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échapperont à l'oubli ; je crois bien en apercevoir quelques-unes; mais je ne me hasarderai pas à les désigner, de crainte de passer pour un esprit caustique et téméraire; car toutes les réputations que je négligerais comme caduques , ne manqueraient pas de s'élever contre moi ; ce serait un bruit à ne pas s'entendre. Il vaut mieux que chacun s'endorme paisiblement dans ses rêves d'immortalité. C'est le plus innocent de tous les plaisirs; il est même convenable d'entretenir de tels sentimens. Le désir d'obtenir l'estime publique est un juste motif d'émulation; s'il encourage la médiocrité, il soutient les efforts du talent. Une réputation acquise par d'honorables travaux est l'ornement des temps prospères et la consolation de l'adversité. Je me souviens d'avoir vu Chénier dans un état de souffrance qui lui laissait peu de relâche; il sentait la vie lui échapper par degrés , et
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ne conservait nulle espérance d'échapper à une mort prématurée. Chaque heure, cha- <:jue minute le traînaLt au tomheau ouvert sous ses yeux , dans la force de l'âge et du talent. Que serait-il devenu sans ce besoin de renommée, cette soif de gloire qui dominait ses affections? En se livrant à l'inspiration du génie , en perfectionnant ses ouvrages, il oubliait les maux présens, il vivait déjà dans l'avenir et dans les souvenirs impérissables de l'amitié. C'est alors que ses entretiens étaient sublimes, et que, dédaigneux de la terre, il s'élevait dans les plus hautes régions de la pensée. 11 n'espérait rien de son siècle , il attendait tout de la postérité.
Parmi les hommes qui méritent une haute réputation, ou qui aspirent à l'obtenir, il en est plusieurs que l'injustice de la critique trouble et rend malheureux. Je voudrais les guérir de cette faiblesse assez na^
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turelle et trop commune. Au temps où nous sommes , ce n'est ni l'éloge , ni la critique qui influe sur la réputation des écrivains. Le public ne voit partout que l'expression d'une opinion , et n'admet ni les haines, ni les jalousies, ni les partialités qui dictent tant de faux jugemens. Plus il est éclaire, plus il aime à juger par luimême. Il reconnaît le talent et la médiocrité où ils se trouvent. On peut se tromper un jour ; mais l'idole de la veille est brisée le lendemain. Les réputations sans mérite réel, quelque laborieusement fabriquées qu'elles soient , ne sont que des fusées volantes : combien de preuves j'en pourrais citer ! combien d'auteurs croient avoir de la réputation , qui sont déjà placés au dernier rang! Certes, je ne troublerai pas le repos dont ils jouissent par les révélations personnelles de cette terrible vérité. Je respecte volontiers l'illusion qui peut
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faire le bonheur d'un honnête homme dépourvu de talent.
Les jeunes gens qui entrent aujourd'hui avec tant d'ardeur dans la carrière épineuse des lettres sont avides d'éloges , impatiens de renommée. A peine ont-ils composé un ouvrage, qu'ils se croient arrivés au but, et s'étonnent que leur réputation ne réponde pas à leur mérite, souvent très-réel. Quelquefois ils se plaignent de l'injustice ou de l'aveuglement du siècle, et se découragent; ils ne s'aperçoivent pas que la concurrence est grande, et que l'opinion publique, occupée de tant de manières, ne se fixe qu'avec le temps. Qu'ils continuent leurs travaux , et surtout leurs études ; car à un^ époque où les formes du langage, assouplies et perfectionnées, se prêtent avec facilité à l'embellissement des pensées communes, il ne suffit pas de faire bien, il faut faire mieux. Ce n'est que par des efforts
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réitérés qu'ils sortiront de la foule : la réputation littéraire ne peut plus s'acquérir qu'à ce prix ; qu'ils se gardent surtout des doctrines trop faciles que proscrivent la raison, le goût, le sentiment des bienséances. Ces doctrines sont nées de l'impuissance de créer un plan , d'en ordonner les parties, et de s'arrêter aux développemens nécessaires. Rien de plus facile , pour peu qu'on ait d'imagination , de se perdre dans de monstrueuses rêveries , de tourmenter son langage, de tout exagérer, la pensée et l'expression. Mais aujourd'hui tant de personnes s'en mêlent ; nous sommes inondés de tant d'ouvrages où rien ne manque, excepté le bon sens , que c'est déjà une distinction de rester fidèle aux traditions des grands maîtres. Il faut étudier ces derniers , non pour les imiter servilement , mais pour se guider dans les routes nouvelles que le génie peut ouvrir. Je ne crains
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point de répéter de pareilles exhortations. Jamais elles ne furent plus nécessaires qu'aujourd'hui ; jamais la nature et la vérité n'ont été plus outragées. Boileau ! Voltaire! où êtes-vous? A. J.
ifo. XXX. — 20 août 1824.