pour M. Azaïs ? C'est à lui d'en juger. On a vu des réputations îong-temps obscurcies, reparaître dans tout leur éclat. Je veux encore en citer un exemple ; Notre littérature manque, dit-on , d'historiens qui nous fassent connaître la physionomie des temps et des sociétés où ils ont vécu. Voltaire a crée le genre phitosophique dé l'histoire; et, sous ce point de vue, il a de justes droits à notre reconnaissance. Mais nous voudrions des narrateurs tels qu'Hérodote et Tite-Live qui nous offrent la peinture vivante des hommes et des choses. Ce qui nous convient aujourd'hui, ce sont

LES RÉPUTATIONS. t8i

ies tableaux des mœurs , de s habitudes , des opinions dominantes à d'autres époques. Nous n'avons que des récits arides, des chroniques sans intérêt ; nous connaissons les repid)liques de la Grèce , celles de Rome , et nous ne savons rien de la France. Pendant que nous nous plaignons ainsi , un jeune écrivain , avantageusement connu par son esprit et une grande variété de connaissances, exhume de nos catacombes littéraires un chroniqueur du quatorzième siècle dont la lecture était depuis long-temps abandonnée aux érudits de profession. Nous lisons le Froissart de M. Buchon , et nous sommes surpris des grâces naïves de sa narration , de l'intérêt dramatique répandu dans ses récits. Froissart reprend son rang parmi nos écrivains, et ce rang est trèsélevé. Il est , parmi les prosateurs , ce que Clément Marot est parmi les poètes. Plusieurs fragmens de ses compositions sont

Page 1