DIX-SEPTIÈME CONSOLATION
PLATON. — SOCRATE. — M. COUSm.
Parmi les grands hommes qui m'ont accompagné à Sainte^Pélagie , et qui sont toujours prét$ à m'offrir quelque avis utile et quelque réflexion consolante , je retrouve avec plaisir le sage Socrate et le divin Platon. Pour comble de bonheur , leur savant interprète, M. Cousin, semble inspiré de leur génie, et me parait jusqu'ici le seul traducteur qu'ils eussent eux-mêmes jugé digne de les entendre. Ce n'est point un de ces vulgaires érudits dont l'esprit n'a que
aSÔ PLATON. SOCRATE. —
la force nécessaire pour lutter contre les difficultés de la phrase; il saisit la pensée , il pénètre jusqu'à son principe ; il en voit les développemens ; c'est Platon lui-même qui nous parle par sa voix.
Peuple trop insouciant! Nous avons parmi nous des hommes pleins d'amour pour la science, plisins de ferveur pour la vérité ; des hommes qui , jeunes encore , nous offrent les fruits mûrs d'un talent supérieur , et à peine accordons-nous un regard à leurs nobles labeurs! Le dirai-je !
loin de leur rendre une justice méritée , loin de couronner leurs fronts du laurier des Muses, nous les traitons avec rigueur ; un gouvernement mal conseille les repousse, et ils tomberaient dans le découragement , si le feu du génie ne brûlait leurs âmes , s'ils n'apercevaient dans le lointain l'espérance qui leur sourit , et la gloire qui leur montre ses palmes.
Si l'ouvrage que j'ai sous les yeux * eût paru en : Angleterre , dans la langue du pays, son apparition eût été saluée comme un événement honorable pour la Grande* Bretagne. L'Europe entière eût été invitée à l'admiration ; l'écrivain honoré des suffrages de ses concitoyens eût déjà reçu le plus doux prix de se& veilles. Ici M. Cousin ne rencontre que des obstacles ; sa carrière est semée d'épines ; chaque pas qu'il fait est un effort. Il fallait ramper, il fallait être servile; mais aussi il fallait abdiquer son .talent^ et se séparer de l'avenir.
Ces réflexions sont pénibles, je les écarte pour m'occuper de Socrate ; son procès m'intéresse , il me fournira plus d'une remarque utile , plus d'un motif de patience.
Son acte d'accusation fut dressé par Mélitus, l'un des plus ardens fanatiques de l'époque.
f Traduction de Platon, par Y, Gou^in^
258 PLATON. SOCRA.TE. —
a M^lilus, (Ils de Mflitus, du bourg de 'Pithos, accuse, par serment, 'Socrate^iils de &)phrbnisque, du bourg d'Alopèce. 'Socrate fit coupable en ce qu'il ne reconnaît pas tes dieux de la république, et met a leur place des extravagances démoniaques, tl est coupable en ce qu'il corrompt les jeunes gens. "Peine , la mort. »
Mélitus, faisant le râle d'accusateur public , soutient ses allégations par des discours étudiés, et, selon l'expreâsion même de Socrute , brillans de tous les artifices du tangage. On devine aisément qu'il n'épargna ni les injures , ni tes calomnies , ni les déclamations. Je suis fôcbé que le temps nous . ait envié ce réquisitoire.
Voilà donc Soerate accusé de ne pas croire aux dieux de la république. 11 est vrai que ce philosophe avait peu de foi aux colonjbes de Vénus et au cygne 'de T-eda; il doutait des métamorphoses de îupiter , et mèmedes filets de Vulcain. Mais Aristo-
iir. COUSIN. laSg
phane 9 son premier délateur, était biéîi moins Tespectueux que lui envers les divinités de la Grèce; il n'avait pas même épargné dans ses facéties populaires ie sou* *Ycrain des dieux, et avait exposé l'Olympe tout entier à la risée des Athéniens.'Cepen'dant Aristophane ne fut point en butte à des poursuites judiciaires. Les magistrats • d'Athènes , aussi patiens que leurs dieux , ne lancèrent point la foudre sur l'impie; il vécut et il mourut en paix.
Après un tel çxemple comment fxpliquer l'accusation , le jugement et le supplice de Socratequi n'avait jamais insulté personneltement, ni Jupiter, ni aucune autre divinité de sa cour, 'et qui ne s'était pas même permk la plus -légère *filaisanterie sur leur compte? Il ne ^blâmait ni les sacrifices^ ni les fêtes, ni les autres cérémonies de la religion ; il s'était même soumis » comme citoyen , aux formes extérieures du culte public. Ses disciples bien - aimés »
Xénophon et Platon, qui ont recueilli ses paroles avec un soin pieux , nous ont appris que les lois civiles et religieuses de la république lui inspiraient un sentiment profond de respect. Quel fut donc le vrai motif qui souleva contre lui une si violente persécution ?
M. Cousin croit que les efforts de Socrate pour soustraire la morale au dogmatisme religieux, et faire triompher la raison de la fausse sagesse de son temps furent la cause de son procès , et le motif de sa condamnation. Quelque puissante que soit pour moi l'autorité d'un esprit aussi élevé, j*ai quelque peine à adopter cette opinion. L'expérience de tous les temps nous a sufBsam* ment prouvé qu'en ménageant les hommes il est peu dangereux d'attaquer les doctrines, Aristophane en insultant les dieux laissait leurs mini3tres en repos. Si au lieu de lancer s«s traits sur des citoyens isolés. , il eût hasardé de tourner en ridicule cpiel-
WT-
que pf*ètre d'Eleusis , ou quelque sacrificate4ir de Minerve -^ tout l'ordre sacerdotal se fût réuni contre lui, et je ne -doute point qu'il n'eût succombé sous le poids de leur vengeance.
Après avoir lu avec attention l'histoire du procès de Socrate , je suis porté à croire que l'accusation d'impiété envers les dieux , d'outrage à la morale publique , ne fut que lé prétexte de sa condamnation , et qu'il faut en chercher la véritable cause dans des haines personnelles , dans les ulcérations de l'intérêt et les blessures de l'orgueil ; un passage de V apologie peut jeter quelque lumière sur ce sujet; c^est celui où Socrate raconte les épreuves qu'il a fait subir à ses concitoyens , tels que les politiques, les orateurs , les poètes, les artistes; c'est-à-dire, tous ceux qui influaient sur les assemblées du peuple , et qui exerçaient le pouvoir religieux et civil de la » république. Socrate les interrogeait à sa ma-
1162 PLATO?:. SOCRA^E^
nière , et leur prouvait jusqu'à l'évidence qu'ils étaient des ignorans. Cette décoiH verte les mettait en fureur , surtout les politiques et les prêtres, qui avaient de grandes prétentions à la science. Cette remarque me parait d'autant mieux fondée que Socrate dit lui-même à ses juges, en parlant ^ de ces inimitiés : « Je sentais bien quelles » haines j'assemblais sur moi, j*en étais af- » fljgé , effrayé même. » « Voilà , ajoute-t-il » ailleurb, les recherches qui ont'excité contre » moi tant d'inimitiés dangereuses» » Se»
accusateurs représentaient toutes les classes de ses ennemis : Mélilus les poètes; Anytus:
les politiques et les artistes; Lycon les orateurs.
« Athéniens , dit encore Soerate en teiv w minant la premi^e partie de sa défiense, »'vous avez entendu la vérité toute pure; je » ne vous cacllb et ne vous -déguise rien , » quoique je n'ignore pas que tout ce que » je dis hé Mt qu'envènioieis la blessure;.
» et c'est cela même qui prouve que mes » paroles sont vraies , et que je ne me suis » pas trompé sur la source de ces calom* » nies, a
Veut-on quelque chose de plus fort , Socrate, revenant sur cette idée, dit encore : 41 Ce qui me perdra , si je succombe , ce ne >' sera ni Mélttus, ,ni Anytus ; mais Tenvîe » et la calomnie, qui ont déjà fait périr tant » de gens de bien , et qui en feront périr » tant d'autres ; car il ne faut pas espérer » que ce fléau s'arrête à moi. » Socrate connaissait bien la nature humaine.
Je ne doute point que Mélitus et Any tqv n'aient couvert leurs imputations calom-.
nieuses des plus beaux dehors^, et qu'ils ne se soient servis de ces prétextes si souvent employés, d'amour de l'ordre et du bien public , à l'abri desquels tant d'outrages à. la raison et à la justice ont été commis. Il me semble entendri? ces infâmes délateurs s'écrier : « Oui , Socrate , tu es un ennemi
» de la république et des principes qiii la » soutiennent; tu séduis la jeunesse, tu lui » apprends à mépriser la religion et les lois D du pays ; tu fais des jeunes Athéniens au< » tant de séditieux qui secouent le joug de » l'autorité , dédaignent les instructions des » hiérophantes , et veulent tout mesurer D avec leur raison. Il y a dans tes doctrines » une tendance à bouleverser l'état. So- » phiste dangereux et subtil , tu flattes les » passions de tes disciples; c'est toi qui as » perdu Âlcibiade ; c'est toi qui as façonné » Critias ' à la tyrannie. Il faut que tu pc« j> risses pour le salut d'Athènes , et que ta » mort désarme la colère des dieux. »
On sait combien il est difficile de se dé* fendre de ces vagues accusations devant des juges passionnés ou corrompus. L^arrêt est médité d'avance, et Minerve elle-même se-
' Critias, Tun des trente oligarques, ayait été aa nombre des auditeurs de Socrate.
rait descendue du Parthénon pour plaider la cause de Socrate qu'il Taurait perdue. Ce qui m'étonne, et ce qui l'étonna luimême , ce fut la faible majorité qui vota pour sa Gonebmnation. il déclare qu'il était loin de s'y attendre; « car, à ce qu'il parait, dit*il,il n'aurait fallu que trois voix de plus pour que je fusse absous. » Cette circonstance est importante; elle prouve que les ennemis de Socrate ne purent alléguer contre lui aucun fait positif, et qu'ils se trouvèrent réduits à la violence des déclamations. Je parierais bien qu'ils firent subir à ses discours les tortures les plus exquises de l'interprétation ; qu'ils lui prêtèrent des intentions qu'il n'avait pas; qu'ils le représentèrent comme un factieux en état de conspiration permanente eontre la république. S'ils avaient pu démontrer avec clarté qu'il était un mauvais citoyen, un ennemi des lois,. il n'est pas à présumer que , sur cinq cent cinquante-six
Ton. I. £tf ArmilM, 5«. édit. 22
a68 PLATON. — SOCRATE.
même , l'amour de la patrre ; oii , pour me servir des paroles énergiques de Cicéron, il faisait descendre la philosophie du ciel sur la terre, la plaçait dans les villes, lui ouvrait Tentréc des maisons particulières, l'introduisant ainsi dans les habitudes ordinaires de la vie pour la régler suivant les lois de la sagesse '.
Dans le temps même que Socrate remplissait cette importante mission , les premiers coups furent portés aux croyances populaires; les divinités mythologiques furent immolées sur la i^cène par l'audace des poètes , et il se fit une révolution dans les idées : des actes publics nous l'attestent, et je n'en veux d'autre preuve que la mutilation des statues de Mercure, attribuée à de jeunes étourdis inspirés par Alcibiade. Cette action inouïe ne pouvait avoir lieu qu'à une époque où la raison s'élevait sur les dé-
» Cic, Tasc, quœs»y liv. 5 , n. lo.
bris des vieilles doctrines, et où il s'était fait un changement notable dans les opinions. Nul doute que Socrate n'ait contribué pour sa part à ce mouvement des esprits. Il ne se déclarait point contre les dieux publiquement reconnus et honorés ; mais en séparant, comme dans l'Ëuthyphron , le sentiment moral, des formes reli' gieuses et accidentelles qui en altéraient la pureté , il rendait à la raison toute son in-^ dépendance, et affranchissait la pensée du despotisme de l'autorité..
On se ferait difficilement une idée du nombre de ses disciples et de l'ardeur avec laquelle les jeunes Athéniens accouraient à ses leçons. Je ne parlerai ni de l'aventure de Xénophon, ni de celle d'Ariii&tippe; ce que Plutarque et Aulu-Gelle racontent d'Euclide le Mégarien, prouve suffisamment jusqu'où allait la passioii des disciples de Socrate pour profiter de ses instructions.
Athènes et Mégare étaient alors en guerre ;
Panimosité réciproque était » violente qu'on faisait prêter serment aux généraux athéniens de ravager le territoire de Mégare deux fois Tannée , et qu'il était interdit aux Mégarif ns, sous peine de la vie , de -mettre le pied dans TAttique. 'Cette dé* fense ne put arrêter Tludlide. H soitait de 'la ville sur le soir en *hàbit de femme , la tîête couverte d'un voile , et se rendait la nuit au logis de Socrate. 11 y restait jusqu"'» ia pointe du jour, ^ r^toumàtt chez lui sous le même déguisemeiït.
Telle était l'influence de Socrate qu'Aristophane, qui ne cherdhatt que d'illustres* victimes, entreprit de4'iramoler surla scène, et composa contre lui la comédie des Nuées, *C'cst'à cet événement que SocrâteTait allusion dans son apologie, lorsqu'au nombre de ses premiers délal?eùrs il parle d'un certain faiseur de pièces de fliéâtre.'ïl 'faut avouer qu'il if y a pire engeance sur la terre que ces tpcrivains , travaillés de l'envie Ue nuire . et
M. coirsiN» 27 c
presque toujours par les plus vils motifs. Socrate était radmirateur d'Euripide; il aimait ies tragédies *de ce pdëte , où se trou- •veitt'd*excsellens principes de morale. Aris- 'toplhane baissait Euripide de cette haine meoftinguible que foitt naître trop souvent les rivalités de réputation et de succès.
•C'était Euripide qu^il voulait aussi blesser en 'attaquant son 'ami; pins ^cet ami avait d'ascendant sur'Fopinion ,pliis il importiit de 'Pafiaiblir. C'est ainsi qu'on -déshonore ta noble profession des lettres.
Dans la-comédie d'Aristophane , Socrate estreprésenté comme tm lennemi des dieux ; comme un homme gonflé 'd'orgueil , plein d-e^time iKnir lui-*mlême, etdeTnéprispour les aut*es. Si l'esprit du temps dont parle M . 'Con^n eût été ii hostile envers ^Socrate , . il se !flit alors soulevé contre lui. Mais •r^xistenee de Socrate^ie fut point troublée; on dit même qu'il assista a la preniièi-e représentation; des Nuées ^ sans s'éraouv^oir
2^)2 ]^LATON. ■— SOGRATE. — '
et sans. marquer le moindre déplaisir. Quel' ques étrangers voulant savoir qui était ce Socrate dont le nom revenait si souvent dans la pièce , il se leva de sa place, et se montra aux curieux tant que l'action dura.
Quelques amis s'étonnaient de son sangfroid et de sa patience. « Que voulez- vous?
répondit Socrate, j'imagine que j'assiste à un grand repas où les convives se plaisent à s'égayer à mes dépens; je ne veux pas troubler la joie du banquet ; il faut savoir entendre raillerie. »
Il est donc évident qu'on regardait alors comme des traits comiques ces reproches d'incrédulité et de mépris pour les dieux adressés à Socrate; il fallait nécessairement que les idées eussent beaucoup changé à cet égard; et, si l'on veut bien observer que vingt années s'écoulèrent entre l'apparition des Nuées et le procès du philosophe , on concevra sans peine tous les progrès de l'opinion , dans ce long esp^ace de teups ,
chez un peuple aussi spirituel que les Athé^ .niens.
Je regarde donc comme une chose certaine que l'esprit général de l'époque favorisait Socrate , et je serais glorieux de ma petite érudition, si M. Cousin revenait à mon avis. Reste une difficulté que j'ai prévue , et dont il sera facile de délivrer mon système.
On me dira sans doute : Si l'esprit du temps protégeait Socrate, comment se faitil qu'il ait été condamné. à mort ?
Je crois que je résoudrai cette question d'une manière très-satisfaisante pour uri lecteur raisonnable. Un changement de doctrines, surtout lorsque des intérêts matériels sont liés à ces mêmes doctrines , ne se fait pas tout d'un coup. Les germes des opinions nouvelles sont d'abord jetés dans les esprits; ils ne deviennent féconds et nfi se développent que par degrés ; i^s passent avec lenteur d'une intelligence à l'au-
TOM. 1. Les ffermites, 5«. ëdit. ^ ^
274 PLATON. — SOCBATE.
tre j et il leur fout un temps considérable pour devenir des idées fixes et générales.
Pendant toute cette époque, leur végétation intellectuelle n'éprouve aucun obstacle ; on inédite, on disserte, on fouilfe
les principes, et Ton exi fait sortir toutes leurs conséquences sans alarmer personne.
L'instant critique est celui où l'on veut en faire l'application. C'est alors que tous les intérêts attachés aux vieilles doctrines se mettent en révolte et font résistance. Aloi^ la lutte s'engage; le résultat définitif ii'est pas douteux ; mais le combat est opiniâtre , et même quelquefois asse^ long.
Pense-t-on que les congrégations sacerdotales d'Athènes fussent charmées de voir diminuer leur considération , et surtout la quantité de victimes grasses dont la partie la plus succulente était destinée aux dieux, c'est-à-dire aux prêti^es? Cette foule nombreuse qui vivait dévotement à l'ombre des autels de Minerve et de Jupiter, et dont*
Jtt. COUSIN. 275
la croyance était un intérêt personnel , devait facilement accueillir toutes les calomnies dirigées^ contre on philosophe qu'on déclarait hostile envers les dieux, ou même indifférent à leur culte ; car, dans des temps pareils, rindiiFérenee en matière de religion est un crime irrémissible. I) faut croire ou avoir Tair de croire , si l'on veut vivre en repos. C'est ce qu'il y a de mieux à faire pour un homme qui se sent quelque répugnance pour la ciguë.
Les doctrines mythologiques étaient donc décrédilées dans Athènes , mais elles faisaient partie intégrante de la constitution jde l'état. Les pompes du culte étaient tout à la fois rdigieuses, politiques et civiles.
Les hommes en pouvoir, les orateurs , les magistrats ennemis de toute réforme, et armés de la force des lois, se débattaient contre l'esprit du temps , et il suffisait de parler à leurs passions ou à leur intérêt pour en obtenir d'injustes condamnations.
^•yô PLA.TON. SOCRATE. -?-
Ce Ait donc Tesprît des vieux temps qiii tua Socrate, et non les nouvelles opinions.
On savait qu'il mourait innocent, ses juges le savaient euxnnémes ; mais ils étaient sous la domination d'un parti. Socrate ne s'y trompa point , il n'ignorait pas sa destinée ; il avait même pensé à garder le silence devant l'aréopage ; et il déclara qu'il ne se défendait que pour obéir à la loi.
Tel est l'effet de l'injustice et des proscriptions , qu'elles donnent plus de force aux doctrines qu'on veut anéantir. La mort de Socrate, loin de nuire à la philosophie, X servit à la rendre encore plus populaire.
Libanius nous dit qu'Athènes fut plongée dans le deuil. Bientôt, et ceci est une preuve sans réplique de mon opinion sur les vraies causes de ce grand crime du fanatisme , bientôt on demanda compte aux accusateurs du sang innocent qu'ils avaient fait répandre. Mélitusfut condamné à mort, les autres furent envoyés en exil. Plutarque
observe que les ennemis connus de Socrate* inspiraient une telle horreur à leurs rçncitoyens , qu'on ne voulait ni leur donner de feu y ni répondre à leurs questions , ni se trouver avec eux aux bains. La plupart s'arrachèrent la vie dans les convulsions du désespoir '. S'il faut en croire Diodore , et je~ ne vois aucune raison de repousser son témoignage , les Athéniens firent élever à Soorate une statue de bronze , de la maiiî de Lysippe. Ils lui dédièrent, comme à un demi-dieu , un édifice qu'ils nommaient dans leur langue Socratéion , c'est-à-dire chapelle de Socrate. Voilà des faits qui me semblent prouver contre M. Cousin que ce fut la passion , la haine , les calomnies du parti fanatique d'Athènes, qui condamnèrent Socrate , et non l'esprit du temps.
L'apologie de Socrate, recueillie par Platon , son disciple bien-aimé , est un admi-
- Plut., de Iwididet OdiOs
278 PLATOI<î. — SOGRATE.
rable cbef-d'ceuvre. Cioéron n% pouvait s'empêcher de verser des larmes en lalisant, et il est vrai que . je ne cosmais rien dans l'antiquité de plus noble à la fois et de plus pathétique. Qu'on se figure un vieillard de soixante-dix ans , d'une vie sans tache, qui avait remporté le prix de la valeur à la bataille de Délium , et n'avait pour ainsi dire respiré que pour le bonheuç des hommes ; point orgueilleux , point farouche, du naturel le plus doux , du caractère le plus gai , aimant à cultiver les Muses, ne rougissant même pas dans sa vieillesse d^apprendre à jouer de la lyre ^ Cet homme plein de sagesse a le malheur d'aimer et d'enseigner la vérité : cela suffit , c'est lin corrupteur de la jeunesse , un athée , un factieux ; il est traduit devant un tribunal vendu à quelques fanatiques ;
* Socratesj jam senex^ institut lyrâ non bescebat, Qum til., Jib. I, cap. lo.
eru"
rinîquité tiiomphe , il boit le poison sans pâlir, et sa mort est pour ^s disciples une dernière et sublime leçon.
Qn croit que la franchise de son apologie irrita la majorité de ses juges ; qu'il aurait mieux fait de les ménager, de faire des concessions , de descendre même aux prières et aux larmes. Il* ne crut pas convenable d'employer ces sortes de moyens, et il eut raison. Lorsqu'il fut condamné , il dit : a Athéniens , je succombe pour n'a- » voir pas voulu me lamenter, pleurer et » descendré à toutes les bassesses auxquelles » vous êtes habitués. Mais le péril oii j'étais » ne m'a point paru une raison de rien x> faire qui fût indigne d'un homme libre ; » et; niain tenant encore, je ne me repens » pas de.m'étre ainsi défendu. J'aime beHu*- ?> coup mieux mourir que de devoir la vie ^ » à une lâche apologie. . Ni devant les tri^ 9 bunaux , ni dans les combats , il n'est
» permis ni à moi , ni à aucun autre , d'em- » ployer toutes sortes de moyens pour éviter M la mort. Tout le monde sait qu à la guerre » il serait très-facile de sauver sa vie en x> jetant ses armes, et en demandant quar- » tier à ceux qui vous poursuivent. De » même, dans tous les dangers, on trouve » mille expédiens pour éviter la mort quand » on est décidé à tout dire et à tout faire. Eh ! » ce n'est pas là ce qui est difficile , Athé- » niens , d'éviter la mort ; mais il l'est beau- » coup d'éviter le crime ; il court plus vite » que la mort. C'est pourquoi, vieux et » pesant comme vous me voyez , je me suis » laissé atteindre par le plus lent des deux ; D tandis que le plus agile , le crime , s'est » attaché à mes accusateurs qui ont de la » vigueur et de la légèreté. Je vais donc » subir la mort à laquelle vous m'avez con- » damné, et eux l'iniquité et l'infamie à »Jaquclle la vérité les condamne. Pour
» moi , je m'en tiens à ma peine et eux à la » leur. £n effet , peut-être est-ce ainsi que » les choses devaient se -passer; et, selon » moi , tout est pour le mieux. »
Après avoir adressé les dernières réflexions aux membres de l'aréopage qui l'avaient absous y il termina ainsi son discours : (c II est temps que nous nous quittions , » moi pour mourir, et vous pour vivre. Qui » de nous a le meilleur partage ? Personne » ne le sait , excepté Dieu. »
Pendant les trente jours que Socrate passa dans 'sa prison, eii attendant le retour du vaisseau de Délos, il continua de voir ses amis et de les entretenir de sujets de morale avec la même tranquillité d'âme , le même intérêt que dans les temps les plus paisibles de sa vie.^ Criton , l'un de ses disciples les plus dévoués , lui proposa d'échapper à la mort en fuyant de sa prison.
Tous les amis de Socrate , des étrangers
ToM. I. Les HermiieSy 5*^. ëdit. 24
282 PLATON. SOÇBATE.
même , s'étaient réunis pour assurer sa fiiite; les moyens étaient prêts, il ne restait à obtenir que son consentement : on sait que Socrate rejeta cette proposition. I! était âgé , ce n'était que le sacrifice de quelques années qu'il faisait aux doctrines qu'il avait jusqu'alors enseignées, et dont le pré« cepte fondamental était Fobéissance abso- Tue à la loi quelle qu'en fût l'application.
Il ne voulut pas démentir en un instant les principes qui avaient réglé sa vie entière, ni porter la moindre atteinte à sa réputation. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet. Ce qu'on ne peut s'empêcher d'admirer, c'est ce calme philosophique , ce dédain de Finjustïce, ce mépris de la mort, cette inébranlable résolution qui ne laissent aucune prisé à la faiblesse humaine. D^autres ont été les martyrs du dogme , Socrate fut, le Uiartyr de la morale.
Socrate avait élevé ses, idées jusqu'à l'u-
nilé de Dieu; cette> première idée l'avait conduit à l'espérance d'une vie meilleure :
le développement de cette grande pensée forme le sujet du Phédon. J'ai relu tout ce dialogue avec la plus profonde attention, et je ne pense pas que l'esprit humain puisse aller au delà des hauteurs où le génie de Platon s'est reposé ; je suis bien aise de me trouver d'accord sur ce point avec M. Cousin, que j'avais pet'du de vue, et que je retrouye avec plaisir.
Je veux lui dire combien , dans ces heures Pilaires , où le temps s'abat généralement de tout son poids sur le captif, séparé des doux objets de ses affections , et dont les regards ne s'arrêtent que sur des grilles inflexibles , j'ai trouvé de charme dans la lecture' de son Platon. En parcourant ces grandes pages marquées du sceau de la sagesse antique, étincelantes de traits sublimes, j'oubliais l'injustice des hommes, les attaques envenimées de la calomnie, les odieuses
284 PLAT.^-SeCH. M. COUS.
fureurs de Tesprit de parti , je m'oubliais moi-même , et les heures devenues légères fuyaient d'un vol rapide.
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