‹ Les héroines de Kalidasa et les héroines de Shakespeare;Chapitre 37 sur 37 · I . Guizot, Notice sur Shakespeare · texte numérisé non relu

I . Guizot, Notice sur Shakespeare

Le matériel du théâtre indien, au temps de Kâlidâsa, s'élevait à la même hauteur.

Les chars aériens, qui étaient censés venir du ciel, ne bougeaient pas plus qu'un bloc de granit; ascension ou descente étaient simulées par la pantomime expressive des acteurs. Le palais de la Perle ou les pics de THimalaya, pompeusement annoncés, se gardaient bien de paraître. Dans le Songe d'une nuit d'été, la muraille écartait les doigts ponr permettre à Pyrame d'embrasser Thisbé, et, quand Tentrevue était finie, elle sortait en saluant poliment le public. Le clair de lune, enfermé dans une lanterne, marchait prosaïquement à la façon des bipèdes; au reste, on n'en faisait pas mystère, et Ton avouait ingénuement qu'on n'avait rien de mieux à offrir. La verve de Shakespeare faisait accepter ces bouffonneries ; mais, ce qui est triste à penser, les hommes se travestissaient pour remplir les rôles de femmes.

Les voyez-vous, ainsi représentées, ces belles héroïnes, qui ont toutes les faiblesses, les grâces, les pudeurs, les tendresses de

leur sexe ? La blonde Ophélia ou la douce Desdémone se rasant le matin et cherchant, le soir, à imiter en fausset la voix d'une femme, quelle désillusion !

En composant le rôle de Bérénice, Racine songeait à la Champmeslé, et, en écrivant Zaïre, Voltaire entendait déjà la voix passionnée delà Clairon. Pauvre William !

qui n'avait pour s'inspirer que sa pensée.

Ne lui fallait-il pas des trésors d'imagination et de poésie pour peindre ses héroïnes incomparables?

Les Indiens ne se laissaient pas si grossièrement abuser que les Anglo-Saxons.

Passe encore pour des décorations imparfaites, mais la nymphe qui tournait la tête à un héros devait être belle pour tout de bon et charmer rSellement les yeux du spectateur. Les œuvres de Kâlidâsa étaient écoutées par un auditoire délicat, dans un silence religieux. Shakespeare n'a pas été si bien compris par ses contemporains ; il a souffert comme tous ceux qui découvrent des horizons nouveaux. Au parterre anglais, l'on mangeait des pommes et l'on bu-

vait de la bière, les gentilshommes jouaient aux cartes et fumaient leurs pipes sur le théâtre, pendant que le More étouffait Desdémone ; on voyait le public rire en tournant le dos aux acteurs, et boxer parfois; c*était bien pis que le fameux brouhaha signalé par Matscarille. Ce siècle étrange alliait la grossièreté à la prétention; la cuirasse du baron féodal perçait sous les plumes et les dentelles du courtisan d'Elisabeth. Une partie de la scène était élevée de manière à former un balcon ; c'était là que cette noblesse turbulente prenait place.

Wilson remarque que la même disposition existait sur les théâtres indiens ; mais il ne dit pas qu'aucun spectateur eût le droit de s'asseoir à cette tribune, ni surtout de juger la pièce.

Croirait-on que la belle société de Thôtel de Rambouillet n'eut pas même connaissance du nom de Shakespeare ? La gloire du poète n'avait pas traversé la Manche, et il est piquant de ne trouver chez Corneille, né dix ans avant la mort du poète anglais, aucune de ces ressemblances qui

nous frappent chez le vieux maître indien.

Chimène a les beaux sentiments de la princesse de Clèves ou des riveraines du fleuve de Tendre, mais cette fière Espagnole, tout entière à la vengeance, se doutet-elle seulement d'un amour exclusif et profond ?

Rien n'a vieilli chez les deux grands romantiques dont nous venons de comparer les çeuvres ; leurs héroïnes sont aussi fraîches et aussi brillantes que jamais. Shakespeare et Kâlidâsa n'ont pas, comme certains auteurs modernes, confondu le désordre avec la passion. Ils n'ont pas vu l'espèce humaine à travers une loupe , la simple vérité leur a suffi. Pourquoi, dans Sakountalâ, la douleur d'une épouse et d'une mère abandonnée nous émeut-elle si vivement? C'est qu'aucune nuance n'est forcée dans ce langage véhément et sublime. Mettez une fille du peuple dans la même situation ; à un moment donné, elle parlera comme cette reine d'il y a deux mille ans; elle trouvera, d'instinct, cette éloquence qui n'a rien à faire avec le rang et

l'éducation. Les coquetteries d'Ourvasî se retrouveront, à la lettre, chez une ingénue du XTX^ siècle, elles sont femmes toutes deux, -mortelles ou déesses. Quant aux héroïnes de Shakespeare, nous les coudoyons chaque Jour dans la vie ; elles existent, ces incarnations de la vertu et du sacrifice, souriant à la lutte, comme Viola, ou s'y brisant comme Ophélia; dévouées comme Portia, clémentes comme Hélène, mais jalouses, avant tout, de cacher leurs blessures; et, comme Desdémone, menteuses héroïques, pour sauver l'honneur conjugal. Nous les connaissons ces héroïnes obscures que personne n'applaudira.

Nous les avons aimées, nous les pleurons peut-être? O poètes! tous les deux vous avez su peindre des figures vivantes; c'est le secret de votre jeunesse éternelle ^ !

I Aux admirateurs du poëte anglais nous signalons les excellentes études de M. A. Mézières sur Shakespeare, ses prédécesseurs, ses contemporains, SCS œuvres et ses critiques.

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