ONZIÈME CONSOLATION
tl DKTENTIO». — LE DOYEN DES VOLEURS.
Il nVst poiat d'homme pahrenu k un e«rUia degrë (le pervërsUë q;ai n*ait de soi uim idée supérieur** Dcc&OC.
l'AURàis été mécontent de moi-même si j'étais sorti de Sainte-Pélagie sans avoir acquis une connaissance parfaite de ce lieu de douleurs dans lequel ont gémi d'illustres victimes de nos dissensions politiques , et qui reçoit aujourd'hui, par une volonté arbitraire , ce que la société a d'honorable et de vil. A différentes heures de la journée je vois se promener, dans une cour appelée
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cour de la détention. 9 tantôt des hommes^ revêtus d'une veste et d'un pantalon d'étoffe grossière , moitié gris-pâle , moitié grisfoncé , tantôt des enfans qui paraissent soumis au même régime. Avant de parler de ces détenus^ je vais déterminer les localités d'après des renseignemens positifs.
Le corridor de la détention occupe tout le second étage du principal bâtiment de Sainte-Pélagie , et une partie du troisième.
Il forme un angle droit en se prolongeant sur deux lignes , l'une au midi , l'autre à l'ouest. C'est dans les vastes corridors du •rei-de-chaussée que sont établis les ateliers où travaillent la plupart des détenus : on y fait de la passementerie , on y fabrique avec la nacre divers objets de luxe ^ on y tisse des chapeaux d'osier ; enfin on s'y occupe
N de divers ouvrages dont le produit est ainsi divisé : un tiers pour l'administration , un tiers pour l'ouvrier; Pautre est mis en
, réserve. Cette dernière partie est aussi la.
LE DOYEN DES VOLEURS. r6l
propriété du détenu , qui la reçoit lorsqu'il recouvre sa liberté. Cette prévoyance mél'ite des éloges. Quelqiles chambre^ ont été ménagées dans les corridors pour les contre^ maîtres. Sur la même Hgne se trouvent les cachots où Fon renferme les prisonniers qui troublent l'ordre, ^t qu'on veut punir.
Dans k partie nord -ouest se trouve la préfecture / c'est le nom <jue les détenus ont donné à ta chambre de dépôt où ils subissent , à leur arrivée , une détention provisoire : im lit de camp en occupe toute la longueur. Ils y restent jusqu'à ce qu'ils aient été classés, et qu'ils aient obtenu la pistole. J'expliquerai bientôt cette bizarre expression. Vis-à-vis de ce dépôt, et sur une ligne parallèle , est la chambre des s^ieUlards; le reste du corridor se compose de chambres d'ouvriers.
Le corridor qui forme la ligne dont l'exposition est au midi est appelé le corridor de lavistohi ce mot signifie tout ce qui est
iCa LA D£TENTiON#
nécessaire pour former un lit. Ainsi par siuiple pistole , on entend un bois de lit couvert d'une pailkese , un matelas et un .
drap grossier : la répétition de- ces deu;^ : derniers objets se nomme /a double pistole* C'est une douceur qui n'est pas indifférem*»
ment accordée aux détenus. La pistole n'ap*^ partient de droit qu'à celui dont le terme de la condamnation n'excède pas trois mois.
Pour l'obtenir dans une autre position , il faut souvent faire agir de puissans ressorts ; M. le préfet de police est te dispensateur arbitraire de la pistole ; il l'accorde ou la refuse selon son bon plaisir : aussi les détenus qui sollicitent cette insigne faveur ne roanquent*ils^ jamais, dans leurs pétitions, de l'appeler monseigneur^ et de porter aux nues son humanité. Ceux qui ont le bonheur de jouir d'un lit complet peuvent recevoir quelques autres meubles de première nécessité ; ce sont les sybarites de Sainte- Pélagie.
Ï.E DOYEN ITES VOtEURS* lG3
Revenons à la préfecture , ou lieu de dépot ; îà se trouvent réunis tous les genres de misère, de douleur , et de dépravation. A six heures du soir, les habitans de ce triste réduit sont renfermés. Ils couchent sur une paillasse , et n'ont dans la saison la plus rude qu'une simple couverture. Comme le local est trop resserré pour le nombre des prisonniers , que la plupart fument du tabac , et qu'ils ne peuvent sortir pour satisfaire aux besoins leii plus pressatis , il s'y forme une atmosphère brûlante et déiétère. C'est là qu'à la honte de l'humanité on entasse des hommes condamnés pour des délits d'une nature plus ou moins grave , et auxquels on inflige la même torture.
, Fastueux amis de la religion , qui usez ainsi du pouvoir , venez contempler ces malheureux ; voyez celui que l'Évangile vous ordonne de regarder avec pitié, même dans son état d'abjection; venez le voir gisant sur la paille , ne respirant qu'un air
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vicié, couvert d'insectes dégoûtans, prè»
de tomber dans les convulsions du désespoir. Ces hommes que le vice a dégradés, îa loi les condamne à la détention , elle punit sans colère : d'où viennent donc toutes ces rigueurs qui lui sont inconnues? Laissez-les au moins respirer un air pur; ne les condamnez pas à l'infection , source inévitable de maladies. Vous nous parlez sans cesse de bienfaisance , de charité ; montrez - vous donc charitables et bien&isans. Vos parole»
sont religieuses , que vos^ actions )e soient aussi. Si vous ne craignez pas les hommes ,.
redoutez au moins les jugemens de Dieu!
lusqu^à neuf heures du soir, on entend' dans cet enfer un bruit tantôt confus, tantôt retentissant. Quelquefois le Brigadier ' de la préfecture réclame le silence, et an»-
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^ On appelle brigadier le détenu chargé de la distribution du pain. Il' reçoit un léger salaire et jouit db ^uelqu» fa^reur..
. LE DOYEN DES VOLEURS. l65
nonce qu^im nouveau prisonnier demande à raconter une histoire. C'est un coquin déterminé qui prend ordinairement ia parole, soit pour exposer les motifs et les cirooivstances de son arrestation , soit pour célé^ brer leà exploits de quelque vieux camarade mort au champ d'honneur, c'est-à-dire en place de Grève; on écoute avec attention ses récits^ exprimés dans un jargon inintelligible pour la partie civilisée de la société.
Si l'orateur, dans sa narration, indique quelque moyien nouveau et subtil d'éluder la loi et de consommer le délit, Tintérêt redouble, l'auditoire s'agite et applaudit avec enthousiasme : c'est ainsi qu'ils se fortifient mutuellement dans Le crime , et que cette contagion morale gagne jusqu'à ceux dont le cjUBur n'est pas encore endurci, et qu'un traitement humain, de sages instructions , auraient conduits au repentir.
Ce repaire renferme non-seulement des orateurs, mais encore des poètes, qui, dans
l66 LA DÉTENTION,
leurs rimes grossières, chantent leurs brutales amours et les catastrophes des prisons. Il s'y trouve aussi des avocats qui dissertent sur le Code pénal mieux qu'aucun jurisconsulte, et qui l'expliquent aux autres avec une étonnante sagacité.
Mais neuf heures sonnent : la voix rauque des gardiens roule sourdement sous les sombres voûtes des corridors", un silence profond s'établît. Bientôt Tappel se fait , la porte crie sur ses gonds , et les énormes verrous sont tirés. Mais à la pointe du jour le tumulte recommence.
Les prisonniers âgés de plus de soixante ans, ou qui ont une infirmité apparente ^ sont dispensés de tout travail , et reçoivent chaque jour ce qu'on appelle les i^wres grasi Ces vivres se composent d'un peu de bouillon , d'une portion de Vin, et d'un morceau de viande bouillie. C'est un commencement d'amélioration , l'humanité doit y applaudir. Les vieillards couchent seuls, dans un Ut
formé d'une paillasse , d^un matelas et d'mie paire de draps. La plupart de ces détenus sont les patriarches de la filouterie. Je parlerai plus tard d'un prisonnier âgé de quatre-vingt-quinze ans , que tous les voleurs ont en grande vénération comme le doyen de l'ordre en France et probablement en Europe.
Le quatrième étage de Sainte-Pélagie est occupé au midi par les détenus pour dettes, et à l'ouest par les mornes. C'est par ce mot lugubre qu'on désigne une foule d'enfan»
qui n'ont pas encore atteint leur seizième année. Ce sont pour la plupart des enfans abaadonnés ou vagabonds , qui ont exercé ; ou qui pourraient exercer une coupable industrie. Quelques-uns de ces enfans , étourdis ou vicieux , ont été livrés par l'imprudence t die teurs parens aux rigueurs de la ju^ioo; d'autres enfin sont ain^ punis d'a^" voîir demondê l'aumône eii plein jour. On en voit qui ne paraissent pas âgés de plus
LA DETENTtON»
de sept à huit ans : ils commeqcent la vie sous de bi^^i tristes auspices.
Les mômes sont divisés en deux classes ^ les grands et les petits. GeptDndant cette dis-" tinction n'est que nominative; ils vivent en* semble^ couchent dans le même dortoir et sont soumis aux mêmes travaux ; seulement les grands , c'est-à-dire les plus âgés , font aux petits une guerre continuelle : c'est IV bus de la force, il se trouve partout^
Les mômes sont réveillés à la pointe du jour ksomme les autres détenus. Un employé de la maison est chargé de conserver l'ordre et le silence parmi eux. Comme ces enfon^ couchent deux par deux, on les oblige de se peigner et de se rendre mutuellement les services que des parens sans entrailles ^refusent de leur donner.
Cela fait, la prière commence, et immédiatement après le travail. Us sont tous occupés à feire des cardes de laine ou de o^ton. Vers dix heures et demie leur atelier est ouvert ,
tE DOYEN DES VOLEURS. TÔÇ/^
- «t ils descendent dans une cour assez vaste ,
^ais la hauteur des bâtimens qui l'entourent
Wet obstacle à la libre circulation de l'air;
c^est là qu'ils se dédommagent du silence
qui leur est imposé le reste de k journée.
L'insouciance et la gaieté naturelle à l'en-
rance se lisent sur leurs visages, dont plu-
sieurs semblent échappés aux pinceaux de-
ï^ubens et de Michel-Ange.
Leurs jeux ont cependant quelque chose*
^^ triste et dfe cruel. Ils s'agitent en tout
^^® se poussent Pun l'autre, se traînent
^ ** *a terre , et courent en riant barbouillés^
i^l '^ge. Leurs délassemens les pluspaisi-
rtx^Ê Partent même une empreinte de ee
*>t*^ Se d'humeur brutale et de passions
^^^ ^^^qui les distingue. Ib jouent quel-
^^tj^^^t/fe pièce de monnaie avec l'énergie
f^^ll ^ ^ /'attention avide d'un joueur qui
carte Ësitale la fortune àé sa
*^os dé sa vie. De temps à'
md retentir dans la cour de»»
.^termites, 5f • édit. i^^
moines d'épouvantables juremens. Le gardien qui se promène au milieu dVux , arme d'un nerf de bœuf, y fait peu attention* Son redoutable fléau ne tombe que sur les joueurs . obstinés et sur les vainqueurs de la lutte.
C'est dans cette cour que les mômes reçoivent leprs vivres. Quelle que «oit la rigueur de la saison, ils y descendent la plupart nu-pieds , ou en sabots , et légèrement couverts. On sait que toutes les administrations sont parcimonieuses , les employés renchérissent encore sur cette économie. On m'assure que ces enfans sont quelquefois dans un état qui excite la pitié ; car r^ifance a toujours quelque chose de gracieux qui ne s'acccu*de point avec l'idée de la dépravation et qui inspire rintérêt.
Ou suit pour réducation de ces enfans des principes quelara,isonne saurait avouer.
Ik ont un maître qui suit l'andenne mé-»
thode des frères ignorântins, et dont les soms sont presque toujours infructueux.
Leur principale instruction se borne à des leçons de plain-chant. Le jeudi de chaque semaine, une heure est consacrée à cet exercice. Au temps de Charlemagne c'eût été quelque chose ; mais à l'époque où nous yi« vons^riiumanité devrait à ces infortunés une éducation civile etreligieuse mieux entendue. Avec un tel régime , ces enfant ne peuvent contracter que des penchans vicieux.
Us s'abandonnent avec délices et avant l'âge aux passions dévorantes qui sont le fléau de la société. Beaucoup d'entre eux languissent et meurent vers l'âge de treize ou quatorze ans. Ceux qui survivent , et qui ne sont retenus que par mesure de précaution , reçoivent leur liberté à seize ans révolus. Us rentrent alors, dans le sein de la société sans avoir la moindre idée de leurs nouveaux devoirs 9 et se précipitent bientôt dans de coupables excès. 11 y a- trois mois , deux de ces enfans furent relâchés; quinze jours après , on sut qu'ils avaient été conduits à la prison
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de la Force comme prévenus de vol avec effraction. Ils ont été condamnés aux fers.
Les enfans détenus ont le plaisir de voir- M. le duc de Montmorency cinq ou six fois* par an. La présence de l'honorable pair est toujours un Irienfait. Le jour dé sa visite étant prévu , on rassemble à la hâte les vieux sabots; les visages et les mains sont lavés;, on fait raccommoder les vêtemens et changer le linge. Ils paraissent ainsi dans un état assez décent de propreté. M. de Montmo* rency lés voit , cause un moment avec les employés, s'imagiiie sans doute que chaque jour ressemblé à celui de sa visite, et se retire satisfait des progrès de ces pauvres mômes dans lé chant grégorien.
Si j'étais administrateur des prisons ^ je m'y prendrais autrement. J'exigerais d'abord que ces enfàns fussent nourris comme il' convient à un âge où la nature a besoin de forces pour son développement progressif.
Pendant cinq jours de là semaine ils net-
LE DOYEN DES VOLEURS. Tj3i
mangent que du pain : c'est seulement le^ jeudi et le dimanche qu'ils reçoivent du bouillon gras et de la viande. Cette exception serait ma règle générale. J'y joindrais quelques fruits murs dans la saison. Il est cruel de priver entièrement l'enfance de ces fruits qu'elle aime avec passion ,. et qui lui f(Hit y je n'en doute pas , beaucoup de bien. Je voudrais aussi que mes mômes fussent toujours décemment vêtus ^ et je leur donnerais des souliers au lieu de sabots ; un homme ou un enfant, couvert de haillons, est toujourspeu disposé à se respecter lui-même.
Au lieu de leur enseigner le plainte-chant, qui est de peu d'Usage dans le cours ordinaire de la vie, je ferais disposer un local particulier où j'ouvrirais pour eux une école d'enseignement mutuel. Le travail commun fait naître l'émulation , et la régularité des mouvemens , observée dans ces écoles , dispose aui habitudes d'ordre qu'il est si essentiel d'inculquer aux enfans. Le maître-
que j'aurais choisi serait un homme raisonnable qui leur enseignerait à lire, à écrire et un peu d'arithmétique ; les élémens de la religion et surtout la partie morale feraient la base de leur instruction. On les entretiendrait rarement de l'enfer qui ne les inquiète guère; mais on leur parlerait beaucoup des devoirs qu'impose la société , des avantages attachés à une vie laborieuse, de la considération et du bonheur qui naissent d'une bonne conduite. Je mettrais ces principes en action. Ceux qui s'abstiendraient de jurer, de se livrer à la colère, ou à des jeux féroces, obtiendraient des égards et quelques légères faveurs : les autres ne seraient point frappés à coups de nerf de bœuf ; mais ils sentiraient le mépris , ils épro;uveraient des privations : les incorrigibles seraient séparés des autres ; ils seraient en petit nombre ,-ou je connais bien mal le cœur humain.
Quand mes enfans seraient parvenus à
Tâge de seize ans , et que la loi réclamerait leur liberté, je me garderais bien de les abandonner à eux-mêmes ; j'aurais un fonds en réserve pour les placer suivant leur industrie et leurs progrès ; je les suivrais de l'œil, et je ne serais satisfait que lorsque je les verrais mener une conduite réglée , et se rendre utiles à eux-mêmes et aux autres.
On sent bien que pour adopter et suivre un pareil système il faudrait un autre local que Sainte -Pélagie. Un tel établissement exigerait peut-être de nouvelles constructions, et entraînerait quelques dépenses; aussi mon rêve , comme ceux de l'abbé de Saint-Pierre, ne sera point réalisé : on élèvera à gran^ frais des statues et des salles d'opéra, et les enfans de Sainte - Pélagie continueront à apprendre le plaîn-chant.
J'ai déjà fait mention des détenus d'un âge avancé : au<îune espérance ne repose plus sur eux ; ils ont vécu et ils mourront dé-
pravés. LepèreTristan % ce vieillard presque* centenaire qui a vu passer tant de générations de voleurs, en est un exemple frappant ;: il' ne jette sur sa longue vie que des regards dé complaisance , et se flatte de l'espoir de faire encore parler de lui avant sa mort. Son^ père, dit-il, a vécu cent vingt-cinq années, sa mère cent quinze ; de sorte qu'en prenant le terme moyen , il compte n'2d)andonner sa carrière qu'à Fâge de cent vingt ans.
Tristan était couvreur de profession ; il avait déjà quarante ans ^ et aucune action, honteuse n'avait souillé sa vie. Un jour qu'il grimpait sur un toit dans la rue Saint- Honoré, il aperçut par une fenêtre ouverte une superbe montre d'or suspendue à une cheminée; il éprouva une tentation violente dé s'approprier ce précieux bijou, et îl n'eut pas la force d'y résister : l'occasion ébut favorai)le; il se glissa furtivement dans
■ fci ■
' le ne désigne ce vieillard qfie par son prénom, IL a^ m'a-t-on dit, une famille et dès parens honnêtes*.
ia chambre , et enleva la montre. Dès lors ce fiit un homme perdu.
Le produit de la montre lui donna le
moyen de vivre quelque temps dans l'oisiveté. Ce genre dVxistence lui parut doux ; il .perdit l'habitude du travail , seule garantie de moralité dans les classes inférieures : le voilà qui hante les tavernes , fait connaissance avec de mauvais garnemens , et se trouve bientôt initié dans tous les secrets de la profession»
Tristan avait quelque lecture et ne manquait pas d'esprit; il se fit un système de djoctrioe à son usage : au moment où j'écris^ il est encore prêt à développer sa théorie , et à expliquer sa conduite. <c Je sais , » disait^l à un détenu pour délit politique^ » de qui je tiens ces détails, je sais ce que » le monde pense de moi ; on me traite , » j'en suis sûr, avec sévérité, l'on me re- » garde avec horreur; cela ne me serait pas )» arrivé si j'avais vécu à Sparte ; mon in-
ToM. !• Les ffermites , 5°. ëdit. l5
l'jS LA DÉTENTION.
» dustrie et mon intelligence auraient estcité » l'admiration de mes conôtoyens.
V Vous croyez qu'il n'en est pas ainsi en )• France ! Cela est vrai , pour de petits vo* » leurs comme moi ; mais si j'étais un grand » voleur ce serait autrement ; eussé-je ruiné » d'un seul coup cent familles , si j'avais » mis à l'abri mes millions, soit en les pla-» » çant dans les fonds étrangers, soit en les fai- » sant passer sur le compte de ma femme , je » ne serais point ici , je me promènerais tram » quillement dans mon carrosse , à la barbe » de mes créanciers; je donnerais des bals » magnifiques , je serais peut-être même k » la tête de quelques gros emprunts, de cpieU » ques bonnes fournitures : qui sait si des » conseillers d'état ne me parleraient pas » avec respect ; si des ministres ne me tou* » cheraient pas dans la main ? Croyez-vous » que je n'aurais pas beaucoup d'amis qui » viendraient dîner chez mei , et» qui élève? » raient ma probité jusqu'au troisième ciel?
LE DOtEN DES VOLEURS. I79
» Quand je me fus dégoûté de mon mé- » lier de couvreur, où je courais risque de » me rompre à chaque instant les bras et » les jambes , je me mis à considérer ce ijui » se passait autour de moi ; je ne vis par* » tout que des dupes et des fripons. Je n'a- » vais pas envie d'être dupe, je devins fri* » pon, de la petite espèce il est vrai; je » n'avais ni les connaissances ni les fonds' » nécessaires pour établir des agences , pour » Élire ce qu'on appelle des reviremens, » pour spéculer sur la fortune publique, » et me retirer subtilement au moment )» £sivorabl&. Je ne pouvais nager 0n grande » eau , je me suis contenté de pêcher en eau » trouble ; ne pouvant être voleur en gros, i» je me mis voleur en détail.
- » J'eus pourtant un jour la fantaisie de >i devenir honnête homme. J'avais plus de » fioîxante^dix an*, et je venais d'^cn passer » six «a prison: Tristan, me dis-jc à moirt même y profite de cette dernière leçon;
» tu vois que ton chemin est raboteux , » prends i^ne autre route ^ mon ami , peut« ,» être tu l'en trouveras bien.
» J'étais ainsi plongé dans la rêverie lors^ » que je fus abordé par un de mes anciens » camarades qui était devenu , je ne sais ]» comment , valet de service dans la maison » d'un prince nouvellement parvenu.
w Je te rencontre à propos , me dit mon s camarade ; éloignons-nous un peu , je vais » te raconter de quoi il s*agit. J'ai décou- » vert sur le bureau de monseigneur, à D gauche en entrant , un gros portefeuille » plein d4^ billets de banque^ et tout près îf une pile de napoléons, en or. Qu'en*dis-tu?
» Je dis, répondis-je aussitôt, que l'or » et les billets de monseigneur viendront » dans ma poche , et que nous Içs parta- » gérons en honnêtes gens , pourvu que tu » me donnes les renseignement do^t j'ai w besoin. Raconte-moi ce qui se passe, dans » l'hôtel. Monseigneur n'^-t-il pas quelques
LE DOYEN DES VOLEURS. î8l
» petites réparations à faire sur les toits de » la inaison ?
» Non , répondit-il ; on ne fait de répa- » rations qu'à son château. J'ai même en- » tendu dire que l'architecte devait demain » danè la journée venir chercher un plan » que monseigneur a examiné , et qui doit » être mis à exécution le plus tôt qu'il sera » possible.
» Cela suffit, répliquai-je ; il y aura bien y> du malheur si je n'accroche pas ce pois- » son. Bouche close, et va-t'en, je crains » qu'on ne nous voie ensemble. Tâche seu- » lement d'être à la porte pour me faciliter » les voies.
» Je réfléchis que c'était là une occasion » superbe pour devenir honnête homme.
» Quand j'aurai cet or , ces billets , qui » m'empêchera de laisser les affaires et de » vivre tranquille? Je m'ennuie d'être tou- » jours eil querelle avec la justice : il feut 31 faire une fin.
» Mon plan était bien digéré. Le lendemain 31 je m'habille en architecte subalterne, habit » noir, cravate blanche, air modeste, et la » toise à la main, j'arrive, je demande mon* » seigneur. Mon camarade crie : aVoilàTarw » chitecte de monseigneur ; on l'attend. »
» L'huissier m'annonce , je suis introduit » dans une pièce sur laquelle ouvre le ca- » binet du prince, où il causait probable- » ment avec quelque ambassadeur. — «Que ji désirez-vous? me dit-il. — Monseigneur, » votre architecte ne pouvant yenir lui-même )/ m'a chargé. ... — 3 'enten ds , répondit-il ; je » suis à vous , passez dans inon cabinet, j»-^ ^'J'entre, et dans un clin d'œil mon coup » est fait. Il fallait toute ma dextérité, car i> monseigneur était presque sur mes talons.
» Son plan était étalé sur la table; il me le » montre , et m'explique en détail toutes les n rectifications qu'il désire. J'étais sur les » épines, je craignais à chaque minute de » voir arriver le véritable architecte. Enfin
tIS DOtEN DES VOLEURS. l83
)» on annonce à monseigneur une nouvelle » visite^ il me donne le plan et me con*^ » gédie.
>t Sur de mon fait, je descends l'escalier; » quelques chambres étaient ouvertes : dans » l'une d'elles j'aperçois sur une chaise, à » l'entrée, un spencer de velours noir. Je » me rappelle aussitôt que ma petite nièce » m'avait demandé le matin même un spen* ' » cer {)oir. Je saisis celui-ci et le mets dans îna » poche. Une maudite servante, que je n'avais » pas aperçue , me voit et crie aussitôt a;/ (^o- » leur! Je veux m'? sauver, deux grands cor » quins de laquais m'arrêtent. Me voilà pris, » on m'enlève mon trésor, et je suis bientôt a» condamné, pour récidive, à dix ans de x> prison.
» Vous voyez bien, ajoute le père Tristan, » que la fortune ne vept pas que je devienne )» honnête homme. Il faut donc que je me » soumette à la destinée. »
Ce vieillard, dans le cours de sa vie li-
l84 Î-A DÉTE^T. LE D. DES VOX.
ceucicuse , ne s'est jamais exposé à des peines afHictives et infamantes. Jamais d'effraction avec lui, jamais de ces vols qui envoient un homme aux galères. Lorsqu'on lui demande comment il a fait pour éviter les fers, a C*est, répond-il, que je n'ai jamais volé que le Code pénal à la main. »
On assure dans la prison que le père Tiistan est riche de cinq à six mille livres de rente. Mais sa passion pour le larcin est tellement enracinée qu'on croit qu'il ne réùstera jamais à une tentation , et qu'il finira par mourir à Foissy ou à Sainte-Pélagie.
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