‹ Les Hermites en prison ou Consolations de Sainte-PélagieChapitre 29 sur 45 · DIXIÈME CONSOLATION · texte numérisé non relu

DIXIÈME CONSOLATION

LA PRISON ILLUSTREE.

Çuisnam igUur liber? tapient , tibique imperiosu* , Çuem neçuepauperies , neyue mors , né^tie uincula iêrrenl. Besp<ms€are cupidiiUbus , contemnere honpreg Fortis. HoBACK.

( Quel est Thomme lilnre? le sage qui sait m^riser k pauvreté , la mort , les chaînes , faire la loi à ses «lëairs , et dédaigner les biens de la fortune. )

QiTiLirD on se mêle de faire de I érudition à propos des infortunes humaines , on peut se montrer savant à peu de frais; les exemples se pressent sous la plume de l'écrivain, ^ ils obsèdent sa pensée, et la page^ remplie de faits, ne laisse point de place aux réflexions.

t5o LA PRISON

Si je ne craignais qu'on vit dans une simple remarque un mouvement de vanité qui est loin de mon esprit, et que ma situation même ne justifierait pas, je dirais que c'est toujours h quelque supériorité réelle ou prétendue que s'adresse la persécution, et que pour parvenir à une haute réputation il faut avoir le courage d'essuyer de grandes injustices.

Sophocle fut traîné devant un tribunal par ses enfans ; Aristide et Thémistode furent exilés ; Phocion et Socrate burent la ciguë : la mémoire de ce dernier fut insul-* tée par Cicéron lui-même, qui le traite d'usurier dans une de ses 4ettres familières , où 4 donne des ordres pour faire acheter sous main les biens de son jamî le Croto^ nialCj confisqués par un jugement. Le vertueuse Platon fut accusé d'envie par Athénée^ de mensonge par Théopompe, de vol par Aulugelle, d'avarice par Suidas, de débauche par Porphyre, et d'impiété par ce co»

ILLUSTRÉE. l5l

quin d'Aristophane , payé par les honnêtes gens d'Athènes pour calomnier les hommes les plus vertueux de son siècle, et qui gagna si bien son argent.

Quant à cette punition corporelle, là prison, dont je m'occupe plus particuliè?rement aujourd'hui que j'ai mon sujet sous les yeux, on remplirait un volume des seuls noms des sa vans , des. hommes de lettres et des philosophes auxquels ce châtiment fut infligé.

Anaxagore y fut mis pour avoir prétendu qu'il y avait un Dieu , Boëce pour avoir été bon ministre, Buchanan pour avoir dit la vérité, Galilée pour avoir pirouvé que la terre tournait autour du soleil. Boêce fit ^i prison son meilleur volume, et Buchanan ses excellentes paraphrases des psaumes du bon roi David.

Cinq ans de prison furent infligés au plus courageux, au plus reconnaissant des poètes, à Pélisson ; il y fit des vers pour la posté-

rite. L'immortel auteur de la Jérusalem ^livrée mourut dans un cachot; Z)on Quichatle y vit le jour. La jurisprudence anglaise n'a pas de meilleur ouvrage que Fleta, composé à Fleet par un avocat emprisonné pour dettes , et qui n'en sortit jamais.

Louis III , duc d'Orléans , fut emprisonné avant de monter sur le trône , et c'est dans ■ la vieille tour de Bourges qu'il s'instruisit à régner. Il est à remarquer que les deux meilleurs rois qu'ait eus la France , Louis xii et Henri iv , avaient reçu les mêmes leçons de l'infortune , et , ce qui est plus extraordinaire encore ^ en avaient su profiter.

,Ra\ei^ha composé son Histoire du monde, cbef-d'œuvre d'éloquence et de raison , au sein d'un cachot oii il était enfermé : l'auteur est mort pour avoir été uo héros.

Selden a fait en prison tous ses ouvrages; Polignac charma la sienne en composant son ^nti-Liicrèce. Fréret étudia Bayle pen- .dant le long séjour qu'il fit à la Bastille; et

ILLUSTRÉE. i53

le génie des siècles, Voltaire ^ y traça le plan de notre seul poëme épique.

Lepoëte royaliste Davenant, à qui Milieu sauva la vie sous le règne du protecteur, et qui rendit à son tour le même service à l'Homère anglais à l'époque de la restauration, Davenant finit son poëme dans un cachot du château de Garisbrooke,oùil avait été enfermé par ordre de Cromwell.

L'auteur de Robinsùn Ciusôè , du seul t>uvrage que Rousseau voulait que l'on mît lentre les mains de l'enfdnce, acheva son roman dans la prison de Newgate. De Foe avait écrit contre des ministres qui déshonoï'aient sa nation ; ceux-ci le firent enfermer : quand il sortit de Newgate , ses persécuteurs avaient perdu leur place, et il avait conquis la ^sienne.

La prison semble porter bonheuf aux écrivains I> Gondibert de sir William Devenant est le seul des ouvrages de ce poète qui méritât de lui survivre ; iei la Revue de

Toa. I. Ut BvrmiU*. 5«. édit. i3

l54 l'A. PRISON

Foë, qu'il.avait commencée sous les verrous de Newgate , si heureusement imitée par Addisson et Steele dans leur Spectateur j devint la source de cent essais périodiques du même genre dont se glorifie TAngleterre, et que j'ai moi-même essayé d'introduire en France sous le titre d'HERMixE. Le prisonnier de Sainte-Pélagie se plaît à faire hommage au prisonnier de Newgatç des succès qu'il a obtenus dans un genre dont de Foë fut. créateur.

Ce fut aussi la politique qui jeta Wicquefort dans une prison d'état , oîi il écrivit son traité si curieux des Ambassades.

Peu de personnes savent qu'un Italien -du nom de M aggi , après avoir défendu avec autant de courage que de talent la ville de Famagusta , assiégée par les Turcs , devint leur prisonnier ; qu'ils le traitèrent'en véritables Turcs ^ c'ést*à-drre qùll^ bruflèt-ent ja maison , ses livres , ses instrumeïig ,' et lé 4£SjQeiidirent daiis une espèce de puits, où

ILLUSTRÉE. l55

il vécut enterré pendant quatorze mois :

c'est là que Maggi composa son traité de Tintinnabulis y qui fut jugé excellent.

On a dit que le malheur désarmait Tenvie, et que Tenvieux quelquefois était bien aise d'avoir pitié. Cette observation est démentie par l'expérience; les puissans peuvent éprouver le besoin de pardonner aii ' mérite; les impùissans, qui sont les envieux, ne lui pardonnent jamais. Un prince înibécile se contenta de faire brûler les ouvrages de l'abbé Trithême , coupable du crime d'avoir inventé une sténographie; mais ce pauvre Virgile y évêque de Salzbourg , fut brûlé tout-à-fait à la requête d'un théolo<* gien envieux, pour avoir eu l'audace d'écrire que , la terre étant ronde , il y avait nécessairement des Antipodes.

Il serait trop aisé d'ajouter à cette liste de savans malheureux, des noms recueillis dans toutes les classes et dans tous }es genres de talent. Je m'arrête et laisse aux aspirahs a

l56 LA. PRISOK

la classe des sciences et belles-lettries cette recherche consolante*

Puisque la persécution des philosophes et xles gens de lettres paraît être une maxime invariable de tous les gouverne mens y et tju^n ne veut pas mêine^ dans notre siècle de lumières, leujr accorder l'ho»neiu- d'une prison spéciale ^ je proposerais ( sans préjudice des rigueurs que Ton continuerait à e?:eroer eçntre les vivans ) qu'on élevât aux morts un monument expiatoire.

Quelque forme que Tartiste se plut à donner à cet édifice, je voudrais que , sans distinctioa de temps , de pays et d'infor»tune , on y trouvât les portraits ,

De Camoens , qui mourut de^faim dans la rue; d'ÛTWAT, qui expira sur la paille dans un grenier dont on avait vendu quel-^ ques jours avant les derniers m-eubles ; du Tasse, qui empruntait cinquante sous pour vivre pendant la semaine^

ILLUSTRÉE. l57

STon avendo candeleper iscrivere i versîjuoi;

de I'Arioste, qui se plaint di amèrement dans ses satires de n'avoir qu'un mauvais manteau troué; de Datben, qui fut toute sa vie aux gages du libraire Tonson , et qui lui vendit pour trois cents francs les dix mille meilleurs vers de la langue anglaise ; de Gilbert, qui mourut dans un hôpitaL On j accorderait les premières places à MiLTOir aveugle^ forcé de vendre son Paradis pour dix guinées; à Lesage, qui mangea dans sa

' vieillesse le pain de la pitié; à Corneille^ qui n'avait pas de bouillon chez lui la veillede sa mort ; à Vondel , qui composait ses tragédies dans une échoppe où il mourut à quatre-vingt-dix ans; à Voltaire , qui passa

. en exil soixante ans de sa glorieuse vie; à Jean- Jacques errant; à David exilé; à STDENHiitf, qui mourut dans une maison de détention ; au savant Adanson , qui s'excusait à quatre-vingts> ans. de ne pouvoir se

l58 LA. PRISON ILLUSTREE.

rendre à l'académie à défaut d'argent pour acheter une paire de souliers.

Ce monument porterait pour inscription :

Ici nous pouvons dormir.

w*. XI. — 3o açril 1823.

Page 1