DES CONSOLATIONS
Nous venions cVétre condamnes par la cour royale de Paris , statuant sur l'appel de M. le procureur du roi, à subir un mois de détention '. Nous avions vingt-quatre heures pour maudire nos juges; nous nous sommes contentés de les plaindre; et nous avons été dîner. Il faut que l'air du palais de justice aiguise l'appétit. Sans cela , j'aurais de la peine à expliquer la maiiière distinguée dont nous nous som-
' Voy. \es pièces justificatives f à la fin du tome secoiid.
Ton. i. Les ff ermites. 5'. Jilil. 1
lO PRELIMTNATRE
mes conduits à table, et reiiibonpoint de la plupart de nos magistrats. Si j'étais docteur de la faculté, et qu'il me tombât sous la main quelques-uns de ces sybarites qui sont toujours mëcontens de leur estomac , je leur prescrirais une promenade de deux heures dans la salle des Pas-Perdus , je les forcerais de respirer quelques minutes l'air de la c,rand'chambre , et je suis sûr qu'ils s'en retourneraient affames. Nous laissons à nos plus célèbres médecins le soin d'assigner les causes de ce phénomène.
Nous voilà donc à table, dissertant, sur notre procès, sur la faconde de M. l'avocat-ji^énéral , l'éloquence de M. Dupin , et l'arrêt prononcé. Nous avions beau retourner la chose en cent manières , nous trouvions toujours pour dernier résultat : « Il Jàut al-
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1er en prison. » Je ne connais pas de mots plus fâcheux à prononcer; ils ne renferment pas une seule idée agréable.
Nous avons des amis, une famille, même des petits-enfans; il faudra les quitter. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'ils seront plus sensibles que nous à la détention qui nous attend. Il y aura des regrets, des plaintes anières, des larmes même à essuyer, toutes choses que la loi ne prévoit pas et qui aggravent la peine ; car, dans une pareille circonstance , on souffre moins pour soi que pour les autres. Mais le sort en est jeté, nous irons à Sainte-Pélagie.
Toutefois il ne suffit pas d'aller en prison, il faut savoir ce qu'on y fera. Le temps n'a point d'ailes pour le captif; on dirait au contraire qu'il marche à pas comptés, et que parfois même il lui prend fantaisie de s'arrêter.
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C'est un f^rave inconvénient auquel il faut porter remède. Si nous parvenons à échapper au temps, nous échapperons pour ainsi dire à la captivité. Faisons-nous une occupation qui remplisse les trente jours de notre réclusion. Si les libres exercices du corps nous sont défendus, qui nous empêchera d'exercer nos facultés intellectuelles ? La pensée est libre sous les verrous comme au milieu des champs, aucun arrêt ne peut la mettre en détention.
(f Cela est tout-à-fait raisonnable , )) nous dit un ami qui écoulait ces ré- >i flexions. Vous allez voir des objets )» nouveaux , éprouver de nouvelles » sensations. Prenez la résolution de » peindre les uns, d'exprimer les au- » très; vous ne serez jamais embarras- » ses de votre loisir. Le recueil de a os » observations formera un ouvrage qui
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» aura du moins le nicritc de l'oriEfina- » lite. Oa ne vous accusera pas d'avoir w compose votre livre avec d'autres li- » vres, reproche qui tous les jours deu vient plus commun et mieux fondé.
» Vous nous parlerez de Sainte-Pélagie, » de son régime, des prisonniers dignes w de remarque que vous y trouverez.
» Vous aurez des caractères à retracer, » des infortunes à décrire, des aper- » rus philosophiques à saisir. L'utilité » peut se joindre à l'agrément dans » un tel ouvrage. Que voulez-vous de )) plus? »
Ces sa£ïes considérations nous déterminèrent. Mais ce n'est pas assez d'a- Toir un sujet, même de l'avoir traité.
Il nous faut un titre ; c'est peut-être ce qu'il y a de plus important, surtout pour le libraire. J'en connais qui ont l'esprit des titres à un haut degi-é, et qui.
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avec ce talent, mettraient en vogue même un recueil de discours acade'micjues. Pour nous , nous nous contenterons d'un titre significatif et sans prétention. i( Que pensez-vous de celui-ci : les Hermîtes en prison , ou Cojisolations de Sainte-Pélagie? Il n'a rien d'ambitieux, il dit bien ce qu'il veut dire. Nous pensons même qu'il excitera l'intérêt, car, au temps où nous sommes , il peut être intéressant de savoir comment on se console en prison. »
Notre ami applaudit à cette idée.
(( J'espère bien, dit-il, que vos consolations n'affligeront personne, et qu'on ne dira pas de vous ce qu'on a dit d'un certain écrivain, c( que sa félicité était » l'infortune de ses lecteurs. )>
Nous tâcherons d'éviter cet inconvénient; mais qui peut répondre de la
DES COîS'SOLATIO>S.
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destinée! Le public est un juge tantôt indulgent, tantôt sévère; heureusement il est indépendant, on ne lui dicte point ses arrêts. Espérons!
LES IIERMITES