DES DETENUS DU CORRIDOR KOUGE
Est etinm uhi profectà damnitm prœslel facere r/iiàm lucriim.
Plal'te , les Captifs.
f 11 y a telle circonslance où la perte est ua avjulage. )
Il en est de îa prison comme d'une traversée en mer ; un mois de cohabitation forcée dans une étroite enceinte vous apprend à connaître d'une manière plus intime des compagnons d'infortune ou de voyage que n'auraient pu le faire dans le monde
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dix ans de rapports Jiahituels. En généi-al on aime à parler de soi , c'est ce qu'on sait le mieux, comme dit M. Necker; et quand on en trouve un prétexte aussi naturel que celui de prouver l'injustice du traitement que l'on éprouve, on cède volontiers à une tentation que chaque jour alimente et renouvelle. Celui qui recueille de pareilles confidences courrait le risque de n'avoir à faiic que des panégyriques , s'il ne tenait aucun compte des conmicntaires particuliers qu'une bouche plus impartiale manque rarement de lui fournir : j'ai eu ce double avantage ; les hommes dont je vais parler ne sont encore pour la plupart qu'à l'entrée de la carrière ; je ne les juge que sur leurs premiers pas , et j'oserais néanmoins assurer que le reste de leur vie ne démentira pas les nobles espérances qu'ils ont fait confie voir.
Je commence par M. Magallon; son in-
r,TOr,HAPHTE. t{j7
fortune a marqué sa place dans cette petite biographie.
MAGA.LLON (Dominique), né à Bagnols, a fait ses études successivement aux lycées de Nîmes , de Grenoble , de Toulouse et d'Aix , où il a laissé la réputation d'un honnne de mœurs aimables et d'un esprit supérieur. L'amitié l'unit dès l'enfance à M. Victor Augier, avocat à Valence et gendre de jVI. Pigault-Lebrun : ces deux jeunes gens , que dominait également la passion des lettres , eurent ensemble l'idée , en 1 8 1 4 , de fonder une académie de poètes méridionaux , sous le nom de Société des Troubadours réunis de Vaucluse. Cette association fut reconnue du gouvernement. Dans les premiers cahiers de ses productions, que M. Magallon publia, on avait remarqué , parmi des poésies agréables , quelques morceaux pleins d'énergie qui annonçaient dans leurs jeunes auteurs cet
amour brûlant de la patrie ^t de la liberté que MM. Magallon , Augier , Barbaroux et Barginet, principaux membres de cette société.^ ont manifesté depuis avec plus d'éclat.
Les Troubadours i^èunis sont maintenant dispersés; la plupart ont quitté leur poétique patrie , et quelques-uns , à la première fleur de Tàge, jouissent déjà des honneurs de cette persécution que la haine puissante réserve pour l'ordinaire aux talens consommés.
M. Magallon , dont le caractère se forme de l'assemblage de toutes les vertus civiles et domestiques, a déjà fait preuve d'un talent poétique très-distingué : sa manière se rapproche de celle de Parny. Douée d'une sensibilité vraie et d'une imagination vive, son àme s'ouvre facilement aux douces inspirations d'un génie heureux et facile.
Conduit à Paris par un désir impatient de gloire , si naturel à la jeunesse et au ta-
lent , M. Magallon venait de contracter un heureux mariage et sentait la nécessité de se faire un état de la littérature : il avait acquis la direction de C Album y journal littéraire dont le succès de vogue ne tarda pas h exciter la surveillance des commis à la douane de la pensée. L'Album attaquait surtout avec force une secte indestructible , dont la colère des peuples et des rois croyait avoir fait justice, et qui s'efforce de ressaisir dans l'ombre le sceptre monacal que la philosophie arracha de ses mains.
Telle fut sinon la cause des malheurs de M. Magallon, du moins le prétexte d'un traitement dont la férocité sans exemple ne pourrait rester impunie sans attester l'oubli des lois, et le triomphe de l'arbitraire.
M. Magallon fut arrêté comme propriétaire-éditeur de r Album. M. Dumesnil , l'un des hommes les plus courageux et les plus spirituels d'une époque si fertile en esprit et en courage, se reconnut auteur des arti-
. des dirigés contre cette association mystique où il croit retrouver l'esprit et les principes des fils de Loyola. JNI, Dumesnil fut condamné à un mois, et M. Magallon à treize mois de prison : c'est pour le fait de cette condamnation que ce dernier avait été transféré à Sainte-Pélagie , où il partageait l'étroite cellule de son jeune ami M. Barginet , de Grenoble,
Le '2 i avril , jour de notre entrée à Sainte- Pélagie , nous avions été reçus par cet excellent jeune homme, et nous comptions au nombre des consolations que nous pouvions trouver dans ce séjour le plaisir de nous y rencontrer avec lui. Le lendemain , à cinq heures du matin, M. Magallon est arraché des bras de son ami , et on lui apprend qu'il va être transféré dans l'ignoble prison de Poissy. Il recueille- toutes les forces de son âme , serre son ami contre son cœur , et descend entre les deux guichets où l'attendent des gendarmes qui s'emparent de lui .
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Croira-t-on que le fait qu'il me reste à raconter se soit passé en France , clans un pays renoniuié pour sa civilisation , sous un gouvernement constitutionnel, chez un peuple fier de ses lois et de sa liberté dont il parle sans cesse? Croira-t-on qu'un jeune homme de caractère et de mœurs irréprochables , puni avec une extrême sévérité pour un délit dont il avait pu ne pas soupçonner l'importance , qu'il n'avait aggravé par aucune résistance, par aucun murmure, ait été enchaîné avec un forçat couvert d'une lèpre hideuse , qu'il ait été contraint de traverser Paris à pied, et de faire en cet état une route de sept lieues avec un misérable qui n'a pas cessé de faire retentir sur son passage le cri de vivent les galériens ! qu'arrivé à Poissy, mourant de honte et de désespoir, M. iNIagallon ait été revêtu de la livrée du crime , contraint aux mêmes travaux, aux mêmes privations, à la même vie enfin que les malheureux enfermés dans
ToM. I. Les HeiTtites., 5". éàil. jy
cette sentine de vices et de corruption? Ce fait est vrai; il est attesté par les bouches les plus pures , par des témoins irrécusables; il soulève l'indignation générale, mais l'attention publique est détournée par des fêtes , et M. INIagallon reste à Poissy.
Rapprochons du moins dans cet écrit deux amis si cruellement séparés.
Ba-RGINEt (Alexairdre) , né à Grenoble , élève national du lycée de cette ville , et maintenant âgé. de vingt -cinq ans, débuta à quinze ans et demi dans la carrière des lettres. Quelques avantages obtenus sur les Autrichiens qui entouraient Grenoble en i8i5 enflammèrent la jeune imagination du petit lycéen ; il improvisa , dans la nuit même qui suivit ce succès, sous le titre les Autrichiens a Montmeillant , une petite pièce en vaudeville , dont la représentation, ordonnée par les autorités civiles et militaires , fut reçue avec transport par les
compatriotes de Bargiiiet qui le demandèrent à grands cris. L'enfant-auteur fut amené sur la scène , où le public lui prodigua tous les genres d'encouragement et de félicitation.
Depuis ce moment Barginet s'occupait de littérature et avait commencé des études sérieuses que vint interrompre le retour de l'île d'Elbe. Une particularité singulière, et d'autant plus remarquable qu'elle se rattache au plus grand événement du siècle , c'est que le jeune Barginet , sur la route de Lamure à Vizille, eut avec Napoléon une conversation de quelques minutes , dans laquelle le petit écolier donna à riiomme des prodiges ( comme l'avait baptisé M. de Fontanes)des renseignemens topographiques qui déterminèrent Napoléon à se rendre le soir même à Grenoble.
Barginet suivit l'empereur à Paris (qu'on n'oublie pas qu'il n'avait que seize ans alors); il y reçut un brevet d'admission à l'école
militaire de Saint-Cyr, comme élève national , et fut même dispensé de fournir le trousseau, formalité jusqu'alors indispensable; mais il préféra entrer dans le régiment dos flanqueurs corses venus de l'île d'Elbe avec Napoléon; il y fit la terrible campagne de i8i5 , et fut blessé à Waterloo.
M. Barginet, arrivé à Paris, en 1817, pour y reprendre le cours de ses études, publia successivement plusieurs écrits qui tous attestent un esprit indépendant , un cœur noble et un talent flexible : je citerai ceux qui ont obtenu le plus de succès.
La Guerre de trois jours ^ poëme en trois chants, à l'occasion de l'affaire de M. Bavoux.
Généalogie critique et littéraire des maisons de Cro'i - Chanel et de Croid Havre. — La Nuit de Sainte - Hélène. — "V Apocalypse de 1 8 2 1 . — De la reine d' Angleterre et de Napoléon Bonaparte ,
tous deux morts d'un cancer à V estomac. — Considérations politiques et religieuses sur V émancipation des Grecs.
La dernière brochure , publiée par M. Barginet , a pour titre : Histoire véritable de TcJien-Tchéou-li .) mandarin lettré. Elle offrait sous des noms chinois l'histoire d'un ministre aujourd'hui disgracié et des personnages qui ont eu le plus de part à son administration.
C'est pour la publication de cette satire allégorique que M. Barginet a été condamné à quinze mois de prison et à 3,ooo francs d'amende.
Conduit à Sainte - Pélagie , c'est dans le corridor de la Détention , qu'il a vu s'écouler les cinq premiers mois de sa captivité ; il fut forcé d'y revêtir le honteux costume réservé aux malfaiteurs, et réduit à boire l'eau fétide, à manger le pain noir que l'on accorde aux prisonniers.
M. Barginet a enfin obtenu la faveur de
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descendre dans le corridor Roiise; il s'v occupe d'un recueil de Traditions dauphinoises ^ qu'il a l'intention de publier sous le titre de Montagnardes. Ce sont des petits poënies en prose , dans le genre d'Ossian, dont les sujets lui ont été fournis par l'histoire traditionnelle de son pays et qui ont été esquissés sur les lieux mêmes où se passe l'action. 11 paraît que ce nouveau Macpherson , à l'aide de beaucoup de recherches archéologiques et de quelques études de la langue romance, pourra parvenir à donner une idée de la poésie des Allohroges et des Voconces , anciens habitans des Alpes, qui (de même que tous les peuples des pays de montagnes) ont conservé jusqu'à ce jour quelque idée générale des mœurs primitives. Cet ouvrage est digne d'occuper l'imagination et la plume patriotique du plus jeune habitant du corridor Rouge.
Si l'on conçoit qu'à l'époque où nous
vivons , les rigueurs de la loi sur la presse tendent à arrêter l'essor des jeunes gens emportés par des idées de gloire et d'indépendance , au milieu desquelles ils ont été nourris , on s'explique plus difficilement les sévérités judiciaires dont les hommes de l'âge et du caractère de ?.I. Bonuin peuvent être victimes.
J-.B. BoKNiN n'a pas moins de cinquante ans; il est né à Paris où il a ftiit de fort bonnes études sous les professeurs les plus célèbres de l'époque. Il allait embrasser la profession de médecin lorsque les événemens de la révolution le jetèrent dans la carrière politique, où il se fit connaître par plusieurs ouvrages qui lui ont assigné un rang honorable parmi les publicistes. En 1 795 , il publia ses Réflexions sur Montesquieu; en 1798, sa Réfutation des systèmes des publicistes ^ ou Examen des causes de la société et du droit naturel ; en
i8o5, sa Manière d'étudier les lois; en 1806, une brochure sur le Concordat et la loi organique des cultes.
Ce ne fut qu'en 1807^ à l'âge de trentecinq ans, que M. Bonnin mit au jour ses Principes d'administration publique ^ cet ouvrage, en 2 volumes in-8". , eut trois éditions dans le cours de deux années. Il fit paraître successivement un Traité du droit naturel de V homme et des natioîis, un vol. in-80. ; des Considérations politiques et morales sur les constitutions , un volume ; Histoire de la révolution européenne , un volume in-8°. ; sa lettre à Volney sur les Élémens naturels de la chi^onologie et la doctrine sociale, parut en 1820 et fut traduite en espagnol et en portugais par ordre des cortès auxquelles il l'avait adressée.
Ce fut en 1821 qu'il publia ses Etudes LÉGISLA.TIVES, composées de la réunion des Systèmes des publicistcs et de la Manière d^ étudier les lois, qui avaient paru plusieurs
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années auparavant, et auxquels il s'était contenté de joindre un morceau nouveau sur la. Nécessité de r élude des discussions législatives dans les assemblées nationales de France, comme sources de la législation positive.
Ce dernier écrit amena M. Ronnin devant les tribunaux, où il se vit, avec surprise au moins, condamné à treize mois de prison et à 3,ooo francs d'amende, pour avoir porté atteinte à la morale religieuse dans un passage où il avait été amené à parler des religions eu elles-mêmes, et à leur opposer la morale pure et simple comme élément delà véritable politique. On aurait de la peine à faire entendre à M. Bonnin que les jésuites, du fond de leur tombeau, soient entièrement étrangers à l'arrêt qui le ruine et l'envoie passer treize mois en prison pour un écrit publié vingt-quatre ans avant sa condamnation. M. Bonnin, dont le nom n'est pas sans quelque rapport avec son caractère.
est un citoyen paisible, inoffensif, un père (le famille estimable, un écrivain nistruit, laborieux, dont la conscience, la raison, la probité, ont constamment dirigé la plume,
et cependant il est à Sainte-Pélagie!
Peut-être suis-je encore plus étonné d'y trouver...
Le Page ( Marie-Augustin ) , fils de M. Le Page, arquebusier de l'empereur, et né à Paris en 1790.
Il avait dix-huit ans , et venait d'achever ses études au lycée de Versailles, oii il laissait la réputation d'un des meilleurs élèves de cet établissement, quand il partit ])our rEsj)agne en qualité de sous-officier : deux ans après il entra dans les fusiliers de la garde. Sa faible santé le força d'accepter son congé de réforme au commencement de 181S)..
11 allait rejoindre son oncle maternel f M. Deslandes, secrétaire intime du roi Jo-
BIOGRAPHIE. 21 t
scph Napoléon ), quand il apprit à Bayonne que cet oncle, homme de beaucoup d'esprit et de mérite, sorti de Madrid sous l'escorte d'un riche convoi , avait été massacré à quelques lieues d'Hiéron, dans les bras de sa femme, née Aranza, fille de l'intendant de Catalogne. (Je me suis souvenu que cette scène déplorable était un des épisodes les plus touchans du beau tableau du général Lejeune. ) IMadame Deslandes fut traînée six mois à la suite de INIina , contre la sœur duquel cette dame fut enfin échangée. C'est encore une circonstance à remarquer que ce çneme Mina, quelques années après, fut renfermé dans ce corridor Rouge de Sainte- Pélagie, où le neveu de madame Deslandes se trouve en ce moment.
Après un séjour de quatre ans à Naples chez un de ses parens , receveur-général de la province de Bari , Augustin Le Page revient à Paris en 1816, demande, comme le barbier Figaro, de quoi il est question; et
comme on l'assure que la presse est libre , à condition qu'on ne parlera ni de politique, ni de philosophie, ni de religion , il achète le Courrier des Spectacles; se fût-il rais une pierre au cou ! On l'accuse d'avoir parlé , ou d'avoir laissé parler de politique par allijsiON , et le tribunal le condamne à un mois , puis à deux , puis à six mois de prison. Le seul titre littéraire dont ]M. Le Page veuille se prévaloir est une chanson en vingt-quatre couplets , intitulée la Journée du Lycéen , dont huit collèges se sont disputé la palme. De tous les détenus à Sainte - Pélagie pour délits politiques, M. Le Page est sans doute celui qui doit se plaindre et s'ctonner davantage de s'y trouver : l'urbanité de ses mœurs, la sagesse extrême de ses opinions et la douceur de son caractère semblaient le mettre à l'abri de toute espèce de démêlé avec la police : comment se fait-il qu'il soit à Sahite - Pélagie ?
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Je ne ferai pas la même question à propos de
M. ^I\RCHA.ND. Ce jeune homme , âgé de vingt - cinq ans , riche , instruit , spirituel et modeste, a été condamné à six mois de prison pour le fait de lettres écrites aux jurés dans l'affaire de la Rochelle. Il importe peu qu'il se soit conduit dans son procès avec une grandeur d'âme dont il y a peu d'exemples; qu'il ait pris sur lui seul toutes les charges d'une accusation à laquelle il pouvait, dit-on, rester étranger; qu'il soit dans sa prison un modèle de résVgnation, débouté et de bienfaisance; qu'on puisse citer de lui les traits les plus honorables; la justice n'avait rien à voira toutes ces qualités de son esprit et de son cœur; elle avait à prononcer sur une action que la loi condamne, et dont M. Marchand s'est reconnu l'auteur.
Quant à M. Chaufard ( Michel ) , élève en pharmacie , âgé de vingt- quatre ans, convaincu d'avoir crié de toutes ses forces VIVE Manuel ! sous les fenêtres de ce député le 3 mars 1 82 3 , j'avoue qu'il faut tout le respect que j'ai pour la justice, et toute la déférence que je porte à ses décisions pour ne pas trouver un peu sévère la punition de huit mois de prison infligée à ce pauvrf petit jeune homme , pour une action que je crois, en mon âme et conscience, d'autant plus innocente en elle-même que je l'ai commise cent fois ; et que je me sens toujours prêt à m'unir, de cœur et d'intention , à tous ceux qui crieront çiç'e /Manuel^ uwe la Charte , c /Ve la France , la gloire et la liberté !
Si j'ajoute aux six personnes que j'ai déjà nommées un autre jeune manuéliste ' , le libraire I.huillicr , dont la pénible situa-
' C'est le Moiii qu'on donne à Sainte-Pélagie au
tion doit exciter l'intérêt , et trois militaires dont l'éloge est ici dans toutes les bouches et dans tous les cœurs , on connaîtra non pas tous les habitans du corridor Rouge , mais du moins tous ceux qui s'y trouvent détenus pour délits politiques. Je ne veux cependant pas terminer cette petite biographie sans faire mention , conune je l'ai pro^ mis, d'un de nos plus aimables commensaux, qu'une mesure particulière a séparé des prisonniers pour dettes , qui habitent un autre corps de logis,
Gustave L. de B. , ex-lieutenant de cavalerie et membre de la Légion -d'Honneur, partit pour l'Amérique deux ans après le licenciement de l'armée de la Loire. De re-
jeunes gens condamnés pour le même f.iit que M. Chaufard. Jenedois pas oublier de dire que deux autres raanuéli'stes sont détenus dans le corridor de la détention. ( V'oy. la onzième consolation , page iSg.)
tour à Paris, et lancé clans un monde brillant, où le goût du luxe , le penchant aux plaisirs l'entraînèrent à des dépenses excessives, le désordre se mit bientôt dans ses affaires , et lui fit accueillir tous les projets que des amis dangereux lui présentèrent comme moyens de les réparer : l'un lui fit partager le plan d'une spéculation qui accéléra sa ruine ; et l'autre , en l'initiant aux mystères du jeu de la Bourse , ouv^rit l'abîme où s'engloutit bientôt la plus grande partie de sa fortune : sa perte consommée , ses amis l'abandonnèrent, comme c'est l'usage , et le livrèrent aux fureurs de ses créanciers.
Arrêté pour dettes en décembre 1820, il fut conduit à Sainte-Pélagie , et conçut quelques jours après un projet d'évasion qu'il ne tarda pas à réaliser.
Gustave n'avait pas tout perdu : il lui restait un ami qui venait chaque jour le consoler dans sa retraite. Il le mit dans la
confidence de son projet , et , grâce aux soins de l'amitié la plus active et la plus ingénieuse , le succès couronna son entreprise. Gustave parvint à s'évader de Sainte-Pélagie le 1 3 janvier 1 82 1 , par un moyen qui ferait honneur à l'imagination de l'auteur dramatique le plus habile , et se mit à l'abri de toutes les recherches chez celui qui l'avait aidé à recouvrer sa liberté. M. S***, cet ami dévoué, redoubla de soins et de zèle pendant les dix jours que Gustave resta sous sa garde; mais celui-ci, craignant d'abuser de l'hospitalité généreuse qu'il recevait avec tant de reconnaissance, prit le parti de s'expatrier une seconde fois et de retourner en Amérique.
Le jour même fixé pour son départ il s'était arrêté dans un café ; il lisait les papiers publics. Un de ses amis d'autrefois le reconnut et l'appela par son nom. Ce nom, dont les journaux avaient retenti depuis quelques jours , frappa l'attention d'un de
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ces misérables dont l'infainie est devenue une profession; il suivit le fugitif, et dès qu'il se fût assuré du lieu oii le lieutenant Gustave allait attendre sa chaise de poste, il courut en hâte à Sainte-Pélagie et vendit pour deux mille francs au concierge de cette maison le secret de la retraite de son prisonnier, qui fut arrêté de nouveau au moment où il montait en voiture et recondiiit en prison.
Au bout d'un mois d'une surveillance également incommode pour le concierge de Sainte-Pélagie et pour le prisonnier, celuici consentit à descendre au corridor Rouge, où il est rétabli dans tous les privilèges dont jouissent les détenus pour dettes.
Quelques mois après sa réintégration à Sainte-Pélagie , Gustave fit à ses créanciers des propositions qui furent assez bien accueillies; déjà même il se flattait d'obtenir sa liberté. Un seul écrou cependant effrayait ses espérances , c'était celui d'une
jeune et jolie créancière ; elle croyait se venger ainsi de l'infidélité d'un aimable débiteur qui n'avait pas cessé d'être son esclave; aussi lui adressa-t-il les vers suivans :
A la plus jolie des créancières.
En dépit de tout mon courroux , C'est à toi que j'écris, mon auge; Toi qui me tiens sous les verroux Pour me punir de cette erreur étrange Qui rae Gt te signer plusieurs lettres de change , Et garder l'anonyme au bas des billets doux. Dans mon àme flétrie, éteinte, Le plaisir fait place aux remords, Et j'ai lu chacun de mes torts Sur chaque mur de cette enceinte.
Ah ! fallait-il une contrainte Pour te donner prise de corps ?
La colère de M™''. A. F. ne tint pas contre cette réparation ; le lendemain elle se rendit à Sainte-Pélagie et signa la levée de
l'écrou : on ne m'a pas dit à quelles conditions.
Mais les négociations entamées avec les autres créanciers n'eurent pas une aussi favorable issue, et Gustave prit dès lors la résolution de ne plus sortir qu'au terme de la loi du sêjow quinquennal. Voilà deux ans qu'il vit au corridor Rouge., partageant son temps entre la musique, la littérature, et la société de la plus aimable cj^éancierc.
J'avais besoin de faire connaître individuellement cliacun de mes compagnons de captivité, pour être autorisé à dire qu'il est rare à Paris même de réunir dans le même salon des hommes plus spirituels, plus aimables et de meilleure compagnie, dans toute la force du mot.
Quelque certitude que j'aie acquise par l'exemple de M. Magalion des traitemens odieux auxquels ils sont exposés , la place qu'occupe M. Franchet doit leur donner l'espérance d'un meilleur avenir;
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Il connut le malheui' et doit y compatir.
M. Francliet pourrait-il avoir oublié qu'il fut arrêté par ordre du conseil d'état , le i 5 février 1811; qu'il fut conduit à Sainte- Pélagie et qu'il passa trois ans au corridor Rouge? Il est vrai qu'il n'était accusé que de correspondance secrète avec l'étranger ; mais enfin cela passait alors poiu' un délit politique de la nature la plus grave, et l'on frémit de penser que sous le gouvernement ombrageux où nous vivions alors , une action aussi simple aurait pu être considérée comme un crime d'état.
Grâce au ciel , M. Francbet a été victime d'une simple mesure administrative, et le directeur de la police d'alors n'a point aggravé sa peine; du moins je n'ai point entendu dire qu'il ait été mis à la détention , qu'on lui ait refusé Xa pistole ^ qu'on l'ait forcé à revêtir la veste bicolore , ni même qu'on l'ait obligé de travailler huit heures