‹ Les Hermites en prison ou Consolations de Sainte-PélagieChapitre 22 sur 45 · L^ES RESSOURCES · texte numérisé non relu

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Le monde n'est-il pas une prison ? II est vraî . qu'elle est plus vaste que celle de Sainte- Pélagie; mais dans Tune comme dans Tautre se trouvent de mauvais sujets , des hommes vicieux , des caractères dépravés et quelques gens estimables. Faudcait-U regarder comme une chose honteuse de vivre dans le^monde

avec les êtres corrompus qui &'y multiplient sous vos yeux , de respirer le même aîr^ * d'être réchauffé par le même soleil , et souvent d'habiter sous le même toit? Je suis condamné à séjourner un mois dans ma petite prison; j'ai peut-être quelques années encore à, passer dans la grande : voilà .toute la différence.

On croit généralement qu'une prison, est yn lieu d'ennui : cela peut être pour des personnes dont l'existence est enchaînée aux objets purement matériels, qui. sont oppri* mes par le temps et l'espace ; mais Phomme dont l'écrit n'est pas sans culture, qui peut franchir sur les ailes de la pensée l'étroite ,

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encein4:e où il est placé \ n'éprouve d'ennui nulle -part. Lorsqu'on le croit absorbé par la peine , il est absent de sa prison. L'imagination^ magicienne incomparable, le frappe de sa baguette aérienne , et le fait vivre en d'autres temps, en d'autres lieux. Une foule d'images diarmantes s'offrent à sa vue, mille doux souvenirs font palpiter son cœur.

Yaulez-v5u& revenir aux choses positives, vous trouverez encore d'ans votre demeure ' assez de sujets d'attention et de méditation. J'ai dit que le monde était une vaste prison ; Sainte -Pélagie est un petit mondie.

Des caractères divers s'y développent , et vous donneiU le plaisir de l'investigation.

On y peut étudier à loisir le cœur humain.

J'ai, par exemple, pour voisin un notable vigneron de Vanvres, qui est très-bon à observer : le père Blin , c'est ïe nom de mon ^ personnage 9 taille la vigne eh 'maître, et chante au lutrin en perfection. Sa renommée a parcouru toute l'étendue de l'arconr*-

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dissement de Sceaux, et il portç dao$ so'n uirct ses manièi^es la oonscLeACe de fion mi^* ijjt^ {l est |m>priétaire de quitte mi wi^ arpe^^djc vigo^ qu'il cujirtive luinneaie^ tel qui l'oiM: éievé à Ja dignité d'électeur. Il -Jk prèa de tS^ix^u^te ans, et il «e^t parveea à 0A r^e saas avoir jamais eu de mauvaises af^ faires.Cominait se faît^l qu'il soit en prison?

£n .sa qualité de chantre, mon voisin a une estime particulière pour la bouteille; il ne vend pas toutes les feuillettes die aa récolte 9 et il m'a souvent assuré que àmi les occasions solennelles «c il ne manquait fURiais de se mettre en train. » C'est le bel esprk de l'endroit ; on cite ses ^illies jusque dans les cabarets de Yaug^rard. Son carai^* tère^ jovial, Ja jeunesse l'aime; il n'y a point de bonne fête sans l.uj>

Un jour,, qn malheureux jour, «'.était pourtant le «aardirgras,, le père BUn a •ou*v^rt ^ cave j U -tiiiiique paisihlenKeot avec d'autres vignerons ses amis.^ lorsqu'on li»

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annonce que des querelles onl troublé h pdU publique , et que ^ pour prévenir un pa*^ ml «cwdale^M. Jouanin, maireide Yanvres^ TÎj^t de faire suspendre la fête du village i de fuaosorine la musique champêtre , et d'op^ poser son redoutable çeto à la 1<h imoiémo* riaie du pays qui veut qu'on danse à Yanvres Iç «inardi^gras. Bltn , s'il eût été sage , aurait obéi aux ordres du pouvoir; mais son sang élsat allumé , son imagination échauITée. La nouvelle qu'il reçoit le transpoite d'indigna* tion. « Ne pas danser le mardi-gras! cela ne » s'e&t jamais vu , cela ne se verra pas , dit«-il, » en se levant soudain : suivez-moi, mes^ JÊ amis 9 je dsmseral , nous danserons* »

Le père Blin exécute ce projet aitdap deux. Il ae rend au salon préparé pour le 1m1 : «danseurs, danseuses, tout le mMede Hentoure. « Que fasut-il faire? » s'éoriet^^nt de toutes parts , en s'adressant au Nestor des vignerons. « Danser , mes aonis , réponditil d^une voix retentissante ^rdoonser! — 'Mais

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l'ordre de M. Jouanin ! m Ici le père Blin se permit une réplique un. peu trop leste, et faite pour irriter vivement un maire -de village. Elle est ce que les Anglais appellent d'une indélicatesse extrême, et je ne sauvais la transcrire!

Cependant la musique dispersée se ras* semble sous de nouveaux auspices. Mon Blin , pour donnei! l'exemple et rappeler la joie exilée, s'empare d'une danseuse. On l'imite, le signal est donné, tout se met en mouvement. Mais* le vigilant M. Jouanin y dont l'autopité se trouve compromise , n'é«* tait pas éloigné; il arrive bientôt avec Ja force armée et demande où sont les auteurs de ce bal séditieux. Tout se découvre, le père Blin, au milieu de son triomphe, est empoigné pav les gendairmea; on, rédige un procès verbal de prise en flagrant délit; le père Blin est traduit devant le tribunal de police correctionnelle avec deux des plus fou* gueux danseurs;, ils sont condamnés, à uik

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mois de prison : les voilà à Sainte-Pélagie»

Ce que je viens de dire est d'une parfaite exactitude ; tout Vanvres en ' rendra té* moi'gnàge. Historien plein de conscience , j'ai plus .d'une fois engagé le père Blin à me conter sa tragique aventure, et il' n'a varié sur 'aucune circonstance. ' Je voudrais que nos historiographes, eussent autant de respect pour la vérijé^

On sera peut-être curieux de savoir comment nion héros se conduit à Sainte-Pélagie. Dans les premiers jours, il paraissait soucieux, il pensait à ses vignes qui souf> fraient de son absence; il regrettait sa femme, excellente ménagère, dont les touchantes supplications n'avaient pu amollir le cœur de M. Jouanin; il parlait 3è son êls qu'il avait eu l'ambition de lancer dans le monde, et qui , plus sage que lui , se home à cultiver la vigne héréditaire. H pensait aussi avec attendrissement à ce" lutrin de Vanvres au- ^^le\ il attachait toute sa gloire, et qui avait

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si souvent frémi de ses puissantes inteRaK tions.

Ces pensées mélancoliques se disnpèrent par degré; de fréquentes visites à la cantixie (armaient sa tritesse, et il avait re** pris sa bonne hùmeiu' lorsque la Cour royale me presorivît , comme un régime^sa»

lutaire , 4e passer un mois à Sainte-Pé^ lagie.

C*est là que j'ai eu le plaisir d^étudîer à fond' te père Blin. J'ai remarqué que les ca* ractèrés se montrent plus à découvert en prison qu'ailleurs. On s'y donne rarement la peine do prendre un masque. Chacun y paraît en relief avec ses bonnes et ses mauvaises qualités. C'est donc un avantage pour un moraliste d'êlre en prison lorsqu'il se plaît à &tre des études sur l'humanité^ .

Le fond àki caractère do BUn est h vaf* mté^elle perce dans tous ses entretiens^ 11 n» m*9i pas. laissé ignorer qi/il ocieupaittun

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rang^tingtié parmi \ts vignerons de son endroit, et que son*tZf^ir, pour me servir de ses expressions , pouvait bien s'élever à quarante mille francs; il est vain de sa fem« me , qui appartient par sa naissance aux Boutilliers ou Boutîliers de Meudon ; j'écris lô nom de cette famille de deux manières de petu* de m'exposera un procès aussi important que celui qui a conduit devant les tribunaux: tes descendatis de la maison die Croi et celle de Grour. La maison des Boutilliers ou Boutilîers tire son origine d'un riche pâtissier que la fortune, dans un moment de coi&plaîsance , conduisit , par ta main , d'une éehoppe de b rue St.<-Denis à Tbonorablo fabrique des marguiiliérs de Meudon. Je no wk pas étonné que tepère Blin soit fier d'une telle allianee. n est encore vain dé son fils dbnt 'A a soigné l'éducation , et qui pourrait écrire tout comme un autre s^il lui en pre* natit fiintaîsie. Snfin, il est orgueilteux de

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sa basse-taille, qui depuis quarante ans fait l'admiration de la paroisse.

Cet orgueil de chantre lui a valu ua petit échec qui l'a piqué au vif , et dont il gardera un long souvenir. Oh célèbre tous les dimanches, dans la chapelle de la prison, une messe à laquelle assistent la plupart des détenus. C'était précisément un samedi que Blin était entré à Sainte-Pélagie.

Le lendemain de son arrivée ,il se rend comme les autres à la chapelle, et au mo-.

ment du Credo ^ se croyant encore à Vanvres, il ouvre une bouche immense, et lance, brusquement au dehors sa voix de tonnerre. .. Ce bruit épouvantable fit tressaillir tout l'au- , . ditoire. Un de ses voisins se hâta de .lui appliquer les deux mains sur la bouche et de lui imposer silence. On lui signifia qu'il était dé- ^ fendu aux prisonniers de chanter à la messe, de Sainte-Pélagie. Le père Blin ne parle dfe. cet événement qu'avec une profonde amer-

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tume. «X^uei affront, me disait-il un jour, » pour un chantre de ma force et de mon j> expérience! Il faut (jue ces gens-là n'aient » point d'oreilles. »

Au demeurant le père Blln est le meilleur homme du monde. Il n'a jamais eu de querelle avec personne ; son humeur pacifique , sa gaîté , son esprit goguenard , et son vin , Tout irendu cher à^ tous les habitans de son village. Si jamais vous allez à V^nvres , et que le hasard vous fasse rencontrer un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, les cuisses et les jambes effilées, îa démarche un peu guindée comme celle d'un recteur d'académie ; la bouche quelque peu dé travers, le nez rouge^ le visage couleur de lie de vin, une tête pointue, couverte d'un bonnet de soie noire; gonflant quelquefois les joues en' homme qui n'est pas mécontent de Fui-même, comme j'ai eu> le plaisir de le voir faire à M. Lacretelle ÏTiistorien; vous pourrez dire avec assu*-

ToM. i* Les Hermites , ^. ^dit.' lo

tïa ' LES RESS. 6S LA PRISON.

rance : voilà le père Min , qui a subi un mois dé prison à Sainte-Pélagie pour avoir voulu danser le mardi-gras.

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jx?. nu. — ^7 oi^ril 1823

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