LA. DETTE
Sic nunc sunt mores :
Si cuis reddit , magfta habenda est gratia,
Terentius.
( Telles sont aujourcrhui nos mœurs qu*il f,iut savoir gré à celui qui paie ses dettes.)
J^Aidéfa dit que la maison de Sainte-Pélagie 9 consacrée dans son origine au repentir et a la retraite des femmes de mauvaise vie , était devenue la prison des détenus pour dettes. Elle n'a pas eu pendant long*temps d'autre destination. Aujourd'hui la dette ne forme plus qu'une section de l'établissement. Cette section est composée de trois pavillons k quatre étages , et d'un corridor aVi troisième dans le pavillon d^a politique. Ce corridor est d'une largeur convenable ^ les autres sont des défilés «troits ,on la lumière n'arrive que par des meurtrières assez semblables a celles qu'on aper* eoit encore dans nos gotbiques donjons. Vis-kvis sont les chambres des prisonniers ^ elles renferment i^our la plupart deux 9 quatre , ou même 2 1...
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huit personnes. Sur près de cent chambres , quarante- deux ne sont occupées que par un seul détenu. Cette distinction ne s^obtient guère qu'après un an de résidence. On y arrive , comme dans les grades militaires en temps de paix j par tour d'ancienneté. Cependant cette disposition n'est pas mieux observée \ Sainte-Pélagie qu'ailleurs. Un ordre de M. le préfet de police peut favoriser un nouveau venu y et faire exception ^ la règle générale.
La loi du 16 germinal an VI , sur la con»
trainte par corps ^ n'a établi aucune différence entre le véritable négociant patenté , et celui qui , sans être commerçant y fait un acte de commerce. Il suffit d'avoir signé une letti*e de change en bonne forme ^ pour être réputé négociant et devenir justiciable du ttibuaal de commerce. Si la lettre de change n'est pas ac** quittée k Fécliéance, ce tribunal ne masque jamais de décerner la contrainte par corps y et il est tellement expéditif qu'il rend ^ dit-oB , an-* £ée commune 9 environ dix-huit mille jugemeas de cette nature.
Aussi Sainte-Pélagie , semblable kfun va&te caravansérail 9 reçoit des hommes de tous les pays et de toutes les professions : on y compte maintenant vingt officiers , parmi lesquels se trouvent sept colonels et un général ; les mar^ quis , les comtes et les barons y sont en grand B^ombre : j'y ù remarqué avec surprise des
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ecclësîastiques , et entre autres un des chape-* lains de S. A. R. madame la duchesse de Beriy. Le reste de cette population se compose d'hommes de lettres y de musiciens , de peintres ^ d ouvriers, de porteurs d'eau et de charbonniers. Ce qu'il y a de plus rare k Satnte*Pélagte , c'est d'y Toir un négociant.
Ce résultat prouve que la loi de germinal a besoin d'une réforme complète. Je crois qu'on ferait très-bien d'abolir la contrainte par corps , ou de la réserver seulement pour les actes réeh du commerce. Ce sont , en général , des prêteurs sur gages y des intrigans y des usuriers , qui exploitent k leur profit la contrainte par corps* Son abolition ferait disparaître une foule de pièges tendus sous les pas d'une jeunesse passionnée et sans expérience y qui risque son avenir et sa liberté pour un moment d'i- Tresae et de dissipation. Si l'usurier n'espérait pas rançonner des famâlles respectables en menaçant de la prison , ou en faisimt même incarcérer de jeunes étourdis , il n'ouvrirait point sa bourse k leur imprévoyante prodigalité ; il ne leur fournirait pas les moyens de satisfaire des penchans déréglés, et de devenir peut -être un jour les fléaux de la société. Ce serait un avantage réel pour la morale publique.
La contrainte par corps favorise les mauvais ses moeurs de plus d'une manière. On cite une iismme gals^te qui se trouviiit gênée par la pré-
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sence d'un mari d'humeur jalouse ; elle apprend qu'il a souscrit une lettre de change que l'état de ses affaires ne lui a pas permis de payer J elle fait aussitôt acheter sous maiii la fatale créance , et retient l'époux ^lésespéré sous les verrous de Sainte- Pélagie. Cet homme ne sait point encore de quelle manœuvre il est la vie-* time ; sa tendre épouse vient quelquefois pleurer avec lui d'une séparation si cruelle , et se console ailleurs de son infortune conjugale. On assm^e même qu'un pareil moyen a été employé pour éviter les importunités d'un amant qui avait pris au pied de la lettre des protestations de tendresse et des sermens d'une éternelle fidélité, he premier fait est tout simple , on le concevra aisément; mais si je ne tenais le dernier d*uDe personne digne de foi , je me serais permis d'en douter*
La durée de la détention est de cinq années pour un Français : ce terme expiré^ il est libre , et ses créanciers perdent sur lui le reœurs par corps» Quant aux étrangers ^ la durée de leur détention est illimitée. Je connais un de ces prisonniers , le major Swan des États-Unis , qui est entré h Sain te- Pélagie k l'âge de quarantecinq ans , et qui s'y trouve encore k soixante. Citoyen estimé dans son pays , compagnon d'armes de Washington; il a passé dans la captivité les plus utiles années de sa vie. Je sais qu'il est résigné k 3on sort, qu'une longue habitude
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Fa familiarisé avec sa position^ qu'il répand des bienfaits sur ses compatriotes que leur destinée amène près de lui; mais on ne peut s'empêcher de plaindre un homme qui a perdu ainsi une partie précieuse de son existence lorsqu'il aurait pu rendre a sa patrie d'éminens services.
L'âge , quelque avancé qu'il soit , n'exempte point de la contrainte par corps ; on a vu des vieillards de quatre-vingt-dix ans détenus k Sainte-Pélagie.
Il me parait évident que la loi n^attêint pas le but qu'elle se propose , qu'elle n'ajoute rien k la sécurité du commerce , et qu'elle est une source d'abus qu'il serait utile de tarir. Il faut espérer que le gouvernement s'occupera de cet important objet, et mettra, avec le concours des Chambres , cette partie de la lé*gislation en accord avec la justice et l'intérêt de la société.
Les détenus sans ressources n'ont d'autres moyens d existence que la somme que leurs créanciers déposent chaque mois au greffe k titre d'alimens. Cette somme est fixée à vingt francs. Du temps d'Henri IV , époque k laquelle cette allocation fut déterminée, on prit pour base le marc d'argent qui valait vingt francs; aujourd'hui il en vaut cinquante-deux, et cependant la consignation est toujours la même. Qu'on réfléchisse, de plus, k la différence du prix des denrées ^ aux dix francs de
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loyer que le détenu est force de payer mensuellement pour ^son chétif mobilier, et qn^on ju^e de ce qui reste k uu malheureux ouvrier , souvent chargé d'une femme et de plusieurs enfans , pour sa subsistance et son entretien*
La faculté de recevoir les visites n'est point limitée pour la section de la dette. Il y entre chaque jour de cent k cent cinquante per<* sonnes des deux seies* Les pères de famille j vivent comme dans leur ménage* Il y a des restaurateurs et des tables d'hote pour les feunes gens et les vieux garçons* Ces ëtablissemens^ont tenus par des prisonniers*
Cette partie de la prison ressemble k une petite ville. Mêmes distinctions da&s la société, même importance pour les petites chases, même rivalité, même inquisition de voifiisage , même penchant k la médisance et aux caquets. La soirée arrive : ceux-ci font de la musique , ceux-là s'ét^Uissent devant' une table de jeu. On rend ou l'on reçoit des visites, on s'y réunit avec des dames* Ici se lisent les jomr- Baux, Ik on pai4e de politique, ou suit les mouvemens de nos armées, on cherdhie k deviner les projets de Mina, et de Ballesteros , les ^^iniotts se heurtent, les débats s'édiauffent; de Ik des antipathies , des querelles et des inimitiés* Les parties fines n'y sont pas rares ; k gaieté , la dissipation régnent dans telle ehambre } on s'y livre k toutes les i eeherches de la
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sensualité, tandis que dans la pièce voisine un malheureux dévore tristement le morceau de pain qui ne suffit pas a ses besoins* Cela peut se voir partout , mais le contraste est plus rapproché et frappe davantage k Sainte-Pélagie.
Parmi les détenus pour dettes se trouve M.
Eugène Pradel , qui conserve k près de quarante ans toute la fraîcheur de la première jeunesse et une vivacité d'imagination qui semble n'appartenir qu'il cette saison de la vie. C'est peut-être le poète de France qui improvise avec le plus de goût et de facilité. Il pour-» rait lutter avecjes improvisateurs italiens. Mais il a des qualités plus solides, et dont il a donné des preuves éclatantes dont nous avon^ déjk parlé. Une âme ardente , un caractère généreux , une obligeance extrême , Pont rendu cher k toute la maison. Si fêtais créancier de M. Eugène Pradel, je ne résisterais pas au Sésir de le rendre a la liberté , et je pense que je ferais en même temps un bon calcul et une bonne action.
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N*» XX. — 9 mai iSaS.