‹ Les héroines de Kalidasa et les héroines de Shakespeare;Chapitre 10 sur 37 · I. Traduction de Ph. Ed. Foucaux · texte numérisé non relu

I. Traduction de Ph. Ed. Foucaux

naître du roi, qu'on vient la chercher de part du maître des dieux. Elle doit jouer un rôle dans une composition dramatique du sage Bharata. Il faut obéir : le métier d'actrice est parfois bien ennuyeux. Mais la nymphe a laissé derrière elle un brandon de discorde. Ne s*est-elle pas avisée d'écrire au roi sur une feuille de hêtre que le vent malicieux dépose aux pieds de la reine Ausinarî ?

Nous avons une scène de jalousie conjugale assez piquante. En présentant ce billet doux au prince, le langage ironique de la reine trahit une sourde colère. L'époux se défend fort mal, et, ne sachant plus que dire, il prend le parti de se jeter à genoux. Les choses se passaient, il y a deux mille ans, sur les bords du Gange, exactement comme aujourd'hui chez nous.

<£ Trompeur ! s'écrie la reine offensée, je ne suis pas, en vérité, assez crédule pour accepter cet hommage ; je me défie de vous, au contraire, devenu si humble et si repentant. » Et, sans vouloir en écouter davantage, elle s'éloigne fièrement.

Le roi se relève tout confus : « Ami, dit-il à son confident, vois; l'hommage rendu à une personne qui vous est chère, s'il n'est pas sincère, ne touche pas plus le cœur des femmes qu'une pierre fausse artistement colorée ne trompe un lapidaire. D

Mais voici le jour qui s'enfuit ; les frais rayons de la lune succèdent au soleil brûlant; toutes les créatures savourent cette heure de trêve et de bien-être. Nous sommes dans les jardins royaux, devant le palais de la Perle. Pourquoi ce beau décor n'est-il qu'une agréable fiction? On voudrait voir ce palais étincelaht que réfléchissent les eaux sombres de la Yamouna, et ce magnifique escalier de cristal oti se groupent le roi et toute sa suite.

Pourouravas vient rêver sous les bosquets, et nous ne tardons pas à voir Ausinarî, dont la réflexion a modifié les idées. Elle consent à s'effacer devant une rivale. Les femmes de l'Occident ne comprennent pas l'amour de la même façon, et elles ont le droit de considérer comme une lâcheté ce

qui est un dévouement dans les mœurs orientales. Le roi est si touché qu*il semble vouloir retenir Ausînarî ; la nymphe, cachée sous un voile divin, entend tout, et à son tour elle tressaille de jalousie. Pauvre Ourvasî ! elle s'est troublée en jouant la comédie devant Indra ; le nom de Pourouravas est sorti de sa bouche au lieu de celui du héros de la pièce; Bharata Ta maudite^ mais le maître des dieux, plus indulgent, l'envoie sur la terre, près de celui qu'elle aime.

Aussitôt que l'épouse est partie, la nymphe s'avance sur la pointe du pied; elle veut surprendre son amant, et d'un geste folâtre couvre avec sa main les yeux du roi. Rappelons-nous, dans Sakountalâ, la scène d'amour du troisième acte ; c'était la passion dans toute son énergie ; ici c'est la volupté dans toute sa grâce. Kâlidâsa est un maître qui sait rendre les nuances les plus diverses. Quel contraste entre les allures coquettes de cette nymphe et l'émotion profonde de la fille de Ménakâ ! Ce n'est plus cette enfant timide, élevée dans

la solitude, vierge naïve qui cède à regret et immole sa vertu aux ardeurs d'un ajnant : Ourvasî est une courtisane du ciel qui fait métier de séduire et de plaire. Aucun artifice ne lui est étranger ; pour accourir au rendez-vous, elle a mis son plus beau vêtement de perles et de saphirs.

Sans nul regret elle a dit adieu au séjour des immortels. Que son amant ne craigne rien : l'amour saura bien lui faire oublier les félicités divines i. La suite s'est retirée; tout se tait, sauf la brise qui agite les roseaux de la'Yamouna et le rossignol indien qui soupire un chant plaintifs. Les

1. Avant de quitter Ourvasî pour retourner au ciel, la nymphe Tchitralêkha invite le roi à faire en sorte que son amie ne regrette jamais d'être sur la terre. Le bouffon Mânavaka, avec son esprit grossier, s'étonne alors qu'on se soucie d'un séjour où l'on ne peut ni manger ni dormir. Les dieux, en effet, ne dorment pas, et ils ne mangent pas parce que la vue seule de l'ambroisie suffit pour les nourrir.

2. Le kokila (coucou indien) dont le chant, suivant les poâtcs, inspire des émotions douces et tendres.

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flambeaux s'éteignent : une nuit claire et parfumée prête seule sa douce lumière aux deux amants; le héros saisit la nymphe et l'entraîne vers le palais.

11 faudrait en rester sur ce frais tableau pour ne pas perdre nos illusions. Tout a bien changé au quatrième acte. Les Apsaras sont, comme les mortelles, sujettes à des caprices jaloux, et la nymphe a pris ombrage des attentions du roi pour une jeune sylphide * de la rivière Mandakinî.

Sans vouloir rien entendre, Ourvasî disparaît et va se réfugier dans le bois de Koumâra ^ « que toute femme doit éviter ». A l'instant même elle est changée en liane, métamorphose qui est l'une des plus sévères punitions que les dieux puissent infliger aux créatures raisonnables 3. Décrire le désespoir du roi est chose impossible; ses lamentations remplissent tout le quatrième

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