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LA PRISON ILLUSTRI-K

Quisnam igilur liber? sapiens , sibirjiie itnperiosus , Quem neque paiiperies , netjite mors , neque v'incula terrent. PespoKsare cnpidinibus , conCemneie honores Furiis. Horace.

( Quel est l'homme libre? le sage qui sait mépriser la pauvreté, la mort, les cliaincs , faire la loi à ses de'sirs , et dédaigner les biens de la fortune. )

Quand on se mêle de faire de Técuditiou à propos des infortunes humaines , on peut se montrer savant à peu de frais ; les exemples se pressent sous la plume de l'écrivain , ils obsèdent sa pensée, et la page, remplie de faits, ne laisse point de place aux réflexions.

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Si je ne craignais qu'on vît dans une simple remaixjue un mouvement de vanité qui est loin de mon esprit, et que ma situation même ne justifierait pas, je dirais que c'est toujours h quelque supériorité réelle ou prétendue que s'adresse la persécution, et que pour parvenir à une haute réputation il faut avoir le courage d'essuyer de grandes injustices.

Sophocle fut traîné devant un tribunal par ses enfans; Aristide et Thémistocle furent exilés; Phocion et Socrate burent la ciguë : la mémoire de ce dernier fut insultée par Cicéron lui-même , qui le traite d'usurier dans une de ses lettres familières , où il donne des ordres pour faire acheter sous main les biens de son ami le Crotoniale^ confisqués par un jugement. Le vertueux Platon fut accusé d'envie par Athénée, de mensonge par Théopompe, de vol par Aulugelle, d'avarice par Suidas, de débauche par Porphyre, et d'impiété par ce co-

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quin d'Aristophane, payé par les honnêtes gens d'Athènes pour calomnier les hommes les plus vertueux de son siècle, et qui gagna si hien son argent.

Quant à cette punition corporelle, la prison, dont je m'occupe plus particulièrement aujourd'hui que j'ai mon sujet sous les yeux, on remplirait un volume des seuls noms des savans , des hommes de lettres et des philosophes auxquels ce châtiment fu! infligé.

Anaxagore y fut mis pour avoir prétendu qu il y avait un Dieu, Boëce pour avoir été hon ministre, Buchanan pour avoir dit la vérité, Galilée pour avoir prouvé que la terre tournait autour du soleil. Boëce fît en j)rison son meilleur volume, et Buchanan ses excellentes paraphrases des psaumes du hon roi David.

Cinq ans de prison furent infligés au plus courageux, au plus reconnaissant des poètes, à Pélisson ; il y fit des vers pour la posté-

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rite. L'immortel auteur de la Jérusalem délivrée mourut clans un cachot; Don Quichotte y vit le jour. La jurisprudence anglaise n'a pas de meilleur ouvrage que F/eta, compose à Fleet par un avocat emprisonné pour dettes, et qui n'en sortit jamais.

Louis XII , duc d'Orléans , fut emprisonné avant de monter sur le trône , et c'est dans la vieille tour de Bourges qu'il s'instruisit à régner. Il est à remarquer que les deux meilleurs rois qu'ait eus la France , Louis xii et Henri iv , avaient reçu les mêmes leçons de l'infortune, et, ce qui est plus extraordinaire encore, en avaient su profiter.

Raleigha composé son Histoire du monde, chef-d'œuvre d'éloquence et de rairon , au sein d'un cachot où il était enfermé : l'auteur est mort pour avoir été un héros.

Selden a fait en prison tous ses ouvrages; Polignac charma la sienne en composant son y^nti-Lucrèce. Fréret étudia Bayle pendant le long séjour qu'il fit à la Bastille; et

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le génie des siècles, Voltaire , y traça le plan de notre seul poëme épique.

Le poète royaliste Davenant , à qui Milton sauva la vie sous le règne du protecteur, et qui rendit à son tour le même service à l'Homère anglais à l'époque de la restauration, Davenant finit son poëme dans un cachot du château de Carlsbrooke, oiiil avait été enfermé par ordre de Cromwell.

L'auteur de Robiiison Cnisoé , du seul ouvrage que Rousseau voulait que l'on mît entre les mains de l'enfance, acheva son roman dans la prison de Newgate. De Foë avait écrit contre des ministres qui déshonoraient sa nation ; ceux-ci le firent enfermer : qimnd il sortit de Newgate , ses persécuteurs avaient perdu leur place , et il avait conquis la sienne.

La prison semble porter bonheur aux écrivains. Le Gondibert de sir William D*venant est le seul des ouvrages de ce poëte qui méritât de lui survivre ; et la Revue de

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Foë, qu'il avait commencée sous les verrous de Newgate , si heureusement imitée par Addisson et Steele dans leur Spectateur^ devint la source de cent essais périodiques du même genre dont se glorifie l'Angleterre, et que j'ai moi-même essayé d'introduire en France sous le titre d'IlERMiXE. Le j)risonnier de Sainte-Pélagie se plaît à faire lioramage au prisonnier de Newgate des succès qu'il a obtenus dans un genre dont de Foë fut créateur.

Ce fut aussi la politique qui jeta Wicquefort dans une prison d'état, où il écrivit son traité si curieux des Ambassades.

Peu de personnes savent qu'un Italien du nom de Maggi , après avoir défendu avec autant de courage que de talent la ville de Famagusta , assiégée par les Turcs , devint leur prisonnier ; qu'ils le traitèrent en véritables Turcs , c'est-à-dire qu'ils brûlèrent sa maison, ses livres, ses instrumens, et le •dcscendii'ent dans une cspè<:e <le puits, où

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il vécut enterré pendant quatorze mois ; c'est là que Maggi composa son traité de Tintinnnbulis y qui fut jugé excellent.

On a dit que le malheur désarmait l'envie, et que l'envieux quelquefois était bien a'tse d'avoir pitié. Cette observation est démentie par l'expérience ; les puissans peuvent éprouver le besoin de pardonner au mérite ; les impuissans , qui sont les envieux , ne lui pardonnent jamais. Un prince imbécile se contenta de faire brûler les ouvrages de l'abbé Trithêine, coupable du crime d'avoir inventé une sténographie; mais ce pauvre Virgile , évêque de Salzbourg , fut brûlé tout-à-fait à la requête d'un théologien envieux , pour avoir eu l'audace d'écrire que , la terre étant ronde , il y avait nécessairement des Antipodes,

Il serait trop aisé d'ajouter à cette liste de sa vans malheureux, des noms recueillis dans toutes les classes et dans tous les genres de talent. Je m'arrête et laisse aux aspirans à

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la classe des sciences et belles-lettres cette recherche consolante.

Puisque la persécution des philosophes et des gens de lettres paraît être une maxime invariable de tous les gouverne mens, et qu'on ne veut pas même, dans notre siècle de lumières, leur accorder l'honneur d'une prison spéciale , je proposerais ( sans préjudice des rigueurs que l'on continuerait à exercer contre les vivans ) qu'on élevât aux morts un monument expiatoire.

Quelque forme que l'artiste se plût à donner à cet édifice, je voudrais que , sans distinction de temps, de pays et d'infortune , on y trouvât les portraits ,

De Ca-MOens , qui mourut de faim dans la rue; d'OiWAY, qui expira sur la paille dans un grenier dont on avait vendu quelques jours avant les derniers meubles ; du Tasse, qui empruntait cinquante sous pour vivre pendant la semaine,

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Non avendo candeLe per iscrivere i versisuoi;

de I'Arioste, qui se plaint si amèrement dans ses satires de n'avoir qu'un mauvais manteau troué; de Dryden, qui fut toute sa vie aux gages du libraire ïonson , et qui lui vendit pour trois cents francs les dix mille meilleurs vers de la langue anglaise ; de Gilbert, qui mourut dans un hôpital. On y accorderait les premières places à Milton aveugle, forcé de vendre son Paradis pour dix guinées; à Lesage, qui mangea dans sa vieillesse le pain de la pitié; à Corneille, qui n'avait pas de bouillon chez lui la veille de sa mort ; à Vondel , qui composait ses tragédies dans une échoppe où il mourut à quatre-vingt-dix ans; à Voltaire , qui passa en exil soixante ans de sa glorieuse vie; à Jean-Jacques errant; à David exilé; à Sydeniiam, qui mourut dans une maison de détention ; au savant Ad anson , qui s'excusait à quatre-vingts ans de ne pouvoir se

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rendre à l'académie à défaut d'argent pour acheter une paire de souliers.

Ce monument porterait pour inscription : Ici nous pouvons dormir.

N°. xr. — 3o ciiril 1823.

ONZ[È:\[E CONSOLATION.

L\ DETEuNTION. — LE DOYEN DES VOLEURS.

11 n'est poiat d homme parvenu à un certain degré de pcrversilé ijui n'ait de soi uoC klé« supérieuFe. DvchOS.

J'aurais été mécontent de moi-même si j'étais sorti de Sainte-Pélagie sans avoir acquis une connaissance parfaite de ce lieu de douleurs dans lequel ont géini d'illustres victimes de nos dissensions politiques , et qui reçoit aujourd'hui, par une volonté arbitraire, ce ([ue la société a d'honorable et tle vil. A différentes heures de la journée je vois se promener, dans une cour appelée

LA DETEjNTION.

cour de la détention , tantôt des hommes revêtus d'une veste et d'un pantalon d'étoffe grossière, moitié gris-pàle , moitié grisfoncé , tantôt des enfans qui paraissent soumis au même régime. Avant de parler de ces détenus, je vais déterminer les localités d'après des renseignemens positifs.

Le corridor de la détention occupe tout le second étage du principal bâtiment de Sainte-Pélagie, et une partie du troisième. Il forme un angle droit en se prolongeant sur deux lignes , l'une au midi , l'autre à l'ouest. C'est dans les vastes corridors du, rez-de-chaussée que sont établis les ateliers où travaillent la plupart des détenus : on y fait de la passementerie , on y fabrique avec la nacre divers objets de luxe , on y tisse des chapeaux d'osier; enfin on s'y occupe de divers ouvrages dont le produit est ainsi divisé : un tiers pour l'administration , un tiers pour l'ouvrier ; l'autre est mis en réserve. Cette dernière partie est aussi la

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pro])riété du détenu , qui la reçoit lorsqu'il recouvre sa liberté. Cette prévoyance mérite des éloges. Quelques chambres ont été ménagées dans les corridors pour les contremaîtres. Sur la même ligne se trouvent les cachots où l'on renferme les prisonniers qui troublent l'ordre, et qu'on veut punir.

Dans la partie nord -ouest se trouve la préfecture ; c'est le nom que les détenus ont donné à la chambre de dépôt où ils subissent , à leur arrivée , une détention provisoire : un lit de camp en occupe toute la longueur. Ils y restent jusqu'à ce qu'ils aient été classés, et qu'ils aient obtenu la pistole. J'expliquerai bientôt cette bizarre expression. Vis-à-vis de ce dépôt, et sur une ligne parallèle , est la chambre des vieillards; le reste du corridor se compose de chambres d'ouvriers.

Le corridor qui forme la ligne dont l'exposition est au midi est appelé le corridor de la pistole; ce mot signifie tout ce qui est

nécessaire pour former un lit. Ainsi par simple pislole , on entend un bois de lit couvert d'une paillasse, un matelas et un drap grossier : la répétition de ces deux derniers objets se nomme la double m'stole. C'est une douceur qui n'est pas indifféremment accordée aux détenus. La pistole n'appartient de droit qu'à celui dont le terme de la condamnation n'excède pas trois mois. Pour l'obtenir dans une autre position , il faut souvent faire agir de piiissans ressorts; M. le préfet de police est le dispensateur arbitraire de la pistole ; il l'accorde ou la refuse selon son bon plaisir : aussi les détenus qui sollicitent cette insigne faveur ne manquent-ils jamais, dans leurs pétitions, de l'appeler monsei^iieitr ^ et de porter aux nues son humanité. Ceux qui ont le bonheur de jouir d'un lit complet peuvent recevoir quelques autres meubles de première nécessité ; ce sont les sybarites de Sainte- Pélagie.

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Revenons à la yréjectiire , ou lieu de dépôt ; là se trouvent réunis tous les genres de misère, de douleur, et de dépravation. A six heures du soir, les habitans de ce triste réduit sont renfermés. Ils couchent sur une paillasse , et n'ont dans la saison la plus rude qu'une simple couverture. Comme le local est trop resserré pour le nombre des prisonniers , que la plupart fument du tabac , et qu'ils ne peuvent sortie pour satisfaire aux. besoins le^ plus pressans , il s'y forme une atmosphère brûlante et délétère. C'est là qu'à la honte de l'humanité on entasse des hommes condamnés pour des délits d'une nature plus ou moins grave, et auxquels on inflige la même torture.

Fastueux amis de la religion , qui usez ainsi du pouvoir , venez contempler ces malheureu.x ; voyez celui que l'Évangile vous ordonne de regarder avec pitié, méuie dans son état d'abjection ; venez le voir gisant sur la paille , ne respirant qu'un aip

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vicié, couvert d'insectes dégoûtans, près de tomber dans les convulsions du désespoir. Ces hommes que le vice a dégradés, la loi les condamne à la détention , elle punit sans colère : d'où viennent donc toutes ces rigueurs qui lui sont inconnues? Laissez-les au moins respirer un air pur; ne les condamnez pas à l'infection , source inévitable de maladies. Vous nous parlez sans cesse de bienfaisance, de charité; montrez -vous donc charitables et bienfaisans. Vos paroles sont religieuses, que vos actions le soient aussi. Si vous ne craignez pas les hommes, redoutez au moins les jugemens de Dieu !

Jusqu'à neuf heures du soir, on entend dans cet enfer un bruit tantôt confus, tantôt retentissant. Quelquefois le brigadier ' de la préfecture réclame le silence, et an-

' On appelle brigadier le détenu chargé de la distribution du pain. Il reçoit un léger salaire et jouit de quelque faveur.

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nonce qu'un nouveau prisonnier demande à raconter une histoire. C'est un coquin déterminé qui prend ordinairement la parole, soit pour exposer les motifs et les circonstances de son aiTestation , soit pour célébrer les exploits de quelque vieux camarade mort au champ d'honneur, c'est-à-dire en place de Grève; on écoute avec attention ses récits, exprimés dans un jargon inintel* ligible pour la partie civilisée de la société.

Si l'orateur, dans sa narration, indique quelque moyen nouveau et subtil d'éluder la loi et de consommer le délit, l'intérêt rjedoul)le, l'auditoire s'agite et applaudit avec enthousiasme : c'est ainsi qu'ils se fortifient mutuellement dans le crime , et que cette contagion morale gagne jusqu'à ceux dont le cœur n'est pas encore endurci, et qu'un traitement humain , de sages instructions , auraient conduits au repentir.

Ce repaire renferme non-seulement dt?s orateurs, mais encore des poètes, qui, dans

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leurs rimes grossières, chantent leurs brutales amours et les catastrophes des prisons. Il s'y trouve aussi des avocats qui dissertent sur le Code pénal mieux qu'aucun jurisconsulte, et qui l'expliquent aux autres avec une étonnante sagacité.

Mais neuf heures sonnent : la voix rauque des gardiens roule sourdement sous les sombres voûtes des corridors , un silence profond s'établit. Bientôt l'appel se fait , la porte crie sur ses gonds, et les énormes verrous sont tirés. Mais à la pointe du jour le tumulte recommence.

Les prisonniers âgés de plus de soixante ans, ou qui ont une infirmité apparente, sont dispensés de tout travail , et reçoivent chaque jour cequ'on appelle les i^wres gras. Ces vivres se composent d'un peu de bouillon, d'une portion de vin, et d'un morceau de viande bouillie. C'est un commencement d'amélioration, l'humanité doit y applaudir. Ijes vieillards couchent seuls, dans un lit

formé d'une paillasse, d'un matelas et d'une paire de draps. La plupart de ces détenus sont les patriarches de la filouterie. Je parlerai plus tard d'un prisonnier âgé de quatre-vingt-quinze ans, que tous les voleurs ont en grande vénération comme le doyen de l'ordre en France et proba])lement en Europe.

Le quatrième étage de Sainte-Pélagie est occupé au midi par les détenus pour dettes, et à l'ouest par les mornes. C'est par ce mot lugubre qu'on désigne une foule d'enfans qui n'ont pas encore atteint leur seizième année. Ce sont pour la plupart des enfans abandonnés ou vagabonds , qui ont exercé , ou qui pourraient exercer une coupable industrie. Quelques-uns de ces enfans, étourdis ou vicieux, ont été livrés par l'imprudence de leurs parens aux rigueurs de la justice; d'autres enfin sont ainsi punis d'avoir demandé l'aumône en plein jour. -On jen voit qui ne paraissent pas âgés de plus

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de sept à huit ans : ils commencent la vie sous (le bien tristes auspices.

Les mômes sont divisés en deux classes^ les grands et les petits. Cependant cette distinction n'est que nominative; ils vivent ensemble , couchent dans le même dortoir et sont soumis aux mêmes travaux; seulement les grands, c'est-à-dire les plus âgés, font aux petits une guerre continuelle : c'est l'abus de la force, il se trouve partout.

Les mômes sont réveillés à la pointe du jour comme les autres détenus. Un employé de la maison est chargé de conserver l'ordre et le silence parmi eux. Comme ces enfans couchent deux par deux, on les oblige de se peigner et de se rendre mutuellement les services que des parens sans entrailles refusent de leur donner.

Cela fait, la prière commence, et immédiatement après le travail. Ils sont tous occupés à faire des cardes de laine ou de coton. Vers dix heures et demie leur atelier est ouvert.

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et ils descendent dans une cour assez vaste, mais la hauteur des Mtimens qui l'entourent met obstacle à la libre circulation de l'air; c'est là qu'ils se dédommagent du silence qui leur est imposé le reste de la journée. L'insouciance et la gaieté naturelle à l'enfance se lisent sur leurs visages, dont plusieurs semblent échappés aux pinceaux de Rubens et de Michel-Ange.

Leurs jeux ont cependant quelque chose de triste et de cruel. Ils s'agitent en tout sens se poussent l'un l'autre, se traînent sur la terre , et courent en riant barbouillés de fange. Leurs délassemens les plus paisibles portent même une empreinte de ce mélange d'humeur brutale et de passions précoces qui les distingue. Ils jouent quelque petite pièce de monnaie avec l'énergie sombre et l'attention avide d'un joueur qui risque sur une carte fatale la fortune de sa famille et le repos de sa vie. De temps à autre , on entend retentir dans la cour des

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mômes d'épouvantables juremens. Le gardien qui se promène au milieu d'eux , armé d'un nerf de bœuf, y fait peu attention. Son redoutable fléaane tombe quesur les joueurs obstinés et sur les vainqueurs de la lutte.

C'est dans cette cour que les mômes reçoivent leurs vivres. Quelle que soit la rigueur de la saison, ilsy descendent la plupart nu-pieds , ou en sabots, et légèrement couverts. On sait que toutes les administrations sont pai'cimonieuses ; les employés renchérissent encore sur cette économie.

On m'assure que ces enfans sont quelquefois dans un état qui excite la pitié ; car Fenfance a toujours quelque chose de gracieux qui ne s'accorde point avec l'idée d& k dépravation et qui inspire l'intérêt.

On suit pour l'éducation de ces enfansdes principes que la raison ne saurait avouer. Ils ont un maître qui suit l'ancienne méthode des frères ignoranlins, et dont les soins sont presque toujours infructueux..

LE DOYEN DES VOLEURS. l'Jl

Leur principale instruction se borne à des leçons de plain-chant. Le jeudi de chaque semaine, une lieure est consacrée à cet exercice. Au temps de Charleniagne c'eût été quelque chose ; mais à l'époque où nous vivons, riiumanité devrait à ces infortunés une éducation civile et religieuse mieux entendue. Avec un tel régime , ces enfans ne peuvent contracter que des penchans vicieux. Ils s'abandonnent avec délices et avant l'âge aux passions dévorantes qui sont le fléau de la société. Beaucoup d'entre eux languissent et meurent vers l'âge de treize ou quatorze ans. Ceux qui survivent , et qui ne sont retenus que par mesure de précaution , reçoivent leur liberté à seize ans révolus. Ils rentrent alors dans le sein de la société sans avoir la moindre idée de leurs nouveaux devoirs, et se précipitent bientôt dans de coupables excès. Il y a trois mois , deux de ces enfans furent relâchés; quinze jours après , on sut qu'ils avaient été conduits à la prison

de la Force comme prévenus de vol avec effraction. Ils ont été condamnés aux fers.

Les enfans détenus ont le plaisir de voir M. le duc de Montmorency cinq ou six fois par an. La présence de l'honorable pair est toujours un bienfait. Le jour de sa visite étant prévu , on rassemble à la hâte les vieux sabots ; les visages et les mains sont lavés ; on fait raccommoder les vêtemens et changer le linge. Ils paraissent ainsi dans un état assez décent de propreté. M. de Montmorency les voit , cause un moment avec les employés, s'imagine sans doute que chaque jour ressemble à celui de sa visite, et se retire satisfait des progrès de ces pauvres mômes dans le chant grégorien.

Si j'étais administrateur des prisons , je m'y prendrais autrement. J'exigerais d'abord que ces enfans fussent nourris comme il convient à un âge où la nature a besoin de forces pour son développement progressif. Pendant cinq jours de la semaine ils ne

mangent que du pain : c'est seulement Le jeudi et le dimanche qu'ils reçoivent du bouillon gras et de la viande. Cette exception serait ma règle générale. J'y joindrais quelques fruits mûrs dans la saison. Il est cruel de priver entièrement l'enfance de ces fruits qu'elle aime avec passion , et qui lui font , je n'en doute pas , beaucoup de bien. Je voudrais aussi que mes mômes fussent toujours décemment vêtus , et je leur donnerais des souliers au lieu de sabots ; ur homme ou un enfant, couvert de haillons, est toujours peu disposé à se respecter lui-même. Au lieu de leur enseigner le nlaint-chant , qui est de peu d'usage dans le cours ordinaire de la vie, je ferais disposer un local particulier où j'ouvrirais pour eux une école d'enseignement mutuel. Le travail commun fait naître l'émulation , et la régularité des mouvemens , observée dans ces écoles , dispose aux habitudes d'ordre qu'il est si essentiel d'inculquer aux enfans. Le maître

1^4 ^^ DÉtEM'IO'N.

que j'aurais choisi serait un homme raisonnable qui leur enseignerait à lire, à écrire et un peu d'arithmétique ; les élémens de la religion et surtout la partie morale feraient la base de leur instruction. On les entretiendrait rarement de l'enfer qui ne les inquiète guère ; mais on leur parlerait beaucoup des devoirs qu'impose la société , des avantages attachés à une vie laborieuse, de là considération et du bonheur qui naissent d'une bonne conduite. Je mettrais ces principes en action. Ceux qui s'abstiendraient de jurer, de se livrer à la colère, ou à des jeux féroces , obtiendraient des égards et quelques légères faveurs : les autres ne seraient point frappés à coups de nerf de bœuf; mais ils sentiraient le mépris , ils éprouveraient des privations : les incorrigibles seraient séparés des autres ; ils seraient en petit nombre , ou je connais bien mal le cœur humain.

Quand mes enfans seraient parvenus ù

Fâge de seize ans , et que la loi réclamerait }cur liberté, ]e me garderais bien de les abandonner à eux-mêmes; j'aurais un fonds en réserve pour les placer suivant leur industrie et leurs progrès ; je les suivrais de l'œil , et je ne serais satisfait que lorsque jp les verrais mener une conduite réglée , et se rendre utiles à eux-mêmes et aux autres.

On sent bien que pour adopter et suivre un pareil système il faudrait un autre local que Sainte -Pélagie. Un tel établissement exigerait peut-être de nouvelles constructions , et entraînerait quelques dépenses ; aussi mon rêve , comme ceux de l'abbé de Saint-Pierre, ne sera point réalisé : on élèvera à grand frais des statues et des salles d'opéra , et les enfans de Sainte - Pélagie continueront à apprendre le plain-chant.

J'ai déjà fait mention dés détenus d'un <âge avancé : aucune espérance ne repose plus sur eux ; ils ont vécu et ils mourront dé-

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pravés. LepèreTristan ', ce vieillard presque centenaire qui a vu passer tant de générations de voleurs, en est un exemple frappant; il ne jette sur sa longue vie que des regards de complaisance, et se flatte de l'espoir de faire encore parler de lui avant sa mort. Son père, dit-il, a vécu cent vingt-cinq années, sa mère cent quinze ; de sorte qu'en prenant le terme moyen , il compte n'abandonner sa carrière qu'à l'âge de cent vingt ans.

Tristan était couvreur de profession ; il avait déjà quarante ans , et aucune action honteuse n'avait souillé sa vie. Un jour qu'il grimpait sur un toit dans la rue Saint- Honoré, il aperçut par une fenêtre ouverte une superbe montre d'or suspendue à une cheminée ; il éprouva une tentation violente de s'approprier ce précieux bijou , et il n'eut pas la force d'y résister : l'occasion

était favorable; il se glissa furtivement dans

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