LE CORRIDOR
premières lignes de cette description suffiraient pour le faire connaître.
Le corridor Rouge se compose de 2 3 cellules (je suis déterminé à ne point prononcer le nom de cacliots ) ; toutes sont occupées , le plus grand nombre par deux personnes, et cependant il ne se trouve en ce moment dans, ce corridor que treize détenus pour délits politiques; on en conclura sans doute qu'on a jugé à propos d'y introduire des condamnés d'une autre espèce , mais du moins que chacun des détenus de la première catégorie a la jouissance exclusive des huit pieds carrés que l'on appelle sa chambre: cependant il n'y a de vrai que la première partie de cette conclu-
sion.
Il est six heures du matin , j'entends rouler mes verrous , et je puis rae promener dans notre corridor. J^en vois ouvrir successivement toutes les portes, et je m'amuse à observer les détails du lever des prison-
iiieis , moins somptueux, sans doute, mais peut-être plus gai que celui des Tuileries. La vieille laitière arrive : chacun vient remplir, d'un lait éclairci par l'eau de la Seine, un vase d'une terre moins précieuse que celle que l'on colore à Sèvres; de tous côtés les petits réchauds s'allunient , le lait et le café bouillonnent ; quelques prisonniers déjeunent; d'autres, la pipe à la bouche, arpentent le corridor à grands pas d'un air sinistre ou rêveur; ceux-ci jurent , ceuxlà chantent, et la chanson qu'ils fredonnent indique presque toujours l'idée dominante qui les occupe. Si cette observation est vraie il suffirait peut-être de dire que les refrains patriotiques de notre célèbre Béranger sorit presque les seuls que j'aie entendus pendant mon séjour à Sainte-Pélagie, pour faire connaître le caractère et l'opinion de mes compagnons d'infortune : mais quelquesuns d'-entre eux se distinguent par de si
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nobles traits, par des qualités si brillantes, que je ne puis me refuser au plaisir de tracer leurs portraits tandis que j'ai le modèle sous les yeux. Avant de m'occuper des personnes, jetons encore un coup d'œil sur leur habitation.
J'ai dit que chacune des chambres était trop petite pour y loger sainement un prisonnier, quand la saison ne permet pas d'en tenir la fenêtre ouverte ; combien le séjour doit en être insupportable quand on y place un second lit, ce qu'on appelle doubler un homme en termes de prison! Rien de plus hideux que l'aspect de ces cellules dans leur état primitif; quatre murailles nues et sales, fermées d'une porte surchargée de serrures et de verrous énormes , éclairées par une petite fenêtre carrée , dont les barreaux épais forment une espèce de rideau de fer qui intercepte une partie des rayons du jour; pour meubles, (à moins
d'une autorisation spéciale pour vous en procurer d'autres à vos frais) un lit de sangle, sous le nom technique Aq pis tôle ^ une paillasse, une mauvaise couverture, et une espèce de seau dont je dois laisser deviner l'usage nocturne : tel est l'aspect que présente la plus grande partie de ces cellules dont quelques-unes offrent un coup d'œil moins repoussant, grâce à l'industrie ou à l'aisance du prisonnier qui les habite.
Historien exact, je dois dire qu'une des cellules de ce corridor contraste de la manière la plus complète et la plus inattendue avec toutes les autres : c'est celle qu'occupe le lieutenant Gustave L. de B. Si l'on pouvait oublier l'antichambre qui vous y conduit, on croirait entrer dans un boudoir de la Chaussée-d'Antin.
Un de ces rideaux qu'on appelle portière chez les grands seigneurs recouvre l'odieuse porte aussitôt qu'on est entré. Un lit, en forme de divan , décoré avec autant de
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goût que d'élégance , occupe le fond de cette jolie chambre à deux croisées, que tapisse un papier-mousseline bordé d'une guirlande de roses; un superbe piano d'Erard fait face au divan ; plusieurs tableaux et des portraits de femmes charmantes , dont je crois avoir vu errer quelquefois un des modèles dans le sombre corridor , se répètent pour le plaisir des yeux dans les glaces qui occupent deux des panneaux de la chambre et en doublent la grandeur ; des rideaux de soie pourpre qui drapent les croisées, et des fleurs dont la tige s'élève le long des barreaux, achèvent de dérober aux regards tout ce qui pourrait ramener à l'idée d'une prison.
On pourra s'étonner d'un luxe si complètement étranger aux lois somptuaires en vigueur dans le corridor Rouge, et déjà le mot Aq prwilége est sorti de la bouche de mes lecteurs ; je me hâte donc de prévenir tout soupçon défavorable à l'impartialité du
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concierge de la maison, en prévenant que le lieutenant Gustave , bien qu'habitant du corridor Rouge , n'y est détenu à la requête d'aucun procureur du roi, et que ses créanciers seuls l'y retiennent. J'aurai l'occasion de faire connaître, dans le chapitre suivant, par quelle circonstance particulière on a fixé son domicile dans un corps de logis séparé de celui qu'occupent les autres débiteurs. E. J.
Ttj*i. I. Le.t Hennils^., 5* éJil.
N°. xiii. — 2 mai 1823.