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' Je ne dcsigne ce vieillard que par son prénom. II a., ra'a-t-on dit, une famille et des parcns honnêtes.
la chambre , et enleva la montre. Dès lors ce fut un homme perdu.
Le produit de la montre lui donna le moyen de vivre quelque temps dans l'oisiveté. Ce genre d'existence lui parut doux ; il perdit l'habitude du travail, seulegarantie de moralité dans les classes inférieures : le voilà qui hante les tavernes , fait connaissance avec de mauvais garnemens , et se trouve bientôt initié dans tous ies secrets de la profession.
Tristan avait quelque lecture et ne manquait pas d'esprit ; 11 se fît un système de doctrine à son usage : au moment oii j'écris il est encore prêt à développer sa théorie, et à expliquer sa conduite. «Je sais, » disait-il à un détenu pour délit politique » de qui je tiens ces détails, je sais ce que » le monde pense de moi ; on me traite , « j'en suis sûr, avec sévérité , l'on me re- » garde avec horreur; cela ne me serait pas » arrivé si j'avais vécu à Sparte : mon in-
ToM. 1. Les flermi'es , 5'. édit. i5
» dustrie et mon intelligence auraient excité » l'admiration de mes concitoyens.
» Vous croyez qu'il n'en est pas ainsi en y France ! Cela est vrai, pour de petits vo- » leurs comme moi ; mais si j'étais un grand w voleur ce serait autrement ; eussé-je ruiné 0 d'un seul coup cent familles, si j'avais » mis à l'abri mes millions, soit en les pla- » çant dans les fonds étrangers, soit en les fai- » sant passer sur le compte de ma femme , je )) ne serais point ici , je me promènerais tran- » quillement dans mon carrosse, à la barbe » de mes créanciers; je donnerais des bals » magnifiques , je serais peut-être même à >i la tête de quelques gros emprunts, de queln ques bonnes fournitures : qui sait si des » conseillers d'état ne me parleraient pas » avec respect; si des ministres ne me tou- » cberaient pas dans la main? Croyez-vous » que je n'aurais pas beaucoup d'amis qui » viendraient dîner chez moi , et qui élève- » raient ma probité jusqu'au troisième ciel ?
» Quand je me fus dégoûté de mon mé- » tier de couvreur, où je courais risque de » me rompre à chacfue instant les bras et » les jambes , je me mis à considérer ce qui » se passait autour de moi; je ne vis par- » tout que des dupes et des fripons. Je n'a- M vais pas envie d'être dupe, je devins frin pon, de la petite espèce il est vrai; je M n'avais ni les connaissances ni les fonds » nécessaires pour établir des agences , pour » faire ce qu'on appelle des reviremens, » pour spéculer sur la fortune publique, » et me retirer subtilement au moment » favorable. Je ne pouvais nager en grande » eau, je me suis contenté de pêcher en eau » trouble ; ne pouvant être voleur en gros , M je me mis voleur en détail.
» J'eus pourtant un jour la fantaisie de » devenir honnête homme. J'avais plus de » soixante-dix ans, et je venais d'en passer » six en prison. Tristan , me dis-jc à moi- » même , profite de cette dernière leçon ;
LA DETi^TION.
» tu vois que ton chemin est raboteux , » prends une autre route, mon anu , i)eut- » être lu l'en trouveras bien.
» J'étais ainsi plongé dans la rêverie lors- » que je fus abordé par un de mes anciens » camarades qui était devenu, je ne sais » comment , valet de service dans la maison » d'un prince nouvellement parvenu.
w Je te rencontre à propos , me dit mon » camarade ; éloignons-nous un peu , je vais ;> te raconter de quoi il s'agit. J'ai décou- » vert sur le bureau de monseigneur, à » gauche en entrant , un gros portefeuille » plein de billets de banque, et tout près )) une pile de napoléons en or. Qu'en dis-tu?
» Je dis, répondis-je aussitôt, que l'or » et les billets de monseigneur viendront f) dans ma poche , et que nous les parta- » gérons en honnêtes gens, pourvu que tu » me donnes les renseignemens dont j'ai » besoin. Raconte-moi ce qui se passe dans » riiôtel. Monseigneur n'a-t-il pas quelques
LE DOYEN Di:S VOLEURS. l8l
» petites réparations à faire sur les toits de w la maison ?
» Non, répondit-il; on ne fait de répa- » rations qu'à son château. J'ai même en- » tendu dire que l'architecte devait demain » dans la journée venir chercher un plan n que monseigneur a examiné , et qui doit » être mis à exécution le plus tôt qu'il sera » possible.
» Cela suffit, répliquai-je; il y aura bien » du malheur si je n'accroche pas ce poisw son. Bouche close, et va-t'en, je crains » qu'on ne nous voie ensemble. Tâche seu- » lement d'être à la porte pour me faciliter » les voies.
» Je réfléchis que c'était là une occasion » superbe pour devenir honnête homme.
w Quand j'aurai cet or , ces billets , qui » m'empêchera de laisser les affaires et de )i vivre tranquille? Je m'ennuie d'être tou- » jours en querelle avec la justice : il faut a faire une fin.
LA DETECTION.
» Mon plan était bien digéré. Le lendemain » je m'habille en architecte subalterne, habit » noir, cravate blanche, air modeste, et la » toise à la main , j'arrive, je demande mon- » seigneur. Mon camarade crie : « Voilà l'ar- » chitecte de monseigneur ; on l'attend. » » L'huissier m'annonce , je suis introduit j) dans une pièce sur laquelle ouvre le caw binet du prince, où il causait probable- » ment avec quelque ambassadeur. — «Que » désirez-vous? me dit-il. — Monseigneur, » votrearchitecte ne pouvant venirlui-même » m'a chargé.... — J'entends, répondit-il; je » suis à vous , passez dans mon cabinet. »— w J'entre, et dans un clin d'œil mon coup » est fait. Il fallait toute ma dextérité, car » monseigneur était presque sur mes talons. » Son plan était étalé sur la table; il me le » montre, et m'explique en détail toutes les » rectifications qu'il désire. J'étais sur les » épines, je craignais à chaque minute de » voir arriver le véritable architecte. Enfin
LE DOYEN DES VOLEURS. l83
» on annonce à monseigneur une nouvelle )) visite, il nie donne le plan et me oon- M gédie.
M Sûr de mon fait, je descends l'escalier; » quelques chambres étaient ouvertes : dans » l'une d'elles j'aperçois sur une chaise, à » l'entrée, un spencer de velours noir. Je » me rappelle aussitôt que ma petite nièce » m'avait demandé le matin même un spen- » cer noir. Je saisis celui-ci et le mets dans ma » poche, Unemauditeservante, que je n'avais » pas aperçue , me voit et crie aussitôt a// i^o- » /eiir! Je veux me sauver, deux grands co- » quins de laquais m'arrêtent. Me voilà pris, » on m'enlève mon trésor, et je suis bientôt » condamné, pour récidive, à dix ans de » prison.
» Vous voyez bien, ajoute le père Tristan, » que la fortune ne veut pas que je devienne » honnête homme. Il faut donc que je me » soumette à la destinée, w
Ce vieillard, dans le cours de sa vie li-
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cencieuse, ne s'est jamais exposé à des peines afflictives et infamantes. Jamais d'effraction avec lui , jamais de ces vols qui envoient un homme aux galères. Lorsqu'on lui demande comment il a fait pour éviter les fers. « C'est, répond-il, que je n'ai jamais volé que le Code pénal à la main. >i
On assure dans la prison que le père Tristan est riche de cinq à six mille livres de rente. Mais sa passion pour le larcin est tellement enracinée qu'on croit qu'il ne résistera jamais à une tentation, et qu'il finira par mourir à Poissy ou à Sa-pte-Pélagie.
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