DIX-SEPTIEME CONSOLATION
Parmi les grands hommes qui m'ont accompagné à Sainte-Pélagie , et qui sont toujours prêts à m'offrir quelque avis utile et quelque réflexion consolante , je retrouve avec plaisir le sage Socrate et le divin Platon. Pour comble de bonheur, leur savant interprète, M. Cousin, semble inspiré de leur génie, et me paraît jusqu'ici le seul traducteur qu'ils eussent eux-mêmes jugé digne de les entendre. Ce n'est point un de ces vulgaires érudits dont l'esprit n'a que
« Mélilus, iils de Mélitijà, du l)ourg de Pithos , accuse, par serment , Socrate, fils de Sophronisquc, du bourg d'Alopèce. Socrate est coupable en ce qu'il ne reconnaît pas les dieux de la république , et met à leur place des extravagances démoniaques. Il est coupable en ce qu'il corrompt les jeunes gens. Peine , la mort. »
Mélitus, faisant le rôle d'accusateur public , soutient ses allégations par des discours étudiés, et, selon l'expression même de Socrate , brillans de tous les artifices du langage. On devine aisément qu'il n'épargna ni les injures, ni les calomnies , ni les déclamations. Je suis facile que le temps nous ait envié ce réquisitoire.
Voilà donc -Socrate accusé de ne pas croire aux dieux de la république. Il est vrai que ce pbilosophe avait peu de foi aux colombes de Vénus et au cygne de liéda il doutait des métamorpboses de Jupiter , et même des filets de Vulcain. Mais Aristo-
M. COUSIN. 2JÇ)
pliane , son premier délateur , était bien moins respectueux que lui envers les divinités de la Grèce ; il n'avait pas même épargné dans ses facéties populaires le souverain des dieux, et avait exposé l'Olympe tout entier à la risée des Athéniens. Cependant Aristophane ne fut point en butte à des poursuites judiciaires. Les magistrats d'Athènes , aussi patiens que leurs dieux , ne lancèrent point la foudre sur l'impie ; il vécut et il mourut en paix.
xlprès un tel exemple comment expliquer l'accusation , le jugement et le supplice de Socrate qui n'avait jamais insulté personnellement, ni Jupiter, ni aucune autre divinité de sa cour, et qui ne s'était pas même permis la plus légère plaisanterie sur leur compte ? Il ne blâmait ni les sacrifices, ni les fêtes, ni les autres cérémonies de la religion ; il s'était même soumis, comme citoyen, aux formes extérieures du culte public. Ses disciples bien- aimés ^
Xénophon et Platon, qui ont recueilli ses paroles avec un soin pieux , nous ont appris que les lois civiles et religieuses de la république lui inspiraient un sentiment profond de respect. Quel fut donc le vrai motif qui souleva contre lui une si violente persécution ?
M. Cousin croit que les efforts de Socrate pour soustraire la morale au dogmatisme religieux, et faire triompher la raison delà fausse sagesse de son temps furent la cause de son procès , et le motif de sa condamnation. Quelque puissante que soit pour moi l'autorité d'un esprit aussi élevé, j'ai quelque peine à adopter cette opinion. L'expérience de tous les temps nous a suffisamment prouvé qu'en ménageant les hommes il est peu dangereux d'attaquer les doctrines. Aristophane en insultant les dieux laissait leurs ministres en repos. Si au lieu de lancer ses traits sur des citoyens isolés , il eût hasardé de tourner en ridicule quel-
que prêtre d'Eleusis, ou quelque sacrificateur de Minerve , tout l'ordre sacerdotal se fût réuni contre lui , et je ne doute point qu'il n'eût succombé sous le poids de leur vengeance.
Après avoir lu avec attention l'histoire du procès de Socrate , je suis porté à croire que l'accusation d'impiété envers les dieux , d'outrage à la morale publique , ne fut que le prétexte de sa condamnation , et qu'il faut en chercher la véritable cause dans des haines personnelles , dans les ulcérations de l'intérêt et les blessures de l'orgueil ; un passage de l'apologie peut jeter quelque lumière sur ce sujet; c'est celui où Socrate raconte les épreuves qu'il a fait subir à ses concitoyens , tels que les politiques, les orateurs , les poètes, les artistes; c'est-à-dire, tous ceux qui influaient sur les assemblées du peuple , et qui exerçaient le pouvoir religieux et civil de la république. Socrate les interrogeait à sa ma-
nière , et leur prouvait jusqu'à l'évidence qu'ils étaient des ignorans. Cette découverte les mettait en fureur , surtout les politiques et les prêtres, qui avaient de grandes prétentions à la science. Cette remarque me paraît d'autant mieux fondée que Socrate dit lui-même à ses juges, en parlant de ces inimitiés : « Je sentais bien quelles )) haines j'assemblais sur moi, j'en étais af- » fligé , effrayé même.» «Voilà, ajoute-t-il » ailleurs, les recherches qui ont excite contre « moi tant d'inimitiés dangereuses. » Ses accusateurs représentaient toutes les classes de ses ennemis : Mélitus les poètes; Anytus les politiques et les artistes; Lycon les orateurs.
« Athéniens , dit encore Socrate en ter- )) minant la première partie de sa défense , » vous avez entendu la vérité toute pure; je » ne vous cache et ne vous déguise rien , » quoique je n'ignore pas que tout ce que » je dis ne fait qu'envenimer la blessure ;
» et c'est ceia niêine qui prouve que mes » paroles sont vraies , et que je ne me suis » pas trompé sur la source de ces calom- » nies. ))
Veut-on quelque chose de plus fort , Socrate, revenant sur cette idée, dit encore : 'c Ce qui nie perdra, si je succombe, ce ne }' sera ni Mélitus, ni Anytus ; mais l'envie » et la calomnie, qui ont déjà fait périr tant » de gens de bien , et qui en feront périr » tant d'autres; car il ne faut pas espérer » que ce fléau s'arrête à moi. » Socrate connaissait bien la nature humaine.
Je ne doute point que Mélitus et Anytus n'aient couvert leurs imputations calomnieuses des plus beaux dehors , et qu'ils ne se soient servis de ces prétextes si souvent employés, d'amour de l'ordre et du bien public , à l'abri desquels tant d'outrages à la raison et à la justice ont été commis. Il me semble entendre ces infâmes délateurs s't\;rier : « Oui, Socrate, tu es un ennemi
» de la république et des principes qui la » soutiennent; tu séduis la jeunesse, tu lui » apprends à mépriser la religion et les lois » du pays ; tu fais des jeunes Athéniens auw tant de séditieux qui secouent le joug de » l'autorité , dédaignent les instructions des » hiérophantes , et veulent tout mesurer » avec leur raison. Il y a dans tes doctrines » une tendance à bouleverser l'état. So- » phiste dangereux et subtil, tu flattes les » passions de tes disciples; c'est toi qui as » pei'du Alcibiade ; c'est toi qui as façonné w Critias ' à la tyrannie. Il faut que tu pé- » risses pour le salut d'Athènes, et que ta » mort désarme la colère des dieux. »
On sait combien il est difficile de se défendre de ces vagues accusations devant des juges passionnés ou corrompus. L'arrêt est médité d'avance , et Minerve elle-même se-
' Critias, run des trente oligarques, avait été au Boiiibie des auditeurs de Socrate.
fait descendue du Parthénon pour i)laider la cause de Socrate qu'il l'aurait perdue. Ce qui m'étonne, et ce qui l'étonna luimême , ce tut la faible majorité qui vota pour sa condamnation. Il déclare qu'il était loin de s'y attendre; « car, à ce qu'il paraît , dit-il , il n'aurait fallu que trois voix tle plus pour que je fusse absous. » Cette circonstance est importante ; elle prouve que les ennemis de Socrate ne purent alléguer contre lui aucun fait positif, et qu'ils se trouvèrent réduits à la violence des déclamations Je parierais bien qu'ils firent subir à ses discours les tortures les plus exquises de l'interprétation ; qu'ils lui prêtèrent des intentions qu'il n'avait pas; qu'ils le représentèrent comme un factieux en état de conspiration permanente contre la république. S'ils avaient pu démontrer avec clarté qu'il était un mauvais citoyen, un ennemi des lois, il n'est pas à présumer que, sur cinq cent cinquante-six
Tosi. 1. LfS Ueniiites , 5'. viVit. 22
juges, deux cent soixante et quinze eussent opiné en sa faveur.
Je ne serais pas éloigné de penser , et je crois que M. Cousin est :\ peu près du même avis , qu'il existait deux partis dans Athènes à l'épocjue où Socrate mourut, et qu'il était du parti de l'opposition; ou bien , ce qui revient au même, que Mélitus, Anytus et Lycon le firent passer pour un frondeur. Dans cette hypothèse tout s'explique facilement. Plus d'une expérience a prouvé qu'il est inutile de raisonner avec des hommes possédés du démon de parti. Alors les dénominations font tout. On ne demande plus d'un homme accusé s'il est en effet coupable, si la dénonciation portée contre lui n'est pas sortie d'une source fangeuse ,^ si elle n'est pas le produit de la haine et de l'envie; on s'enquiert seulement à quel parti il appartient. Voulez-vous le perdre, dites qu'il est du parti opposé à la faction qui domine, et soyez sur qu'il sera jugé sans
être entendu, ou du moins sans cire écouté. Cela se passait ainsi du temps de Socrate.
J'ai envie de faire une ipierelle à M. Cousin , et de discuter un moment avec lui. C'est un amusement qu'on peut se permettre en prison, et qui, je l'espère au moins, ne sera pas considéré comme séditieux.
M. Cousin nous dit : a C'est l'esprit du temps et non pas Anytus ni l'aréopage qui a mis en cause et condamné Socrate. »
Voilà une proposition qu'il me parait trèsimportant d'éclaircir.
Lorsque Socrate fut traduit devant l'aréopage, il y avait quarante ans que ce ()liilosoplie faisait profession d'instruire la jeunesse atliénienne. Il ne tenait point école; il ne se cachait point dans les ténèbres pour répandre ses doctrines. Ses leçons étaient publiques , si l'on peut appeler leçons des entretiens familiers oîi il rccommandait la pratique de toutes les vertus, l'obéissance aux lois, le respect de soi-
268 PLA.TON. SOr.r.ATE.
même, l'amour de la patrie; où, pour rne servir des paroles énergiques dé Cicéron, il faisait descendre la philosophie du ciel sur la terre, la plaçait dans les villes, lui ouvrait l'entrée des maisons particulières, l'introduisant ainsi dans les habitudes ordinaires de la vie pour la régler suivant les lois de la sagesse '.
Dans le temps même que Socrate remplissait cette importante ïnission, les premiers coups furent portés aux croyances populaires; les divinités mythologiques furent immolées sur la scène par l'audace des poëtes, et il se fit une révolution dans les idées : des actes publics nous l'attestent, et je n'en veux d'autre preuve que la mutilation des statues de Mercure, attribuée à de jeunes étourdis inspirés par Alcibiade. Cette action inouïe ne pouvait avoir lieu qu'à une époque où la raison s'élevait sur les dé-
' Cic, Tusc. quœs., liv. 5 , n. lo.
bris des vieilles doctrines, et où il s'élait fait un changement notable dans les opinions. Nul doute que Socrate n'ait contribué pour sa part à ce mouvement des esprits. Il ne se déclarait point contre les dieux publiquement reconnus et honorés; mais en séparant, comme dans l'Euthyphron, le sentiment moral, des formes religieuses et accidentelles qui en altéraient la pureté , il rendait à la raison toute son indépendance, et affranchissait la pensée du despotisme de l'autorité.
On se ferait difficilement une idée du nombre de ses disciples et de l'ardeur avec laquelle les jeunes Athéniens accouraient à ses leçons. Je ne parlerai ni de l'aventure de Xénophon, ni de celle d'Aristippe; ce que Plutarque et Aulu-Gelle racontent d'Euclide le iAIégarien, prouve suffisamment jusqu'où allait la passion des disciples de Socrate pour profiter de ses instructions. Athènes et Mégare étaient alors en guerre ;.
l'animosité réciproque était si violente qu'on faisait prêter serment aux généraux athéniens de" ravager le territoire de Mégare deux fois Tannée, et qu'il était interdit aux Mégariens, sous peine de la vie , de mettre le pied dans l'Attique. Cette défense ne put arrêter Euclide. 11 sortait de la ville sur le soir en habit de femme , la tête couverte d'un voile , et se rendait la nuit au logis de Socrate. Il y restait jusqu'à la pointe du jour, et retournait chez lui sous le même déguisement.
Telle était l'influence de Socrate qu'Aristophane, qui ne cherchait que d'illustres victimes, entreprit de l'immoler sur la scène, et composa contre lui la comédie des Nuées. C'est à cet événement que Socrate fait allusion dans son apologie, lorsqu'au nombre de ses premiers délateurs il parle d'un certain faiseur de pièces de théâtre. 11 faut avouer qu'il n'y a pire engeance sur la terre que ces écrivauis , travaillés de l'envie de nuire, et
M. COUSTN. 2'yi
presfjue toujours par les plus vils motifs. 80crate était Tadmirateur d'Euripide ; il aimait les tragédies de ce poëte, où se trouvent d'excellens principes de morale. A.ristopliane haïssait Euripide de cette haine inextinguible que font naître trop souvent les rivalités de réputation et de succès. C'était Euripide qu'il voulait aussi blesser en attaquant son ami; plus cet ami avait d'ascendant sur l'opinion , plus il importait de l'affaiblir. C'est ainsi qu'on déshonore la noble profession des lettres.
Dans la comédie d'Aristophane, Socrate est représenté comme un ennemi des dieux ; comme un homme gonflé d'orgueil , plein d'estime pour lui-même, et de mépris pour les autres. Si l'esprit du temps dont parle M. Cousin eût été si hostile envers Socrate, il se fût alors soulevé contre lui. Mais l'existence de Socrate ne fut point trouldée; on dit même qu'il assista à la première représentation des Nuées ^ sans s'émouvoir
et sans marquer le moindre déplaisir. Quelques étrangers voulant savoir qui était ce Socrate dont le nom revenait si souvent dans la pièce, il se leva de sa place, et se montra aux curieux tant que l'action dura. Quelques amis s'étonnaient de son sangfroid et de sa patience. «Que voulez-vous? répondit Socrate, j'imagine que j'assiste à un grand repas oii les convives se plaisent à s'égayer à mes dépens; je ne veux pas troubler la joie du banquet ; il faut savoir entendre raillerie. »
Il est donc évident qu'on regardait alors comme des traits comiques ces reproches d'incrédulité et de mépris pour les dieux adressés à Socrate; il fallait nécessairement que les idées eussent beaucoup changé à cet égard ; et, si l'on veut bien observer que vingt années s'écoulèrent entre l'apparition des Nuées et le procès du philosophe , on concevra sans peine tous les progrès de L'opinion , dans ce long espace de temps ,
chez un peuple aussi spirituel que les Athéniens.
Je regarde donc comme une chose certaine que l'esprit général de l'époque favorisait Socrate , et je serais glorieux de ma petite érudition , si M. Cousin revenait à mon avis. Reste une difficulté que j'ai prévue , et dont il sera facile de délivrer mon système.
On me dira sans doute : Si l'esprit du temps protégeait Socrate, comment se faitil qu'il ait été condamné à mort ?
Je crois que je résoudrai cette question d'une manière très-satisfaisante pour un lecteur raisonnable. Un changement de doctrines, surtout lorsque des intérêts matériels sont liés à ces mêmes doctrines , ne se fait pas tout d'un coup. Les germes des opinions nouvelles sont d'abord jetés dans les esprits ; ils ne deviennent féconds et ne se développent que par degrés ; ils passent avec lenteur d'une intelligence à l'au-
To.M. 1. Les Hermites, 5'. édit. 23
tre , et il leur faut un temps considérable pour devenir des idées fixes et générales. Pendant toute cette époque , leur végétation intellectuelle n'éprouve aucun obstacle ; on médite, on disserte, on fouille les principes , et l'on en fait sortir toutes leurs conséquences sans alarmer personne. L'instant critique est celui où l'on veut en faire l'application. C'est alors que tous les intérêts attachés aux vieilles doctrines se mettent en révolte et font résistance. Alors la lutte s'engage; le résultait définitif n'est pas douteux; mais le combat est opiniâtre, et même quelquefois assez long.
Pense-t-on que les congrégations sacerdotales d'Athènes fussent charmées de voir diminuer leur considération , et surtout la quantité de victimes grasses dont la partie la plus succulente était destinée aux dieux, c'est-à-dire aux prêtres? Cette foule nombreuse qui vivait dévotement à l'ombre des autels de Minerve et de Jupiter, et dont
yi. COUSIN. 2nj
la croyance était un intérêt personnel , devait facilement accueillir toutes les calomnies dirigées contre un philosophe qu on déclarait hostile envers les dieux, ou même indifférent à leur culte ; car, dans des temps pareils, l'indifférence en matière de religion est un crime irrémissible. 11 faut croire ou avoir l'air de croire , si l'on veut vivre en repos. C'est ce qu'il y a de nneux à faire pour un homme qui se sent quelque répugnance pour la ciguë.
Les doctrines mythologiques étaient donc décréditées dans Athènes , mais elles faisaient partie intégrante de la constitution de l'état. Les pompes du culte étaient tout à la fois religieuses, politiques et civiles. Les hommes en pouvoir, les orateurs , les magistrats ennemis de toute réforme , et armés de la force des lois, se débattaient contre l'esprit du temps , et il suffisait de parler à leurs passions ou à leur intérêt pour en obtenir d'injustes condamnations.
'2'j6 PLATON. SOCRATE.
Ce fut donc l'esprit des vieux temps qui tua Socrate, et non les nouvelles opinions. On savait qu'il mourait innocent, ses juges le savaient eux-mêmes ; mais ils étaient sous la domination d'un parti, Socrate ne s'y trompa point , il n'ignorait pas sa destinée ; il avait même pensé à garder le silence devant l'aréopage ; et il déclara qu'il ne se défendait que pour obéir à la loi.
Tel est l'effet de l'injustice et des proscriptions , qu'elles donnent plus de force aux doctrines qu'on veut anéantir. La mort de Socrate, loin de nuire à la philosophie, servit à la rendre encore plus populaire. Libanius nous dit qu'Athènes fut plongée dans le deuil. Bientôt , et ceci est une preuve sans réplique de mon opinion sur les vraies causes de ce grand crime du fanatisme , bientôt on demanda compte aux accusateurs du sang innocent qu'ils avaient fait répandre. Mélitus fut condamné à mort, les autres furent envoyés en exil. Piutarque
observe que les ennemis connus de Socrate inspiraient une telle horreur à leurs concitoyens , qu'on ne voulait ni leur donner de feu , ni répondre à leurs questions , ni se trouver avec eux aux bains. La plupart s'arrachèrent la vie dans les convulsions du désespoir '. S'il faut en croire Diodore , et je ne vois aucune raison de repousser son témoignage , les Athéniens firent élever à Socrate une statue de bronze, de la main de Lysippe. Ils lui dédièrent, comme à un demi-dieu , un édifice qu'ils nommaient dans leur langue Socratéion , c'est-à-dire chapelle de Socrate. Voilà des faits qui me semblent prouver contre M. Cousin que ce fut la passion , la haine , les calomnies du parti fanatique d'Athènes, qui condamnèrent Socrate , et non l'esprit du temps.
L'apologie de Socrate, recueillie par Platon, son disciple bien-aimé , est un admi-
- Plut., de Invidid et Odio.
278 PLATON. SOCR\TE.
rable chef-d'œuvre, Cicéron ne pouvait s'empêcher de verser des larmes en la lisant, et il est vrai que je ne connais rien dans l'antiquité de plus noble à la fois et de plus pathétique. Qu'on se figure un vieillard de soixante-dix ans , d'une vie sans tache, qui avait remporté le prix de la valeur à la bataille de Délium , et n'avait pour ainsi dire respiré que pour le bonheur des hommes; point orgueilleux , point farouche, du naturel le plus doux , du caractère le plus gai , aimant à cultiver les Muses, ne rougissant même pas dans sa vieillesse d'apprendre à jouer de la lyre ^ Cet homme plein de sagesse a le malheur d'aimer et d'enseigner la vérité : cela suffit , c'est un corrupteur de la jeunesse , un athée , un factieux ; il est traduit devant un tribunal vendu à quelques fanatiques ;
• Socrates, jam senex, institut lyrà non erubescebat. Quintil., lib. I, cap. 10.
liniquité triomphe , il boit le poison sans pâlir, et sa mort est pour sos disciples une dernière et sublime leçon.
On croit (jue la franchise de son apologie irrita la majorité de ses juges ; qu'il aurait mieux fait de les ménager, de faire des concessions , de descendre même aux prières et aux larmes. 11 ne crut pas convenable d'employer ces sortes de moyens, et il eut raison. Lorsqu'il fut condamné, il dit : a Athéniens , je succombe pour n'a- » voir pas voulu me lamenter, pleurer et » descendre à toutes les bassesses auxquelles » vous êtes habitués. Mais le péril où j'étais n ne m'a point paru une raison de rien » faire qui fût indigne d'un homme libre ; )•> et maintenant encore, je ne me rcpens » pas de m'être ainsi défendu. J'aime beau- » coup mieux mourir qne de devoir la vie n à une lâche apologie. Ni devant les tri- » bunau\ , ni dans les combats , il n'est
» permis ni à moi , ni à aucun autre , d'em- » ployer toutes sortes de moyens pour éviter » la mort. Tout le monde sait qu'à la guerre » il serait très- facile de sauver sa vie en » jetant ses armes, et en demandant quar- » tier à ceux qui vous poursuivent. De » même, dans tous les dangers, on trouve » mille expédiens pour éviter la mort quand w on est décidé à tout dire et à tout faire. Eh ! » ce n'est pas là ce qui est difficile , Athé- » niens , d'éviter la mort ; mais il l'est beauw coup d'éviter le crime ; il court plus vite » que la mort. C'est pourquoi , vieux et i> pesant comme vous me voyez , je me suis )) laissé atteindre par le plus lent des deux ; » tandis que le plus agile , le crime, s'est » attaché à mes accusateurs qui ont de la » \iigueur et de la légèreté. Je vais donc » subir la mort à laquelle vous m'avez con- » damné , et eux l'iniquité et l'infamie à » laquelle la vérité les condamne. Pour
M. COUSTjN.
» moi , je m'en tiens à ma peine et eux à la » leur. En effet , peut-être est-ce ainsi que » les choses devaient se passer; et, selon » moi , tout est pour le mieux. »
Après avoir adressé les dernières réflexions aux membres de l'aréopage qui l'avaient absous , il termina ainsi son discours : « Il est temps que nous nous quittions , » moi pour mourir, et vous pour vivre. Qui » de nous a le meilleur partage ? Personne » ne le sait, excepté Dieu. »
Pendant les trente jours que Socrate passa dans sa prison, en attendant le retour du vaisseau de Délos, il continua de voir ses amis et de les entretenir de sujets de morale avec la môme tranquillité d'âme, le même intéi et que dans les temps les plus paisibles de sa vie. Criton , l'un de ses disciples les plus dévoués, lui proposa d'échapper à la mort en fuyant de sa prison. Tous les amis de Socrate , des étrangers
ToM I. LtsHermiles, 5'. édit. 24
même , s'étaient réunis pour assurer sa fuite; les moyens étalent prêts, il ne restait à obtenir que son consentement : on sait que Socrate rejeta cette proposition. Il était âgé , ce n'était que le sacrifice de quelques années qu'il faisait aux doctrines qu'il avait jusqu'alors enseignées, et dont le précepte fondamental était l'obéissance absolue à la loi quelle qu'en fût l'application. Il ne voulut pas démentir en un instant les principes qui avaient réglé sa vie entière, ni porter la moindre atteinte à sa réputation. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet. Ce qu'on ne peut s'empêcher d'admirer, c'est ce calme philosophique, ce dédain de l'injustice, ce mépris de la mort, cette inébranlable résolution qui ne laissent aucune . prise à la faiblesse humaine. D'autres ont été les martyrs du dogme , Socrate fut le martyr de la morale.
Socrate avait élevé ses idées jusqu'à l'u-
iiité de Dieu; cette première idée l'avait conduit à l'espérance d'une vie meilleure : le développement de cette grande pensée forme le sujet du Phédon. J'ai relu tout ce dialogue avec la plus profonde attention, et je ne pense pas que l'esprit humain puisse aller au delà des hauteurs oii le génie de Platon s'est reposé; je suis bien aise de me trouver d'accord sur ce point avec M. Cousin , que j'avais perdu de vue, et que je retrouve avec plaisir.
Je veux lui dire combien , dans ces heures solitaires , où le temps s'abat généralement de tout son poids sur le captif, séparé des doux objets de ses affections , et dont les regards ne s'arrêtent que sur des grilles inflexibles , j'ai trouvé de charme dans la lecture de son Platon. En parcourant ces grandes pages marquées du sceau de la sagesse antique, étincelantes de traits sublimes, j'oubliais l'injustice des hommes, les attaques envenimées de la calomnie , les odieuses
PLAT. SOCn. M. COUS.
fureurs de l'esprit de parti , je m'oubliais moi-même , et les heures devenues légères fuyaient d'un vol rapide.