PREMIÈRE CONSOLATION
E>'TRF:E a SAINTE-PELAGIE.
Virtiis est domare qnœ cuncti pavent.
SÉNÈCJL'E.
(Le propre de l.i Tertu est de nous rendre supiirieiir» à tout ce qui épouvante les autres.)
Me voilà condamné à passer un mois à Sainte-Péiagle. — «Eh liien ! soit, dis-je à M". Coche, notre avoué, je suis tout prêt à boire ce cahce ; je vais de ce pas me faire
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écrouer. » — « Vous êtes bien impatient , me répondit M^ Coche; n'entre pas en prison qui veut. Il faut d'abord que le délai de trois jours, temps utile de votre appel, soit expiré; il est encore nécessaire que votre arrêt, dûment libellé, soit revenu au parquet de M. le procureur du roi. Ensuite ce magistrat , ou son substitut , vous octroiera la permission d'obéir à justice. Ce préalable rempli , nous chercherons quelque loyal huissier qui veuille bien nous servir d'escorte, et ce n'est qu'après toutes ces formalités que je vous déposerai légalement au greffe de Sainte-Pélagie. »
— »« Mon cher M^ Coche , vous parlez en avoué plein d'expérience , en homme versé dans la langue vernaculaire du parquet; vous en connaissez parfaitement les us et coutumes , et nous ne saurions mieux faire que de suivre vos sages conseils. Si l'on connaissait tout l'intérêt que vous portez à vos cliens, l'activité et l'intelligence avec les-
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quelles vous aplanissez les obstacles, vous seriez surchargé d'affaires. Arrangez donc tout pour le mieux , et faites que mon compagnon et moi nous ayons le plus tôt possible la liberté d'entrer en prison. »
Enfin tout est consommé. Nous voilà dans le greffe de Sainte-Pélagie. J'ai embrassé mon gendre et ma pauvre fille qui s'en retourne le cœur serré et les yeux pleins de larmes; elle s'étonnait sans doute de me voir aussi calme que dans les situations communes de la vie. C'est que j'ai appris depuis long-temps à ne donner aux choses que leur juste valeur.
— « Où nous conduisez -vous? » dit M. Jouy à un guichetier qui nous indiquait un escalier étroit et obscur.
-:- « Je vous mène à vos chambres dans
le corridor Rouge. »
Ce corridor Rouge était très-noir; il se
divise en grand et petit corridor , lesquels
communiquent l'un à l'autre; ils sont sous la même surveillance.
a N°. 4 au. petit corridor, dit notre conducteur à mon compagnon de captivité; voilà voti-e logement ; vous y serez trèsbien, vous pourrez voir à travers vos grilles les détenus pour dettes se promener dans la cour de la maison ; cela vous distraira : c'est la vue la plus agréable de Sainte-Pélagie, n
Je croyais qu'on allait me placer dans la cellule voisine. « Point du tout, me dit mon gardien; on a jugé convenable de vous séparer, et c'est dans le grand corridor, n°. 17, que vous allez établir votre domicile, a
« J'ai vu votre cellule, venez donc voir la mienne, w dis-je à M. Jouy. Nous suivons notre guide, et vers le milieu de ce grand corridor nous trouvons un groupe nombreux de détenus politiques qui nous attendaient pour nous soubaiter la bienvenue. Nous répondons comme il convient à
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cette politesse; et nous causons un moment avec eux. Un événement qui s'était passé le jour même clans la maison faisait le sujet de tous les entretiens. Une jeune femme qui venait de quitter son mari, détenu pour dettes , s'était tiré deux coups de pistolet à balles dans le corps; elle était tombée baignée dans son sang, et on l'avait déposée dans une maison voisine. La cause de cet acte de désespoir était encore inconnue.
Parmi les personnes qui nous entouraient je remarquai un jeune homme d'une physionomie douce, spirituelle, et dont les manières annonçaient une éducation distinguée. J'appris qu'il se nommait Magallon , et je me rappelai sur-le-champ V Album ^ son procès , et M. Alexis Dumesnil. Dès ce moment je me proposai de faire connaissance avec M. Magallon.
Après avoir salué ces messieurs, j'entre dans mon réduit. Je pose ma lampe sur la petite table de bois blanc qui fait le plus
bel ornement de ma chambre ; et comme il est encore de bonne heure, je songe à mettre de l'ordre dans mon logement. Une tablette est fixée contre le mur, elle me servira de bibliothèque. Voyons , plaçons-y le peu de livres que j'ai apportés avec moi : cela me distraira un moment.
Manuel dÈpictete. Lorsque je serai tenté de m'irriter contre l'injustice des hommes et l'infamie des calomniateurs, je demanderai à Epictète ce qu'il en pense ; si quelque sentiment haineux s'élève dans mon âme , j'aurai aussi recours à lui. Essayons : « Dû-moi^ Épictete^ ne Jàut-il pas que y) Je me venge , et que je rende le mal pour » le mal ? »
« Eh! mon ami, me répond-il, on ne t'a » point fait de mal, puisque le bien et le » mal ne sont que dans ta volonté. D'ail- » leurs si un tel s'est blessé lui-même en te «faisant injustice, pourquoi veux -tu te
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» blesser toi-même en la lui rendant ^ ? « — » Mais on me fait une méchante affaire, on » m'accuse d'impiété! — Eh bien! n'en ac- » cusa-t-on pas Socrate? — Mais on m'a » condamné! — Socrate ne fut-il pas con- » damné de même? Mets-toi bien dans la » tête que la peine n'est jamais qu'où se » trouve un délit réel : il est impossible que » ces deux choses soient séparées. Ne te re- » garde donc point comme malheureux, » Qui fut le plus malheureux, à ton avis, » de Socrate ou des juges qui le condam- » nèrent ^ ? »
11 y a dans ces consolations quelque chose d'un peu trop stoïque pour moi ; mais enfin j'y réfléchirai, et je verrai quel parti peut en tirer un prisonnier de Sainte- Pélagie. — Que mettrai-je à côté d'Epictète?
' Manuel d' Èpictèle , tom. 2 , pag. 87, édit. de
^ Mail. d'Épict.^ tom. 2, pag. 140 et r/ji.
— 1JEi>angile — Pourquoi non ? On veut que la philosopliie et la religion soient deux ennemies irréconciliables ; pour moi je soutiens le contraire : elles ne diffèrent que dans des choses de très-peu d'importance , sur des articles qui n'ont rien d'essentiel ; le fonds est évidemment le même. Je prouverai , quand on voudra , qu'il faut être philosophe pour être réellement religieux. Je garderai mon Evangile; il me fournira des textes, si j'en ai besoin, contre la dépravation humaine et les funestes conséquences de l'iniquité. — Je poursuis : voyons ce qui me tombe sous la main.
— Hume. — Histoire des Sluarts. — J'en suis bien aise. J'aime beaucoup l'histoire lorsqu'elle est écrite avec impartialité. On a voulu contester ce mérite à mon historien ; on a prétendu qu'il cherchait trop à atténuer les fautes des Stuarts ; en un mot , qu'il était trop Ecossais et trop royaliste. Je le relirai avec attention, et je saurai ce que
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je dois en pens<^T. Je me promets aussi quelque plaisir d'examiner les couleurs qu'il a mises sur sa palette pour peindre le juge Scroggs et le fameux Jefferics. Hume était un grand peintre : je veux étudier sa manière , j'en aurai peut-être besoin quelque jour.
Au surplus, il est de toute justice qu'il soit renfermé à Sainte-Pélagie. Il a osé dire que le colonel Harrlsson , l'un des juges du malheureux Charles I^'. , avait d'excellentes qualités; qu'il avait été entraîné par un fanatisme aveugle. Il a fait l'éloge du chevalier Vane , l'un des tribuns les plus fougueux du long parlement. On m'a prouvé clair comme le jour qu'un tel langage était une atteinte à la morale publique. Ainsi je condamne Hume à subir dans ma cellule un mois de détention ; le délit étant pareil , il est juste que la punition soit égale. — Voici un petit volume : c'est un trésor.
— Les Fables de La Fontaine. — Ai-
Toa. 1. Lu Ilermilcf. 5'. cdit. j
mable consolateur, philosophe sans faste, inorahste sans prétention, grand poëte sans avoir l'air de s'en douter , le prétendu bon homme ne manquait pas de malice. Je citerais , si j'osais, d'excellentes épigrammes de lui , où beaucoup de gens ne trouveraient pas le mot pour rire. Mais l'interprétation me fait peur, et je suis un peu comme le lièvre de notre fabuliste, qui craignait qu'on ne prît ses oreilles pour des cornes ; je marche ici sur des charbons ardcns et je m'arrête. Si je pouvais, comme mon lièvre, courir les champs, je ne demanderais pas mieux. — Continuons.
— Rapport au ministre de l'intérieur sur les prisons de Paris ^ par M. de Laborde. — Bon ! voilà pour moi un ouvrage de circonstance ; j'en saurai faire mon profit.
— Voyage dans les Etats-Unis d'Amérique par M. de la Rochefoucauld-Liancour. ' — C'est mon livre; c'est l'ouvrage d'un véritable philosophe, d'un ami sincère
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(le l'humanité ; on m'a rendu service en le fais(uit entrer dans ma petite collection : il me fera passer des heures délicieuses; il me retracera des sites admirables que j'ai vus; il me rappellera des lois justes sous la protection desquelles j'ai long-temps vécu, des mœurs qui me sont familières ; il me parlera d'hommes arrivés à un haut degré de civilisation , et auprès desquels , malgré notre vanité mesquine, nous ne sommes que des barbares. Que de reconnaissance ne devrai-je pas à M. de la Rochefoucauld , son noble auteur !
Nous nous retrouverons ensemble dans ces champs fertiles , dans ces populeuses cités , où des autorités protectrices veillent sur la société comme la Providence , sans être autrement aperçues que par les effets de leur paternelle sollicitude. Heureuse terre, où l'on sait ce que vaut la liberté de Thomme, où un pouvoir soupçonneux ne s'arme point de criminelles rigueurs , et ne tend
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pas les lois comme des pièges sous les pas (les citoyens , où la pitié n'est point un crime , où l'humanité est dans les institutions comme dans les mœurs !
De l'étroite enceinte où je suis resserré , l'imagination me transportera dans ces lieux où j'ai reçu jadis de si vives impressions , où la justice et la paix régnent en souveraines ; j'entendrai encore les libres accens d'hommes qui connaissent leur dignité ; et le spectacle d'un monde corrompu cessera un moment d'attrister mes regards.
J'en étais là , et j'allais poursuivre la revue de mes livres. Je tenais à la main un Platon, lorsqu'un bruit inaccoutumé frappa mon oreille. C'était le fracas des verrous et de la grosse clef qui tourne bruyamment dans l'énorme serrure. Mes illusions se dissipent; je me retrouve en France, je suis prisonnier.
Eh bien , reposons-nous ; mon lit est prêt. Je suis seul avec moi-même, ma con-
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science est pure, je dormirai d'un sommeil paisible; plus paisible, j'oserais le parier , que celui des hommes du pouvoir mollement étendus sur le duvet ministériel.
Je ne m'étais pas trompé : je n'ai fait ([u'un somme que nul rêve fâcheux n'a troul)lé. Il est six heures , on ouvre ma porte. Je puis errer à mon aise dans le corridor Uouge , et descendre même dans une cour, où quelques plantes étiolées s'échappent à regret d'un sol aride, comme si elles avaient le sentiment de la captivité.
Je me disposais à descendre lorsqu'tm jeune détenu pour opinion m'aborde d'un air ému et les yeux humides. « Savezvous , me dit-il, ce qui est arrivé ce matin dans la prison ? M. Magallon a été enlevé, d
— « Enlevé, qui? Ce jeune homme dont la figure est si intéressante et pour qui j'éprourais déjà un sentiment d'amitié? A-t-il Commis quelque nouveau délit? a -t-il troublé
l'ordre de Sainte-Pélagie? existe-t-il contre lui quelque grave sujet de plainte ? »
— « Non ,€n vérité ; son caractère est plein de douceur , tous les détenus se plaisaient dans sa société ; les guichetiers eux-mêmes (et c'est tout dire) ne pouvaient s'empêcher de lui porter de l'intérêt. Rien n'annonçait le malheur dont il était menacé; il dormait paisiblement lorsque vers les cinq heures deux hommes sont entrés brusquement dans sa chambre , et lui ont signifié l'ordre de descendre au greffe , en lui déclarant qu'on allait le transférer à la maison centrale de Poissy,
)) M. Magallon , surpris de cette nouvelle, a demandé s'il ne lui serait pas permis d'attendre quelques heures pour avoir le temps de parler à sa femme , de la préparer à cette nouvelle séparation. Cette jeune femme , épouse dévouée , tendre mère de famille , est accablée de chagrins, pâlie par la souffrance, et dans un pitoyable état de santé :
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elle ne trouvait de force que pour venir consoler son mari.
» La demande si juste , si naturelle de M. jMagallon a été rejetée. C'était par ordre supérieur, il fallait partir. M. Magallon s'arme de courage , me serre la main et descend au greffe. »
Ici , mon jeune narrateur s'arrête pour essuyer une larme, et continue en ces mots.
« Des gendarmes attendaient M. Magallon. On lui signifie qu'on va lui mettre les poucettes , c'est-à-dire lui serrer fortement les pouces avec une ficelle, espèce de torture réservée jusqu'ici aux. criminels de la plus vile espèce , le lier à un forçat libéré , condamné de nouveau pour vol , lui faire ainsi traverser Paris en plein jour et le conduire à Poissy.
» M. Magallon se récrie sur un pareil traitement. Il demande si du moins il ne pourra pas se servir d'une voiture à ses frais , observant qu'il y a sept lieues de