SEIZIÈME CONSOLATION
Il n'était que quatre heures du matin ; j'avais presque aussi mal dormi que si j'eusse été dans un palais ; immobile, et le coude appuyé sur ma chétive table de bois blanc , dont j'ai eu tant de peine à égaliser les quatre supports , la figure exposée de profd aux premiers rayons du soleil naissant, si ma l)oiiclie eût rendu des sons harmonieux , on aurait pu me prendre pour la statue de Memnon; mais au lieu de chanter, je me mis à philosopher ; j'avais , par hasard , sous
les yeux une pièce de cinq francs qui me présentait le buste monumental de Sa Majesté, à qui je me permis d'adresser familièrement la parole.
« Sire , dis-je à la pièce d'argent , faites- » moi l'honneur de me dire si vous êtes » ])eaucoup plus libre que moi : V. M., qui » sait son Horace par cœur , n'a pas besoin » que je lui rappelle ces deux, vers :
aliéna negotia centum
Per caput, etc.
n Que d'affaires ! que de devoirs! qued'en- » nui ! vous en ?iVQï par-dessus les oreilles; » ( mille pardons de me servir de cette ex- » pression vulgaire , mais vous savez mieux » que personne qu'il n'y a pas d'autre moyen » de rendre le per caput et circa saliunt » latus du texte latin. ) Pour moi , sire , « qui n'ai sur les bras ni la guerre d'Éspa- » gne , ni les ministres de France , ni ceux » d'Angleterre , ni les ultras, ni les jésuites,
» je me crois et je me trouve en effet plus » libre qu'un roi dont l'esprit, aussi vaste 1) que profond , est forcé de mener de front » tant d'affaires à la fois , de concilier tant » d'inconciliables , de désunir tant d'msépa- » râbles , et de conduire une machine aussi » compliquée sans en briser les ressorts.
» S'il y a quelque chose de paradoxal à y> soutenir que je suis en prison plus libre » que V. M. sur le trône , il est du moins » certain que je suis plus heureux. »
Etre heureux comme un roi , dit le peuple hébété. Pauvres fous ! au booheur que fait la majesté ? ;
J'étais trop bien lancé dans les hautes régions de la philosophie pour m'arrôter en si beau chemin.
La plupart des hommes , me disais-je , n'ont pas de mouvement qui leur soit propre ; le vent de l'opinion , de la faveur ou de la disgrâce, les fait mouvoir en tous sens;^
2l^6 les visites.
c'est une armée dont la volonté n'est pour rien clans les évolutions qu'elle exécute.
Supposez quarante ou cinquante mille pauvres diables contraints d'aller courir quand ils voudraient rester chez eux; marciiant , campant , décampant sans cesse ; prenant des villes ouvertes ou fermées , des canons troués ou encloués ; ces gens sont en prison comme moi ; car une prison est un lieu où l'on vous force de rester malgré vous, et de faire ce que vous ne voulez pas ; avec cette différence en ma faveur , que je pense et que ces braves gens ne pensent pas. On a beaucoup trop médit de la solitude , et je suis quelquefois de l'avis de Scipion : ISunquain minus solus quam cîim solus , disait cet excellent homme, qui sut être un héros et un grand orateur , un homme de génie et un homme modeste. Quels sont les grands moyens de la pensée ? le temps , la patience et la méditation : où trouve-t-on plus de temps (^\i'x\ prison? où s'exerce-l-on
LES VISITÇS. 247
mieux à Vàpalience? où se forme-t-on mieux à la méditation^ C'est en prison, suivant la parole sainte, qu'on apprend à employer le loisir de chaque minute. J'ajouterai que c'est en prison qu'on apprend à connaître les hommes
J'achevais d'écrire cette dernière phrase, lorstjue mon gaixlien vient me prévenir qu'on me demande au salon.
Cette interruption change le cours de mes idées , et je prévois qu'après avoir commencé ce chapitre par des réflexions sur la solitude, je le finirai par des observations sur les visites.
Je rentre dans ma cellule , après avoir passé trois heures au salon. Je crois avoir déjà dit que ce qu'on appelait emphatiijuement salon à Sainte-Pélagie est un parloir de cinq pieds plus bas que le sol d'une cour plantée d'arbres rabougris, qui prend à son tour le nom de jardin. Quatre murailles
nues et sales , éclairées par quelques soupiraux, forment cette espèce de galerie, dont tout l'ensemble consiste en quelques bancs de bois vermoulu : c'est là que chaque jour, le jeudi et le dimanche exceptés, nous avons tenu notre cour plénière. (Qu'on nous pardonne cette expression en faveur de l'antithèse.) D'ailleurs si l'on voulait y voir un mouvement d'orgueil , nous le justifierions en publiant la liste des courtisans assidus de notre captivité ; on n'y verrait pas seulement des guerriers qui ont rempli l'Europe de leur gloire , des grands orateurs dont la tribune répète encore les accens , des nobles pairs, d'illustres étrangers , des médecins , des hommes de lettres, des artistes célèbres et des femmes charmantes; mais on y verrait aussi , et sur les mêmes bancs , des bonnes gens , des artisans du quartier , à qui nous ne devons rien, et qui nous aiment assez pour perdre un temps précieux à venir nous rendre visite.
Je vais rarement à l'Académie , dont j'ai pourtant l'honneur d'être membre , et je n'avais pas le droit d'espérer que mes trente - neuf immortels confrères vinssent abaisser leur front académique sous les voûtes de ma prison. Six d'entr'eux. m'ont donné ce témoignage personnel d'estime et d'amitié, et sont venus s'assurer par leurs yeux qu'on ne m'avait point envoyé à Poissy avec quelque galérien. Et pourquoi non ? Je suis de l'Académie? mais n'a-t-on pas envoyé dans cette prison des malfaiteurs , M. Magallon et plusieurs hommes de lettres , qui seront de l'Académie , lorsque nous n'en serons plus ? Peut-être est-ce là le cas d'observer que l'illustre compagnie à laquelle j'appartiens est instituée , non-seulement pour honorer les lettres , mais pour protéger ceux qui les cultivent ; et que les persécutions dont ils sont l'objet ne devraient pas lui rester aussi complètement
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étrangères. Si l'Académie se flattait que ses membres du moins fussent à l'abri du malheur qui a frappé le jeune Magallon , je l'enverrais toute entière en consultation chez tel homme de robe dont le nom mal prononcé fait toujours rougir la femme , qui lui répéterait ce qu'il disait il y a quelques jours, avec cette intempérance de paroles qui est le caractère particulier de son éloquence : « Que la loi M est égale pour tous, qu'elle ne fait point » de différence entre ce qu'on appelle au- » jourd'hui délits politiques, et ce qu'on a » de tous temps appelé délits infamans; )) et ([ue par conséquent la même peine » peut être infligée à des délits sembla- » blés. »
Mais laissons l'académie, et, par une transition qu'on trouvera peut-être un peu brusque , parlons des femmes qui ne nous ont point abandonnés dans notre solitude ; et, pour ne rien diminuer du mérite de leur
sacrifice, disons d'abord que le plus jeune des deux prisonniers qu'elles viennent consoler par leur douce présence a vu s'accomplir son dixième lustre. Après cette confidence on trouvera plus touchant le contraste de ce lieu d'horreur et de dégoût avec des femmes élevées dans toutes les habitudes du luxe et de la mollesse, qui viennent chaque jour s'y enfermer quelques heures; celles qui ne respirent que l'air embaumé des parfums et des fleurs , qui ne s'asseyent que sur l'édredon, dont les pieds ne foulent que de riches tapis, ne craignent pas d'affronter l'air épais et humide de notre salon souterrain , et de s'asseoir sur d'étroits bancs de bois , dont la dureté est le moindre inconvénient. J'insiste sur ces désagrémens physiques parce que ce sont les seuls auxquels les femmes attachent elles-mêmes quelque prix, et dont elles veulent qu'on leur tienne compte.
La conversation , dans ces assemblées pleines de charmes , n'est qu'un long commentaire de ces questions amicales : Comment votre santé se trouve-t-elle du régime des prisons? que peut-on faire pour rendre votre position plus supportable ? comment passez-vous votre temps?.... Tous ces discours qu'animent des réflexions plus ou moins piquantes , plus ou moins gaies sur l'époque où nous vivons, seraient d'un trop faible intérêt pour trouver place ici ; d'ailleurs quatre heures sonnent, nos amis nous quittent, et je rentre dans ma cellule pour achever mon chapitre ; je retrouve sur mon papier ma pièce de monnaie, et continuant à m'adresser à la noble effigie qu'elle me présente :
« Sire, vous avez connu le malheur de » Texil, plus cruel que la prison; vos amis, » comme les miens, sont-ils restés fidèles à
» votre infortune? Étiez-vous à Hartwel » aussi lieureux que je le suis à Sainte- » Pélagie? »
JN°. XVII. — G mal iSaS.