‹ Les hermites en prison, ou consolations de Sainte-PélagieChapitre 51 sur 86 · PLATON. — SOCRATE. — M. COUSIN · texte numérisé non relu

PLATON. — SOCRATE. — M. COUSIN

Parmi les grands hommes qui m'ont accompagne k Sainte- Pélagie , et qui sont toujours prêts k m'offrir quelque avis utile et quelque réflexion consolante, je retrouve arec plaisir le sage Socrate et le divin Platon. Pour com- Jole de bonheur , leur savant interprète , M. Cousin , semble inspiré de leur génie , et me parait jusqu'ici le seul traducteur qu'ils eussent eux-mêmes jugé digne de les entendre.

Ce n*est point un de ces vulgaires érudits dont 1 esprit n'a que la force nécessaire pour lutter contre les difficultés de la phrase; il saisit la * pensée, il pénètre jusqu'à son principe;. il en voit les développemens ; c'est Platon lui-même qui nous parle par sa vois.

Peuple trop insouciant! Nous avons parmi nous des hommes pleins d'amour pour la science, pleins de ferveur pour la vérité ; des hommes qui , jeunes encore , nous offrent les fruits mûrs d'un talent supérieur, et h peine accordons-nous un regard k leurs nobles labeurs ! Le dirai-je !

loin de leur rendre une justice méritée, loin de couronner leurs fronts du laurier des Muses , nous les traitons avec rigueur, un gouvernement mal conseillé les repousse , et ils tomberaient dans le découragement , si le feu du génie ne brûlait leurs âmes , s'ils n^apercevaient dans le lointain l'espérance qui 4eur sourit , et la gloire qui leur montre ses palmes.'

Si Pouvrage que j'ai sous les yeux ^ eût paru en Angleterre, dans la langue du pays^ son apparition eût été saluée comme un événement honorable pour la Grande-Bretagne. L*Europe entière eût été invitée k l'admiration ; l'écrivain honoré des suffrages de ses concitoyens eût déjk reçu le plus doux prix de ses veilles. Ici M. Cousin ne rencontre que des obstacles ; sa carrière est semée d'épines; chaque pas qu'il fait est un effort. Il fallait ramper , il fallait être servile ; mais aussi il fallait abdiquer son talent, et se séparer de l'avenir.

Ces réfleiiions sont pénibles ^ je les écarte pour m'occwper de Socrate ; son procès m'intéresse , il me fournira plus d'une remarque utile, plus d'un motif de patience. Son acte d'accusation fut dressé par Mélitus, l'un des plus ardens fanatiques de l'époque.

« Mélitus, fils de Mélitus, du bourg de Pithos, accuse, par serment, Socrate , fils de Sophronisque, du bourg d'Alopèce. Socrate est

* Traduction de Platon , par V. Cousin.

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coupable 69 ce qu^il ne reeoDoaU pas les dieux de la république, et met à leurs places des extravagances démoniaques* Il est coupable en ce qu^il corrompt les jeunes gens* Peine, la mort. »

Mélitus, faisant le rôle d'accusateur public , soutient ses allégations par des discours étudiés , et j selon lexpression même de SocraCe , brillaus de tous les artifices du langage. On devine aisément qu'il n'épargna ni les injures. , ni les calomnies , ni les déclamations. Je suis fâché que le temps nous ait envié ce réquisitoire.

Voira donc Socrate accusé de lue pas croire aux dieux de la république. li est vrai que ce philosophe avait peu de foi aux colombes de Vénus et au cygne de Léda ; il doutait des métamorphoses de Jupiter , et même des filets de Vulcain. Mais Aristophane y son premier délateur, était bien moins respectueux que lui envers les divinités de la Grèce ; il n'avait pas même épargné dans ses facéties populaires le souverain des dieux , et avait exposé l'Olympe tout entier k la risée des Athéniens. Cependant Aristophane ne fut point en butte k des poursuites judiciaires. Les magistrats d'Athènes y aussi patiess que leurs dieux, ne lancèrent point la foudre sur l'impie; il vécut et il mourut en paix.

Après un tel exemple comment expliquer

M. COUSIN. ig

1 accusation , le jugement et le supplice de So-* crate qui n'avait jamais insulté personoelle* ment, ni Jupiter, ni aucune autre divinité de sa cour , et qui ne s'était pas même permis la plus légère plaisanterie sur leur compte ? Il ne blâmait ni les sacrifices , ni lès fêtes , ni les autres cérémonies de la religion ; il était même soumis, comme citoyen aux formes eicténeures du culte public. Ses disciples bien-aimés, Xénophon et Platon, qui ont recueilli ses paroles avec un soin pieux , nous ont appris que les lois civiles et religieuses de la république lui inspiraient un sentiment profond de respect.

Quel fut donc le vrai motif qui souleva contre lui une si violente persécutîpn ?

M* Cousin croit que les efforts de Socrate pour soustraire la morale au dogmatisme reli* gieux , et faire triompher la raison de la fausse sagesse de son temps furent la cause de son procès, et le motif de sa condamnation. Quelque puissante que soit pour moi l'autorité d'un esprit aussi élevé, j'ai quelque peine 'a adopter celte opinion. L'expérience de tous les temps nous a suffisamment prouvé qu'en ménageant les hommes il est peu dangereux d'attaquer les doctrines. Aristophane en insultant les dieux laissait leurs ministres en repos. Si au lieu de lancer ses traits sur des citoyens isolés , il eût hasardé de tourner en ridicule quelque prêtre d'Eleusis, ou quelque sacrificateur de Minerve,

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tout l'ordre sacerdolal se fût réuni contre lui , et je ne doute point qu'il n'eût succombé sous le poids de leur vengeance.

Après avoir lu avec attention Fhistoire du procès de Socrate , je suis porté a croire que l'accusation d'impiété envers les dieux , d'outrage a la morale publique, ne fut que le prétexte de sa condamnation , et qu'il faut en chercher la véritable cau.se dans des haines person* nelles , dans les ulcérations de Fintérèt et les blessures de Porgueil) un passage de C apologie peut jeter quelque lumière sur ce sujet ; c'est celui où Socrate raconte les épreuves qu'il a fait subir k ses concitoyens, tels que les politiques , les orateurs, les poètes, les artistes; c'est-adire, tous ceux qin influaient sur les assemblée^ du peuple, et qui exerçaient le pouvoir reli-' gieux et civil de la république. Socrate les interrogeait \ sa manière , et leur prouvait jusqu'à l'évidence qu'ils étaient des ignorans. Cette découverte les mettait en fureur, surtout les politiques et les prêtres, qui avaient de grandes prétentions a la science. Cette remarque me paraît d'autant mieux fondée que Socrate dit luimême a ses juges, en parlant de ces inimitiés : « Je sentais bien quelles haines j'assemblais sur » moi, j'en étais affligé, effrayé même. » « Voi- )) la, ajoutet-il ailleurs, les recherches qui ont >> excité contre moi tant d'inimitiés dangereu- » ses. » Ses accusateurs représentaient toutes

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les classes de ses ennemis : Mélitus les poètes ; Anytus les politiques et les artistes ; Lycon les orateurs.

« Athéniens , dit encore Socrate en termi- » nant la première partie de sa défense , vous » avea entendu la ^vérité toute pure ; je ne » vous cache et ne vous déguise rien , quoi- » que }e n'ignore pas que tout ce que je dis )> ne fait qu^envenimer la blessure ; et c^est » cela même qui prouve que mes paroles sont » vraies , et que je ne me suis pas trompé » sur la source de ces calomnies. »

Veutron quelque chose de plus fort ; Socra^ te, revenant sur cette idée, dit encore: «Ce » qui me perdra, si je succombe ^ ce ne sera » ni Mélitus , ni Anytus ; mais l'envie et la » calomnie , qui ont déjà fait périr tant de » gens de bien , et qui en feront périr tant » d^autres^ car il ne faut pas espérer que ce » fléau s'arrête ^ moi, » Socrate connaissait bien la nature humaine.

Je ne doute point que Mélitus et Anytus n'aient couvert leurs imputations calomnieu-r ses des plus beaux dehors, et qu'ils ne se soient servis de ces prétextes si souvent employés j d*amour de l'ordre et du bien public , ^ l'abri desquels tant d outrages à la raison et k la jus* tire ont été commis. Il me semble entendre ces infâmes délateurs s'écrier : « Oui , Socrate , » tu es un ennemi de la république et deç

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