Les héroines de Kalidasa et les héroines de Shakespeare;
^Shakespeare était bien loin encore; la 1^^ Grande-Bretagne subissait le joug des Césars; les Celtes bâtissaient leurs cabanes à l'ombre des forêts, et déjà l'Inde ancienne goûtait les jouissances de la civilisation; un auteur dramatique, célèbre sous le nom de Kâlidâsa, était applaudi par une société savante et polie. Mais, séparés par la succession des siècles, le poète anglais et le poète indien devaient rester sans rivaux dans leur patrie.
Tout est contraste dans ces deux existences. Kâlidâsa naquit sous ces latitudes brûlantes oti le nuage qui apporte la pluie est un bienfait du ciel et oîi la nature produit sans effort toutes les merveilles de la végétation des tropiques. Shakespeare vit ,l,e jouT dans cette île brumeuse que le so- . V feâ' kcliire d'un rayon parcimonieux, et 'l •••••:4ont U fertilité est le fruit des labeurs de *'*•' Thofïîme.' "L'auteur de Sakountalà a vécu au milieu de cette race Aryenne spirituelle, indolente, souple, adulatrice, initiée à tous les raffinements de la civilisation. L'auteur d'Hamlet a grandi chez un peuple libre, énergique, rude et loyal, qui sortait à peine de la barbarie du moyen âge. Le poète indien maniait, en se jouant, une langue riche et harmonieuse, façonnée à toutes les exigences de la pensée. Le poète anglais exprimait ses pensées dans cet idiome d'une mâle hardiesse, oti le moule saxon avait laissé sa dure empreinte. Voué à un culte sensuel et dégénéré, Kâlidâsa était le courtisan d'un monarque asiatique; Shakespeare, au contraire, entendit les prédîca-
tions sévères de la réforme et fut le protégé de rimpérieuse Elisabeth.
Mais le temps, les lieux, les mœurs, ne changent rien au fond du cœur humain et au génie du poète. Kâlidâsa et Shakespeare se touchent en plus d'un point ; tous deux ont excellé dans la peinture des passions humaines, et surtout dans celle de Tamour. C'est sous ce point de vue, le plus fertile pour l'analyse, le plus séduisant pour l'imagination, que nous allons essayer de comparer les œuvres de ces deux grands maîtres.
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L'Inde est par excellence le pays des flatteurs; d^babiles courtisans ont voulu exalter le règne de leurs princes en mêlant aux gloires contemporaines celles du temps passé. Plusieurs de ces historiens infidèles revendiquent l'honneur d'avoir vu naître Kâlidâsa. Ce nom illustre devint même un titre, une récompense accordée aux poètes d'élite, et il est difficile de reconnaître dans cette confusion la trace du véritable Kâlidâsa *. Quelques-uns l'ont placé avant J.-C, faisant vivre Fauteur indien au siècle de Virgile et d'Horace; d'autres prétendent qu'il fut un des cinq cents let-
I, F. Nève, « Kâlidâsa et la poésie sanscrite dans ses raffinements et sa culture », p. lo.
très qui florîssaient vers Tan looo à la cour du roi Bhôdja. Selon ces derniers, le poète eût joint les fonctions -politiques aux travaux littéraires, gouverné le pays de Cachemir et trouvé de sublimes descriptions au pied même de l'Hymalaya.
Nous croyons être dans le vrai en adoptant l'opinion de MM. Weber et Lassen.
C'est entre le ii* et le m® siècle de l'ère chrétienne que serait né KâHdâsa, dans la cité d'Oudjayini ^ abritée par les monts Vindhyas et baignée par les eaux de la Sipra. Sous la protection d'un souverain intelligent, au milieu de la civilisation brahmanique et de tous les raffinements du luxe oriental, Kâlidâsa vécut doucement, cultivant son art sans trouble et sans soucis. Le gouvernement de Cachemir n'eût-il pas nui un peu aux compositions si fraîches du poète?
Au moment oti parut ce génie immortel, les luttes religieuses divisaient déjà la