TRENTIÈME LETTRE
Plus TLomme enriclàt sa pensée, plus il accumule les eieoieas de son propre malheur.
Mue. de Staël.
Oui , mon cher confrère , M™^ de Staël a raison : cette richesse de sensations et de pensées que les sots ne sauraient acquérir est en même temps , pour le génie qui la possède, une source de gloire et d'infortune. Le père de la femme célèbre que je cite en tête de cette lettre a fait un
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petit traité du bonheur des sots. J'aurai moins de peine à prouver leur toute-puissance. En effet, comme l'a dit si à propos en pleine académie, un bon poëte, qui n'en est pas , comme de raison :
Les sots, depuis Adam, sont en majorité;
leur supériorité numérique s'est accrue dans une effrayante progression ; ils se sont comptés; ils connaissent leurs forces, et maintenant ils commandent aux monarques ; imposent aux conquérans; achètent les gens d'esprit; emprisonnent les philosophes; en un mot , ils sont nombreux , ils sont riches , ils sont adorés, ils sont maîtres, ils sont tout.
On a dit que la reine du monde était l'opinion ; on s'est trompé : c'est la sottise. On traitera cette proposition de paradoxe; quelle vérité n'a pas subi cette dédaigneuse appellation? Je prouve celle que j'énonce
par des faits, et j'offre de parier qu'en choisissant dans chaque siècle l'homme le plus réellement influent , on verra qu'il avait le bonheur d'être un sot. En effet , sans s'arrêter au pouvoir nominal , que Ton ramonte au pouvoir de fait, on le trouvera partout , aux mains d'un vieux mage, d'un jeune courtisan, d'une femme galante, d'un financier, d'un bouffon ou d'un eunuque. Le père Letellier s'empare des dernières années du règne de Louis XIV ; le régent , homme d'esprit, est mené par Dubois, qui n'esta la vérité qu'un infâme, et non pas un sot; mais ce Dubois est mené par un valet imbécile. M""'. Dubarry , la plus ignorante des courtisanes, gouverne Louis XV et le royaume; Corneille abaisse son génie devant le plus sot des trésoriers de l'épargne ; lord North parvient à imposer silence à Junius. Race impérieuse des sots î sots riches, sots nobles, sots que l'on craint,
que l'on envie , que l'on adore , votre puissance est éternelle, et les gens d'esprit ont été, sont et seront toujours vos trèshumbles serviteurs.
Les sots sont ingrats et capricieux : Socrate enseigne la sagesse, ils l'empoisonnent; Colomb découvre l'Amérique, ils le jettent dans les fers. Les sots exilent Aristide parce qu'il est juste; Voltaire, parce qu'il est grand ; Rousseau , parce qu'il est bon. Le pouvoir des médians eux-mêmes pâlit devant celui des sots , et ceux-là , pour conquérir ou conserver la puissance , doivent au moins feindre la sottise.
Les sots , par toute la terre , ont fait triompher les idées les plus absurdes. Forts de l'appui du vulgaire , avec qui ils sont en rapport d^ignorance et de langage , ils ont mis, sur la crédulité humaine, lin impôt dans la répartition duquel les gens d'esprit,
il faut le dire , figurent souvent au nombre des plus forts contribuables.
La sottise, au bord du Gange, force par an deux ou trois cents femmes à se briller sur le corps de leurs maris ; au Tliibet , elle fait fouler aux pieds des éléplians , par l'ordre des bonzes , tous ceux qui sont soupçonnes de ne pas croire à l'immortalité du grand Lama. Partout on voit la sottise attrouper la foule imbécile autour des charlatans de place et des inspirés de taverne. Là , elle prend une torche et allume des bûchers ; plus loin , elle s'arme contre ses ennemis d'un lacet, d'un poignard ; ici, plus circonspecte , elle se contente encore d'étouffer la raison sous son vaste étcignoir.
Quelques liens de parenté qui unissent la sottise et la bêtise , cette dernière est presque toujours exclue du partage de la puissance : ce n'est pas l'absence totale de raison, d'idées et de lumières,- c'est la.faus-
TOM. III. Les Hermitjs en liberté. g
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seté des idées et du jugement qui assure, parmi les hommes, l'empire à la sottise. Le sot commande ; le stupide exécute ; l'homme d'esprit souffre et se plaint : telle est h marche de toute société, jusqu'à ce qu'une révolution brise la machine pour la reconstruire... sur les mêmes bases.
Dans ce tableau général de la sottise essayons de placer quelques portraits.
Codes est le plus dangereux des sots : son intelligence n'est pas obtuse, elle est tortue; il a la vue de l'esprit, comme le regard, fausse et de travers. Artisan des plus basses intrigues, Coclès , il faut lui rendre cette justice , s'est toujours moins occupé de se faire du bien à lui-même que de faire du mal aux autres; il se croit toujours assez payé d'une mauvaise action quand elle a eu pour résultat de flétrir la réputation d'un homme de bien, de compromettre l'honneur d'une femme , de consommer la ruine
d'une famille. Un défaut absolu de courage prive cet homme des avantages de l'effronterie , et le force de nier le mal qu'il fait , même en présence de celui à qui il profite, et auprès duquel il pourrait s'en faire un mérite. Coclès est plus méchant que sot ; aussi n'arrive-t-il à rien : la sottise n'est pour lui qu'un moyen d'existence.
Parlas est un sot, gros d'érudition; il n'est qu'ennuyeux ; il fera son chemin. L'académie des belles-lettres le couronnera quelque jour : trois volumes in-4°- sur le nombre et la forme des clous dorés employés dans le temple de Salomon sont à la veille de paraître. On qualifie déjà cet ouvrage de chef-d'œuvre de la sottise. Il pourra fort bien ruiner le libraire; mais à coup sûr il fera la fortune de son auteur. Quelle étroite organisation du cerveau a pu déterminer la vocation de Parlas vers le talent de tout lire , de tout commenter, de
tout obscurcir ? Qu'importe, s'il obtient une chaire; s'il y règne comme du haut cVun trône ; s'il y tient la férule qu'il agite comme un sceptre : il vivra dans l'opulence, tandis que les C^*\ , les T"^^ , les A^"^ , mourront peut-être de faim dans quelque grenier.
La fatigue que causent les sots est encore pour eux un moyen de parvenir : leur vanité assommante est un lourd contre-poids dont ils se servent pour enlever leur gloire. Pertinax en est la preuve ; il répète depuis si long-temps qu'il est un personnage,
• Que dans la ville en feu on n'eût rien fait sans lui ; - Qu'on ne peut ni trahir ni corrompre son momie, » Si l'ami Perliuax en tout ne vous seconde ; •
que l'innombrable famille des niais a di!i passer condamnation sur le mérite de son chef. Il a dit : « Je suis plus profond que roi l aire , » les sots ont répété , « 11 est plus
profond que Voltaire» ; « Je suis plus éloquent que Cicêron », ils ont répété , « 11 est plus éloquent que Cicéron. »
Je connais beaucoup de sots qui ont réussi , comme Pertinax , par la seule force de la persévérance : le peu d'esprit qu'ils ont n'est pas droit , mais il est ferme ; ils se tiennent raides, mais de travers.
Cunnudgeon est de cette espèce ; il se propose un but liors de sa portée , il y niarche effrontément. Le terrain est mouvant et fangeux ; un aigle seul peut le franchir , mais un reptile peut s'y traîner. On le méprise, il l'ignore; on le raille, il croit qu'on l'encourage ; on le siffle , il avance ; on le conspue , il est arrivé. Curmudgeon se redresse alors , et les honneurs tombent sur lui; qu'il se fasse dévot, le voilà toutpuissant.
Si je soutiens que l'inertie des sots les sert mieux que l'activité des gens d'esprit ,
on va se récrier ; et cependant, voyez Travel ; la nature marâtre lui a tout refusé, talent, naissance, esprit, taille, figure; c'est l'abrégé des imperfections humaines. Comment est-il parvenu au pouvoir? il s'est trouvé par hasard à la tête de la colonne des sots; on l'a poussé, il est arrivé au faîte, comme ce bloc de pierre que la grue va saisir au fond de la carrière où il était enseveli , pour le déposer au haut de la pyramide.
Les gens d'esprit se dispersent; les sots se mêlent : ceux-ci ont entre eux une faculté agglutinative, d'où résulte une masse onctueuse et compacte contre laquelle viennent, non pas se briser, mais s'amortir les plus vigoureux efforts. Chamfort demandait combien il fallait de sots au théâtre pour faire un public; on aurait pu lui répondre qu'il n'en fallait qu'une demidouzaine pour faire le noyau : en un nio-
ment, les autres s'approchent, se serrent; une fois en force, ils intimident les faibles, forcent les gens de goût au silence , enlèvent le succès ou déterminent la chute : le Misanthrope tombe, Tiniocrate est porté aux nues, et la postérité vient ensuite demander à toute une nation compte du honteux triomphe de quelques sots.
Les troupes de cette puissante coalition ont trois espèces d'armes infiniment redoutables : le moment , le préjugé et l'habitude. Colomb veut-il conquérir un monde ; la sottise lui oppose un préjugé. Rousseau veut-il que le lait maternel nourrisse les enfans; la sottise s'arme d'une habitude, et prétend que les lois de la nature sont soumises à la prescription. Un orateur élèvet-il la voix en faveur d'Hampden , de Russcl ou de Sydney; la sottise répond qu'il y a des momens où la justice et l'humanité sont impossibles. Avec ces trois mots, ces
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trois armes et ces trois chaînes , il n'est pas de vices que la sottise ne fasse triompher, pas de folies qu'elle n'accrédite , pas de crimes qu'elle ne sanctifie. E. J.
j\o. xxxr. — 22 août 1824- TRENTE-UNIÈME LETTRE.
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SuAKSPEARE.
Ils n'ont ni âme, ni pensées, ni amitié.
Je tiens registre de mes observations^ à peu près comme un négociant tient ses livres de commerce; j'ai mon jou.rnal, mon mémorial , mon alphabet et mon grand livre. Je viens d'ouvrir ce dernier à l'article Incurables ^ et j'y trouve consignées une foule de remarques que j'ai eu occasion de
faire dans le cours d'une longue pratique sur les maladies morales dont je crois la guérison impossible, du moins dans l'état actuel des sociétés. Je veux aujourd'hui, mon cher confrère , vous communiquer celles de mes observations auxquelles j'attache d'autant plus d'importance qu'elles sont le résultat de l'autopsie la plus scrupuleuse. Vous m'en direz votre avis.
Première obseivaiion.
René Lkbas. — Ce sujet a cinquante-six ans, les cheveux frisés, le ventre aplati, quoique gras , la taille courte, la main large et les yeux clignolans. Y^ç faciès est habituellement hâve et jaune. Le pouls de cet homme a la singulière propriété de battre du même mouvement que celui de la personne près de laquelle il se trouve placé. René Lebas a tout ce qu'il faut pour être
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heureux , à la manière de Fontenelle : il a un bon estomac et un mauvais cœur.
lia puissance loco-motrice a changé de place dans cet individu : c'est sur le ventre qu'il se traîne, et il a une telle habitude de cette allure, qu'il va presque aussi vite que le boiteux, le plus ingambe. René a commencé à ramper dès l'âge de douze ans, à l'institut des jésuites de La Flèche; il a rampé à Versailles, il a rampé au IManége, il a rampé au Luxembourg^ , il rampe depuis vingt ans aux Tuileries; maintenant il voudrait se redresser sur ses jambes , mais l'ankylose est formée; le mal est incurable.
Deuxième observation.
Octave Arripe. — Quarante ans ; poil roux , bouche grimaçante , front bas et plat, taille mince et difforme, atrophie
universelle. Le malade est en proie à la plus horrible des maladies morales ; il a l'envie. Tout ce qu'il y a de bien, de beau , de bon au monde est, pour Arripe, un sujet de chagrin et de douleur. La jeunesse, la beauté , la richesse , la valeur, les talens chez les autres , font le malheur de sa vie. Tout éloge qu'il entend, et dont il n'est pas l'objet, le fait rougir de honte et de colère; il le prend pour une injure personnelle. Mais de tous les coups qu'on puisse lui porter, l'annonce du succès d'un de ses amis est le plus sensible. Malheur à qui lui apportera le premier une pareille nouvelle ; il ne lui pardonnera jamais. Ses haines les plus fortes ont pour objet les plus hautes réputations dans quelque genre que ce soit; et il entre dans la même fureur en entendant vanter les services rendus à l'humanité par Jenner, la gloire militaire de Napoléon , le patriotisme de La Fayette,
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le beau caractère de Daru, les vertus de Boissy-d'Anglas ou de la Rochefoucault.
Condamné à la médiocrité par la nature , et malheureusement assez juste envers lui-même pour apprécier le mérite des autres , tous les genres de supériorité lui sont odieux ; il calomniera jusqu'au malheur, si celui qui l'éprouve le supporte avec courage.
Dernièrement un Incendie a consumé un établissement magnifique, où la plus grande partie de la fortune d'Arripe était placée; il s'en est consolé en songeant que ce malheur réduisait à la misère son associé , au mérite duquel on faisait honneur de la prospérité de leur entreprise.
Troisième obser</ation.
R031AIN LE Bdffle. — Il a soixantedouze ans , le front bombé , la taille sèche
et droite comme un arbre sans feuillage, la constitution musculeuse , la mâchoire saillante, et l'alvéole des dents canines à découvert. Ce courtisan boxeur, qui jadis s'est fait faire place à coups de poing parmi des hommes efféminés, a la manie de descendre encore dans l'arène, et s'étonne d'être renversé par les fils de ceux qu'il a désarçonnés autrefois. Si le Buffle' passe par la halle au blé, et qu'il aperçoive un jiiunejbrt soulevant sans peine trois sacs de farine, il veut en faire autant, et, las de se consumer en efforts superflus, il entre en fureur contre les spectateurs qui se moquent de lui , et finit par tomber dans une sorte d'épilepsie dont on n'a pas assez de pitié. Romain le Buffle ne guérira que lorsqu'il aura vingt- cinq ans.
Quatrième observation.
Amalthée Grandijn. — Vingt-six ans,
cheveux blonds, frisure artificielle, embonpoint factice , voix nasale , démarche assurée, que le malade cherche à rendre nonchalante, bouche en cœur, costume élégant.
Ce jeune malade réunit deux dispositions opposées, d'où résulte une indisposition incurable. Il Qstjrtt et romantique. Prise à part, chacune de ces infirmités serait susceptible de guérison; réunies, je n'y connais pas de remède.
J'ai vu Amalthée entrer au café de Paris, et , tout en gémissant sur les longues heures de la vie, demander avec un soupir un sorbet au maraskin. Amalthée se plaint d'avoir à remplir la double destinée d'un honnne à bonne fortune et d'un homme de génie; il est l'amant d'une vieille coquette; il a composé un poëme en prose sur les Amours des onze mille Vierges ; il a remporté le prix de l'églantine d'or aux jeux floraux de Toulouse , et s'est battu deux fois
en duel avec des maris qu'il n'avait outragés que par de fausses confidences. Amalthée est incurable.
Cinquième observation.
Pacome Obliquet. — Il aura quatre pieds deux ou trois pouces si l'on parvient à redresser ses jambes de forme semi-circulaire; œil louche, teint cuivré et nez de perx'oquet.
Ce bonhomme n'a d'autre infirmité que de marcher, de voir, d'entendre, de parler, de penser et d'écrire de travers. Figure , esprit, jugement, en lui tout est faux. Tout son être est un mensonge. L'objet qu'il voit n'est jamais celui qu'il regarde; le but où il tend n'est pas celui vers lequel il se dirige. Chez lui, un sens n'en redresser pas un autre ; tous concourent à la défectuosité de chacun. Ce qu'il y a de singulier, c'est
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qu'Obliquet a une réputation de droiture sur laquelle il vit, et dont personne n'est dupe , pas même ceux qui la lui ont faite. Obliquet est d'autant plus incurable qu'il vit à une époque où il tire un excellent parti de ses vices de conformation.
D'après ce court extrait de mes observations pathologiques , vous pouvez juger que si l'on pensait à rassembler dans un même local les incurables de toute espèce que j'ai soigneusement examinés depuis une vingtaine d'années, ce ne serait pas trop d'un quartier de Paris pour établir un si vaste hôpital.
Là se trouveraient naturellement logés ces malheureux dont la tête se tourne toujours en arrière, de manière à ne pouvoir faire un pas en avant sans trébucher; ces gens en place qui ne peuvent tomber de leur siège sans se disloquer dans leur chute ; ces
bourdons titrés qui vivent aux dépens des abeilles laborieuses , et s'engraissent d'un miel qu'ils ne sauraient produire ; ces ministres d'un Dieu de paix et de bonté qui ne respirent que la guerre et l'intolérance ; ces écrivains sans âme et sans probité , qui vendent la calomnie et la louange à tant le paragraphe , et se vouent à la honte pour échapper à la misère où leur médiocrité les condamne ; ces jeunes gens que leurs premières habitudes ont jetés dans le sentier de la paresse et de l'orgueil , et dont l'esprit et le cœur ne s'ouvriront jamais à un& noble pensée, à un. noble sentiment; ces femmes étrangères à toutes les vertus de leur sexe , qui achèvent dans l'intrigue une vie commencée dans le caprice et le scandale.
Vous remarquerez peut-être , mon ami , que tous mes incurables appartiennent aux
premières classes de la société; mais vous ne m'en demanderez pas la raison. Le moyen de guérir quaml on ne peut vivre que dans le foyer même de la corruption !
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