‹ Les hermites en prison, ou consolations de Sainte-PélagieChapitre 55 sur 86 · VINGT-DEUXIÈME CONSOLATION · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIÈME CONSOLATION

Tout M mefore par I'opîniea« et l'opinion oiTense plus qu« le mal, et liotre iiupatience nous lait p)m de mal qoe eeux dont nous nous plaignons.

CB&maoN,

èe la Sagette, Ut. III. cliap. SQ.

X EU de geDs dans le monde se donnent la peine de réfléchir. Une constante succession d'objets nouveaux distrait la pensée j elle erre librement au dehors et ne se fixe nulle part ; les apparences lui suffisent , c'est la concentration qui fait sa force j et on Pobtient plus facilement en prison qu'ailleurs. C'est un avantage dont je jouis en ce moment , et j'en profite quoique je ne Paie pas sollicité.

Ce qui occupe le plus souvent ma pensée, c'est de savoir jusqu'k quel point je dois m'affiiger de ma situation. Nul doute qu'on n'ait voulu m'infliger une peine en m'envoyant k Sainte-Pélagie ; mais si je n'éprouvais aucune

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peine , si dans mon étroite cellule j'avais Tes^ prit aussi tranquille que lorsque je méditais dans mon cabinet , si j'étais assez téméraire pour déclarer que je ne suis nullement puni, cette déclaration ne pourrait-elle pas être regardée comme un acte^ de révolte envers la justice?

La subtilité de l'interprétation est poussée si loin aujourd'hui qu'il faut peser toutes ses expressions avec sollicitude* Je ne hasarderai plus un verbe 9 je ne lâcherai pas une particule sans examiner auparavant s'ils ne renferment pas quelque chose de venimeux dont, au premier coup â'œil, je ne m'étais pas aperçu, précaution très-utile pour tous les écrivains libéraux. « // T^y a point de belles prisons. )> Cela est exactement vrai, je ne ferai pas même d'exception pour Sainte-Pélagie. On j)eut , sans trop aimer les jouissances du luxe, désirer une autre demeure. C'est dans cette maison qu'on recevait autrefois des femmes qui, rassasiées ^ ou plutôt lassées d'une vie licencieuse , sacrifiaient volontairement leurs habitudes au désir du repos. On les nommait , « Filles de bonne volonté, » Madame Beauharnais de Miramion^ fondatrice de l'établissement , était plus occupée du salut de leurs âmes que des commodités de leur logement ; j'ignore quelles sont les saintes filles qui , avant moi, ont occupé ma cellule ; elles ne devaient pas être difficiles en fait d'habitation. Tout a bien changé depuis

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madame de Miramion, il n'y a plas \ Sainte- Pélagie de reclus de bonne volonté.

Mais je considère qu'en quittant ce réduit )e me retrouverai dans mon logis « et que je saurai en apprécier tous les agrémens. Je l'habitais avec indifférence ; c'était une chose toute simple. J'avoue même , avec quelque honte y qu'en le comparant aux somptueux appartemensy aux magnifiques hôtels des divers quartiers de Paris, je le trouvais tout-h-fait mesquin. Maintenant je pense k ma maison avec complaisance ; elle est commode , délicieuse 9 d'un goût parfait ; j'y rentrerai avec plaisir ; je voue même un sacrifice li mes dieux pénates. C'est pourtant Sainte-Pélagie qui a changé en palais ma modeste demeure ; n'est-ce pas Ik une espèce d'enchantement ?

Si un philosophe du dernier siècle j un peu trop oublié dans celui-ci ; si Robinet n'avait * pas inventé le système des compensations ^y je crois que j'aurais eu cet hotneur y et c'est à mon nouveau séjour que je le devrais. Sainte- Pélagie ne présente pas un inconvénient qui ne soit balancé par quelque avantage. J'ai donné <jue1queâ développemens k cette idée, et j'y reviens avec plaisir.

Je ne jouis pas du charme qu'on éprouve

* M. Aza'is a développé ce système avec talent, et lui a donné son nom. Cest un peu l'hûtoire de Christophe Colomb et d'Améric Ye^puce.

lorsque la nature se revêt de sa plus riante parur.e. La -linotte et le pinson ne viennent point égayer raon réveil ; c'est tout au plus si quelque moineau effronté s'abat dans le préau de la prison pour y dérober quelques bribes du pain des captifs. L'aspect des plaines verdoyantes , de 1 email varié des fleurs de la saison , ne réjouit point mes yeux. Cela est vrai ; cela est triste ; mais ma femme ou ma fille m'apporte •un bouqnet de roses que je place auprès des •grilles de ma fenêtre ; ces roses , qu'en d'autres •temps j'aurais regardées sans émotion, me de- .viennent chères. Je respire leur parfum avec délices , je m'extasie sur leur fraîcheur , et je les conserve avec un soin extrême. Croyez- vous -que de telles sensations n'aient pas leur prix?

Je suis éloigné -de mes amis ; mais ils viennent me voir ; leur visite est presque un bienfait et me donne le plaisir dé la reconnaissance. Rien n'aiguise la sensibilité comme le séjour de la prison ; les plus simples communications ont alors leur charme. Ce n'est qu'en prison qu'on peut s'entretenir avec intérêt du beau temps et de la pluie. Quant h la guerre d'Espagne , nos murs ont d'excellentes oreilles; taisons-nous!

La liberté même ; je n'en connais bien la valeur que depuis que j'en suis privé. Autrefois, je l'aimais comme une chose bonne en ellemême ; c'était une espèce d'instinct. J'en jouissais y comme de l'air qu'on respire , sans m'en

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apercevoir. Pavais besoin d'une détention pour Papprécier dignement* Aujourd'hui , j'aime la liberté avec passion; j'en connais , d'une manière positive, tous les avantages. Nous avons , parmi nous, des hommes qui , dit«oh, n'ont aucun penchant pour elle , et se déclarent même ses ennemis. Ou cherche b détruire leur erreur, }k leur démontrer qu'il vaut mieux être libre sous des lois justes qu'esclave des caprices de l'arbitraire : Peine inutile ! Je connais un meilleur moyen de persuasion : qu'on me -les place pour un mois ou deux k Sainte-Pélagie ;. je réponds qu'an bout de ce temps ils en sorti— i*ont amoureux fous de la liberté. M. Laurentie ltii«-mème n'y résisterait pas ; ce serait pow ce publicis^e une rigueur salutaire^. •

Autre compensation que j'oubliais. On ne lit bien qu'en prison. Jusqu'ici j'ignorais le charme d'une lecture de captif. J'avais le goût difficile, il me fallait des livres choisis avec soin : j'en dédaignais beaucoup que j'exilais sans pitié dans quelque recoin obscur de mes tablettes y k côté d'une collection de vieux almanacks , et des Discours de réception à V Académie fran^ çaise. Aujourd'hui je suis bien changé. Tout ce qui peut précipiter la course du temps m'est devenu précieux ; les ouvrages médiocres me paraissent bons , et les bons je les admire jusqu'à l'enthousiasme. Le moindre livre qui me tombe sous la main me devient utile : je serais

capable de dévorer jusqu'aux harangues parler mentaires de M. de Puymaurin.

Ensuite nous avons nos plaisirs particuliers ^ nous vivons avec des hommes dont quelquesuns sont de très- bonne compagnie 9 qui causent bien, et nous entendent parfaitement. On trouve k Sainte-Pélagie des personnes qui seraient bien placées dans les salons les plus polis de la Cliaussée - d'Antiii. Nous jouissons ainsi d'une conversation aimable et souvent [remplie d'intérêt. Il est une autre compensation dont je n'ose parler parce qu'elle est toute matérielle et n'a rien de romantique. J'étais renommé pour ma tempérance ; eh bien ! depuis ma réclusion ^ |e me surprends b aimer les bons morceaux y et i gronder contre Lenfant ^ lorsque ses mets ne sont pas exquis. En vérité , je ne me reconnais plus : je me croyais stoïque et me voilk presque épicurien.

L'énumération des arantages de la prison m'entraînerait trop loin 5 je fi;iirai par le plus important de tous. La prison donne du relief k un homme de lettres , elle le tire de pair et le met sur une espèce de piédestal ; elle voua donne nne date précise dont il est agréable de se servir. Si Dieu me prête vie , je ne manquerai pas de dire ^ en parlant des événemens passés : «C'était un ao, deux ans, trois ans après

* Restaurateur de Sainte-Pélagie » qui mériterait de rétre au Palaia- Royal.

ma prison de Sainte-Pélagie. » Car il ne laut pas croire que je sois humilié de ma détention : je m'en fais un titre de gloire ; et , 'a défaut d'autre, je me contente de celui-lk; l'envie la plus acharnée ne pourra me l'enlever* On me traite comme on a traité les plus grands hommes ; c'est quelque chose ) et le seul rapprochement me fait plaisir.

Cependant , malgré toutes les délices de Sain te -Pélagie 9 je commence k compter les jours ; ils sont si beaux au mois de mai ! Il me semble que ce mois favorisé des cieux y et qui me paraissait autrefois si court, est d'une longueur démesurée. Est-ce que le Temps aurait mis dans son horloge plus de sable qu'k l'ordinaire ? Je me surprends même k calculer les heures , occupation peu convenable de la part d'un aspirant k la philosophie. J'aurais pu cacher cette faiblesse , mais k quoi cela m'eùt-il servi? tant de gens l'auraient devinée !

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N® XXIII. — 12 m(ù 1823*

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