‹ Les héros de QuébecChapitre 3 sur 8 · L E S 11 Ê R OS I) E Q ( ' Ê B EC · texte numérisé non relu

L E S 11 Ê R OS I) E Q ( ' Ê B EC

Montcalm s'était senti soulagé en serrant la main à son cher chevalier, tant il avait de confiance dans son expérience militaire. Sa présence lui rendait moins importune celle du marquis de Vaudreuil.

Lévis, au reste, toujours en bons termes avec le gouverneur, adoucissait avec autant de tact que de prudence les rapports des deux ennemis. Montcalm et lui étaient montés à cheval dès le moment de leur réunion, et suivis de Pontleroy, avec quelques autres officiers du génie, ils avaient parcouru toute la rive du fleuve jusqu'au saut de Montmorency, et avaient fixé l'emplacement des batteries et des redoutes à construire de distance en distance.

M. Jacquot de Fiedmont se chargea de fortifier les têtes de ponts de la rivière Saint- Charles, pendant qu'un autre ingénieur, M. de Caire, arrivé de France depuis peu de jours, surveillait les travaux qui se poursuivaient le long de cette rivière. Deux autres ponts furent construits à son entrée et défendus par des ouvrages couronnés. On y éleva aussi, sur deux navires coulés à fond, deux batteries de dix pièces de canon. Enfin l'embouchure fut fermée par une forte estacade. Le palais de l'intendance allait être entouré d'une double enceinte de palissades, et le quai construit en face, armé de plusieurs pièces de campagne. Autour de la base du cap régnaient quatre grandes batteries . que le chevalier de Bernetz. nommé second commandant de la ville, faisait perfectionner. Une partie de ces batteries donnait sur la rade, le reste sur le cours du fleuve. Tous les édifices qui pouvaient en gêner le feu étaient démolis, tandis qu'on bouchait toutes les ouvertures

des maisons adossées au cap, et qu'on barrait toutes les rues montant à la haute ville , hormis celle du Palais. A partir de ce dernier endroit, le sommet du promontoire, dont les fortifications n'étaient pas terminées, fut couronné de palissades crénelées de trois en trois pieds , se prolongeant jusqu'au delà de la porte de la basse ville, et les différentes batteries réparées ou munies de nouvelles pièces d'artillerie. Deux batteries à barbettes, placées dans la côte de la basse ville, en défendaient l'accès. Le palais épiscopal avait été abandonné par l'évéque pour servir de redoute.

Durant cet intervalle, on voyait s'élever comme par enchantement, sur la cote de Beauport, les lignes du camp retranché. « Jamais, dit le capitaine de Foligné, ouvrages ne s'élevèrent plus vivement ; de sorte que nos généraux avaient la satisfaction de se voir bientôt en état de recevoir les ennemis. »

Le capitaine Duclos reçut le commandement de la batterie flottante nommée le Diable, dont il avait donné le plan et surveillé la construction. Elle était de forme hexagonale , et ne tirait que trois ou quatre pieds d'eau, quoiqu'elle portât douze pièces de canon de gros calibre. Huit brûlots et cent vingt cajeux, chargés de matière combustible, devaient être lancés sur la flotte ennemie dès qu'elle paraîtrait devant la rade. Les navires chargés de vivres reçurent l'ordre de monter aux Trois -Rivières, d'où l'armée tirerait ses approvisionnements. Les deux frégates du roi, mouillées à l'anse des Mères, à une demi -lieue de Québec, y empêcheraient une descente. M. de La Ro-

Hôtel de Montcalm, rue des Remparts, à Québec.

chebeaucour formait un petit corps de cavalerie de deux cents hommes pour se porter aux endroits les plus menacés.

Montcalm , qui, malgré des occupations sans nombre, dictait ou écrivait lui-même son Journal, y mêlait des réflexions mordantes comme celle-ci :

« Les voitures manquent pour les fortifications, mais non pour voiturer les matériaux nécessaires pour faire une casemate chez Mme Péan. Quelque tragique que puisse et doive être le dénouement de tout ceci, on ne peut s'empêcher de rire. »

À la première visite de A audreuil aux travaux du camp retranché , il remarque ironiquement :

« M. le marquis de ^ audreuil, gouverneur général, et en cette qualité général de l'armée , a fait sa première tournée; il faut bien que la jeunesse s'instruise. Comme il n'avait jamais vu ni camp ni ouvrage, tout lui a paru aussi nouveau qu'amusant. Il a fait des questions singulières. Qu'on s'imagine un aveugle à qui l'on donne la vue. »

Lne nouvelle source de discorde avait surgi depuis la verte réprimande que le ministre Berryer avait adressée à l'intendant. Bigot s'était senti desservi par Bougainville et faisait retomber sa colère sur ses amis aussi bien que sur lui. Le conseil était le principal théâtre où éclataient ces animosités. On s'y livrait à des altercations et à des violences qui obligeaient parfois à lever les séances.

L'intendant et le munitionnaire Cadet étaient allés s'établir à Beauport, d'où ils présidaient à l'approvisionnement de l'armée. Le peuple était dès lors réduit à deux onces de pain par jour; une partie

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n'en avait même pas, et des familles mouraient d'inanition l.

La Grande Société n'en vivait pas moins dans le luxe et l'abondance. Cadet faisait jeter le grain à des milliers de volailles destinées à sa table et à celle de ses amis.

L'amiral Durell avait trouvé l'île aux Coudres déserte : les habitants l'avaient abandonnée à l'apparition des voiles anglaises, par l'ordre de M. de Yaudreuil , et s'étaient retirés dans les bois de la baie Saint- Paul. L'amiral établit un camp sur les plateaux cultivés de l'île et y fit descendre une partie des troupes, pour les reposer des fatigues de la mer.

Une inspection de l'île d'Orléans, faite par Bougainville et Pontleroy , avait démontré l'impossibilité de protéger cette île contre une descente de l'ennemi, et ordre avait été donné aux habitants de l'évacuer. M. de Courtemanche s'y rendit avec cinq cents Canadiens et un parti de sauvages, pour dresser une embuscade et tenter de faire quelques prisonniers.

Des vents de nord -est très fréquents avaient favorisé la marche de la flotte anglaise : le 23 juin, elle était ancrée au pied des hautes montagnes de la baie Saint- Paul.

L'amiral Saunders était occupé en ce moment à faire sonder le dangereux passage de la Traverse, réputé infranchissable pour les grands vaisseaux de guerre, et d'où les Français avaient fait enlever les bouées et renverser les amers placés sur les rivages.

1 L'armée, qui avait la ration régulière, était moins à plaindre que le peuple. De là le dicton : <• Les habitants mangent maigre, les soldats mangent gras. »

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« A 3 heures après-midi, le 20, raconte le capitaine Knox, un pilote français fut embarqué à bord de chacun des transports. Celui qui échut au Good- ]] ill s'exclamait de la façon la plus extravagante, nous faisant entendre que c'était bien contre sa volonté qu'il était devenu pilote anglais. Le pauvre homme, s'exprimant avec une grande liberté, disait que sans doute quelques-uns des vaisseaux retourneraient en Angleterre, mais qu'ils auraient une triste histoire à raconter, parce que le Canada allait être la tombe de toute l'armée. Il espérait que dans peu il verrait les murs de Québec ornés de chevelures anglaises. N'eût été l'ordre de l'amiral de ne lui faire aucun mal, il aurait certainement été jeté pardessus bord. »

La traversée fut franchie sans incident.

« A l'île d'Orléans, continue Knox, nous avons devant nous une contrée claire et ouverte, parsemée de villages et d'églises innombrables. A ues de nos navires, les maisons blanchies à la chaux ont un air propret et élégant. »

À mesure que le capitaine Knox avançait, son admiration devenait plus vive. Quand, le matin du 26, le Good-}\~ill jeta l'ancre devant la paroisse de Saint- Laurent , il écrivit sur son carnet :

;< Ici, nous jouissons de l'aspect le plus agréable d'une contrée de tous côtés charmante : moulins à vent, moulins à eau, églises, chapelles, rangées de fermes toutes bâties en pierre et couvertes les unes en bois, les autres en chaume; les terres paraissent partout bien cultivées, et à l'aide de ma lunette je puis distinguer qu'elles sont semées en chanvre, blé,

orge, pois, etc., et que les propriétés sont fermées de clôtures en bois. Aujourd'hui la température est agréablement chaude ; de légères vapeurs flottent çà et là sur les hauteurs, mais sur la rivière l'atmosphère est claire et pure.

o Pendant que nous montions à la voile, nous avons eu, au tournant du fleuve, une vue passagère de l'étonnante curiosité appelée la chute de Montmorency, dont j'espère, avant la fin de la campagne, donner à loisir une description. »

L'embuscade tendue par M. de Courtemanche à l'extrémité inférieure de l'île d'Orléans n'avait pas eu le succès qu'on en attendait, parce que, malgré ses recommandations . les sauvages s'étaient montrés trop tôt au moment où plusieurs berges anglaises s'approchaient du rivage. Une seule put être prise, avec quelques prisonniers.

Le 26, au coucher du soleil, le lieutenant Meech, avec quarante rangers, fit une première reconnaissance dans l'île. La croyant déserte, il s'engagea imprudemment dans un bois, où il tomba sur un parti de Canadiens qu'il crut occupés à faire une cache. C'était l'arrière -garde de M. de Courtemanche restée en observation, qui se mit à leur poursuite et fut sur la point de les envelopper. Meech n'eut que le temps de se jeter avec ses rangers dans une maison, sans même oser dans sa fuite ramasser un de ses hommes frappé d'une balle. Il s'y tint barricadé jusqu'au jour. L'armée débarqua sans obstacles^

Le lendemain, au soleil levant, par une journée claire comme celle de la veille, YVolfc prit avec lui l'ingénieur en chef Mackeller, se fit escorter par

quelques troupes légères, et remonta le (louve jusqu'à l'extrémité de l'île d'Orléans, où il mit pied à terre. Il n'a pas écrit, mais il est facile de deviner quelle fut sa première impression. Il avait devant lui un des plus beaux points de vue et une des positions stratégiques les mieux choisies de l'Amérique du Nord : à sa droite, la rivière et la cascade de Montmorency, formant une ligne de défense naturelle; à sa gauche, les falaises escarpées de Lévis ; en face . à une lieue de distance, s'avançant comme la proue d'un immense navire, le promontoire de Québec dominant les deux rives. Il distinguait parfaitement les lignes du camp retranché, se prolongeant en zigzags avec leurs batteries et leurs redans, depuis les cimes du Montmorency jusqu'à la rivière Saint-Charles; et en arrière de cette première ligne, tout le long du coteau, la double rangée de jolies maisons blanches bordant le chemin. Il ne savait pas encore que le groupe de tentes qu'il apercevait sur son extrême droite était le camp de son plus habile ennemi , le chevalier de Lévis, avec les meilleures troupes régulières et ces fameux coureurs des bois de Montréal, redoutés de ses soldats presque autant que les sauvages ; qu'au centre de cette côte, le manoir seigneurial de Salaberry, entouré d'une multitude de tentes, était le quartier général de Montcalm ; et que plus loin, vers la Canardière, se trouvait celui de Bougainville. qu'allait bientôt occuper le marquis de ^audreuil. Sur toute l'étendue de cette côte, il voyait les lignes blanches des régiments français et celles des troupes coloniales, qui allaient prendre leurs positions respectives. A l'entrée de la rivière Saint-Charles lui

apparaissaient les lignes confuses des ponts fortifiés, et au loin, dans la vallée, le clocher à peine visible de l'Hôpital général. A l'aide du plan de Québec, déroulé devant lui, il pouvait déterminer la position des principaux édifices de la ville, dont les flèches et les toitures dominaient les remparts : le séminaire et rilôtel-Dieu au bord du cap, la cathédrale, le collège des jésuites, les monastères des Ursulines et des Récollels disposés au centre en quadrilatère irrégulier ; sur la gauche, et couronnant le précipice, le château Saint- Louis vu de profil. Les deux grands bouquets d'arbres surgissant du milieu des toits indiquaient les jardins du séminaire et du collège.

Autour des crêtes palissadées de la montagne s'alignaient les batteries du château Saint-Louis, du séminaire, de l'hôpital; et au-dessous, allongeant leurs gueules à fleur d'eau, les batteries Saint- Charles, Dauphine, Royale et de Construction. Mais ce qu'il ne pouvait voir du point où il était, ce que lui cachait le cap Diamant qui fermait l'horizon à l'ouest, c'étaient les deux chaînes de rochers à pic entre lesquelles, à partir d'une distance de plusieurs lieues, le fleuve se fraye un passage.^ Sans les avoir vues, il savait, par es rapports les plus positifs, que du côté nord jusqu'au cap Rouge, trois lieues plus haut, la falaise est à peu près inabordable ; que , dans les rares endroits où elle est accessible, elle peut être facilement défendue par de petits corps d'armée, et qu'au delà la rivière du cap Rouge forme, par ses rives encaissées, un obstacle non moins difficile que celui de la rivière Montmorency. Aussi cette position n'entraitellc dans ses plans d'attaque que comme un dernier

moyen auquel il ne devait pas songer qu'après avoir épuisé tous les autres.

Quand il eut examiné attentivement les positions formidables occupées par son ennemi, qu'il eut reconnu tous les obstacles que la nature y avait accumulés, tous ceux que des généraux babiles y avaient ajoutés et y ajouteraient encore, un sentiment de défiance s'empara de lui. Il comprit que, de loin, il ne s'était pas rendu compte des difficultés qui l'attendaient.

Si du moins les douze mille hommes qui s'avançaient contre Carillon avaient été commandés par un général aussi entreprenant qu'il l'était lui-même, il aurait pii espérer faire à temps sa jonction avec lui. C'eût été la meilleure chance de succès; mais il connaissait trop bien le caractère d'Amherst, il avait trop souffert de ses lenteurs avant et après le siège de Louisbourg pour ne pas prévoir que ce général n'avancerait qu'à pas de tortue, et que la campagne serait finie avant qu'il eût descendu le Richelieu, d'autant plus que la tactique toute de prudence et de temporisation suivie par Montcalm lui disait d'avance quelle serait celle de Bourlamaque. Cette première impression avait suffi pour le désillusionner et renverser ses projets; et, comme si la nature avait voulu refléter les nuages qui montaient dans sa pensée, le ciel si pur à l'aurore s'assombrit, un orage se forma au-dessus du cap Diamant, s'étendit sur les deux rives, éclata dans l'après-midi en pluie torrentielle accompagnée d'éclairs, de tonnerre et d'un vent qui fit chasser la flotte sur ses ancres, plusieurs des transports, dus bateaux et des berges furent jetés au

rivage et mis en pièces. Heureusement pour les ennemis que cette tempête s'évanouit aussi vite qu'elle était venue, et qu'elle fit place à une nuit calme et sereine.

AN olfe , s'étant vu obligé de renoncer à une descente à Beauport, avait tourné son attention du côté de la rive sud, par où il pouvait s'approcher de Québec. Quelle résistance Montcalm lui opposerait-il sur les hauteurs de Lévis? Il l'ignorait encore; mais elle ne lui paraissait pas devoir être bien forte, car il n'avait remarqué de ce côté ni travaux de fortifications ni mouvement de troupes.

On voit encore aujourd'hui, en face du village de Saint-Laurent, la petite église de Beaumont, conservée telle qu'elle était à la date du siège de Québec. Le 29, à 5 heures du soir, l'infanterie légère, les rangers, un régiment et un corps d'Ecossais avaient été transportés de l'île d'Orléans à la rive sud, et s'étaient emparés sans résistance du village et de l'église de Beaumont. La marée se trouvant trop basse, le reste de la brigade destiné à faire cette opération, sous les ordres de Monckton, ne put être traversé et fut obligé de passer la nuit au bivouac sur le bord de la grève, grelottant de froid ; car à la chaleur du jour avait succédé un Arent du nord si vif, qu'il gela en quelques endroits.

A 7 heures du matin, pendant que les troupes légères escarmouchaient avec un parti de Canadiens qu'elles refoulèrent jusqu'au bord du bois, Monckton mit pied à terre avec ses troupes et gravit les étroits sentiers bordés de broussailles qui conduisaient à l'église. Son premier soin fut de faire afficher sur

K portail une proclamation rédigée par le général VVolfe.

Cette proclamation était un appel très habile adressé aux Canadiens. Après leur avoir parlé des forces irrésistibles qu'il avait conduites jusqu'au cœur de leur pays, auxquelles allaient se joindre celles qui s'avançaient par le lac Champlain. il leur disait que l'Angleterre n'en voulait qu'à la France , qu'elle ne faisait pas la guerre au peuple industrieux du Canada, ni à sa religion , ni aux femmes ni aux enfants sans défense; que les habitants pouvaient rester s;in-> crainte sur leurs terres et rentrer dans leurs maisons; qu'en retour de cet inestimable bienfait il espérait que les Canadiens ne se mêleraient pas au conflit engagé entre les deux couronnes; mais que, s'ils osaient prendre les armes, ils verraient leurs moissons dévastées, leurs habitations réduites en cendres, leurs églises profanées par ses soldats exaspérés; que la seule issue par laquelle ils pouvaient recevoir des secours était fermée par une flotte formidable, et que durant l'hiver ils seraient en proie à toutes les horreurs de la famine. Il terminait en disant que la France, impuissante à secourir le Canada , avait déserté sa propre cause ; que les troupes qu'elle avait envoyées n'avaient été entretenues qu'en faisant peser sur le Canada tout le poids d'une oppression sans frein ni loi.

ANolfe ne disait que trop vrai; cependant pas un Canadien ne parla de se rendre. Ils ne comptaient plus leurs sacrifices, s'obstinant à rester attachés à cette mère-patrie qui n'avait plus d'entrailles pour eux.

Au reste, au moment même où le général anglais protestait qu'il venait faire contraster sa manière de

conduire la guerre avec celle des Français, ses propres soldats le démentaient par leur conduite. Quelques Canadiens, tombés le matin même sous les coups des rangers , furent scalpés par eux à la façon des sauvages. Des femmes et des enfants furent brûlés vifs dans une maison à laquelle ils mirent le feu, quoiqu'ils sussent bien que ces malheureux y étaient réfugiés.

Le parti de Canadiens resté en observation sur la lisière du bois descendit à l'église après le départ des Anglais, arracha la proclamation et envoya un des leurs la porter au marquis de Vaudreuil.

A ers midi, l'attention des officiers français stationnés au camp de Beauport fut attirée par le mouvement qui s'opérait sur les hauteurs de Lévis. Une longue colonne, au milieu de laquelle il était facile de distinguer les troupes régulières à leurs couleurs écarlates, débouchait par le chemin de Beaumont et montait vers l'église de Lévis. Aux petits nuages blancs qui se détachaient sur la verdure des coteaux, il était facile de juger qu'elle était harcelée par des tirailleurs canadiens. C'étaient, en effet, soixante coureurs des bois, qui, après s'être attachés à ses pas pendant deux heures, étaient venus prendre position au pied du rocher boisé que domine au sud l'église de Saint- Joseph de Lévis. M. de Vaudreuil, prévenu du débarquement des Anglais, au nombre de sept ou huit cents hommes, avait pris conseil du marquis de Montcalm et envoyé à leur secours trois cents Canadiens et marins, aux ordres de M. Dufils- Gharest, seigneur du lieu, ainsi qu'une quarantaine d'Outaouais et d'Abénakis. Cette petite troupe se bat-

tit depuis 3 jusqu'à G heures du soir avec une vaillanee et une obstination qui firent l'admiration des Anglais aussi bien que des habitants de la ville accourus sur les remparts. L'église et le presbytère, qui servaient de redoutes, furent pris et repris plusieurs fois. A la fin de l'action. Monckton ordonna à ses montagnards écossais de pénétrer dans le bois qui couvrait le coteau, pendant que l'infanterie légère en ferait le tour et que lui en personne attaquerait l'église et le presbytère.

« Nos gens, dit le capitaine de Foligné . qui avait suivi l'action, eurent le dessus et obligèrent les ennemis de leur laisser le champ de bataille, où les sauvages firent à loisir environ une douzaine de chevelures, ayant déjà un prisonnier. »

M. Dufils-Charest, ne voulant pas perdre le fruit de cet avantage, assembla les sauvages, toujours empressés de partir après un premier succès, et leur proposa de rester avec sa troupe. Il enverrait cinq ou six d'entre eux couduire le prisonnier au gouverneur, et lui demanderait un renfort d'un millier d'hommes, avec lesquels il forcerait les Anglais de se rembarquer. Les sauvages, qui n'avaient eu ni tués ni blessés dans le combat, donnèrent leur consentement. Malheureusement le prisonnier amené à Québec déclara que le camp de Beauport devait être attaqué du côté de la Canardière durant la nuit, et il ne fut pas jugé prudent de le dégarnir. Ce mouvement i'.I •■ retraite donna aux Anglais le temps de profiter de la connaissance du terrain et de s'y fortifier de telle sorte qu'il ne fut plus possible de les en déloger.

Le marquis de Montcalm, qui était allé le malin

même à la ville pour conseiller au gouverneur le mouvement qui venait d'avoir lieu à la pointe Lévis, annonça à son retour que le camp allait être attaqué sur la droite entre 10 heures et minuit. La batterie flottante de M. Duclos, le Diable, vint s'embosser à l'entrée de la rivière de Beauport. Ordre fut envoyé immédiatement au chevalier de Lévis de se replier un peu vers le centre. « Les Canadiens bordèrent les retranchements vis-à-vis de leur camp en s'étendant sur leur droite ; nos troupes au centre , et le reste des Canadiens appuyant leur gauche au ravin de Beauport ; la troupe à cheval dans la cour de la Canardière, pour être prête au besoin. M. le marquis de Montcalm parcourut toute la ligne avec M. de Bougainville et ses aides de camp, dont M. de Caire, ingénieur, faisait les fonctions suivant l'usage... Je passai la nuit à la batterie de la Canardière avec Le Mercier. Les troupes attendirent inutilement la descente des Anglais ; on les fit rentrer au point du jour. » Lue alerte eut lieu en ce moment au camp des Canadiens, d'où partit un feu de mousquetcrie qui jeta l'alarme dans la ville. « On y battit la générale, croyant le camp attaqué. » Cette fusillade achevée, les troupes rentrées dans les tentes, tout fut tranquille, « et je vins me coucher à 7 heures du matin avec la fièvre, qui m'empêcha d'aller tracer la batterie Saint-Louis, comme je l'avais promis à M. le chevalier de Lévis. »

Montcalm prit à peine quelques heures de repos, car il croyait à une attaque imminente, et il n'était pas rassuré sur ses préparatifs. 11 trouvait que sa petite armée était bien trop dispersée sur les deux

grandes lieues qu'embrassait sa ligne de défense; car

il n'avait cédé qu'en hésitant aux raisons du chevalier de Lévis, qui avait insisté pour que les retranchements fussent prolongés, au delà de la rivière de Beauporl. jusqu'au saut Montmorency1. L'aile droite. formée des milices de Québec et des Ïrois-Rivières, commandées par MM. de Saint-Ours et de Bonne, s'étendait depuis la rivière Saint -Charles jusqu'à la Canardière ; le centre, composé des bataillons de la Sarre, Languedoc, Béarn, Guyenne et Royal-Roussillon . aux ordres du brigadier Senezergues, s'échelonnait depuis la Canardière jusqu'à l'église de Beauport ; enfin la gauche . formée des milices de Montréal, sous MM. Prud'homme et Herbin , se prolongeait jusqu'à la rivière Montmorency.

Après une nouvelle inspection des postes, le général craignit que. dans le cas d'une attaque dirigée sur son centre, il pût être enfoncé et coupé de sa ligne de retraite. Du camp de Royal- Boussillon il écrivit, le soir, à Lévis :

« Depuis vous avoir quitté, mon cher chevalier, je suis à cheval et je» cours, et je suis effrayé de notre position, sur laquelle je vous conjure de réfléchir, sans opiniâtreté pour une première opinion. »

Il dissertait ensuite avec lui sur les chances d'une descente des Anglais au centre ou bien sur une des ailes du camp :

1 Montcalm en était encore piqué lorsqu'il écrivait à Bourlamaque : « L'opiniâtreté, entre nous, du chevalier de Lévis. dont l'opinion prévaut à celle de l'armée et à la mienne, ne me déplait que pour le bien. » Au camp de Beauporl . le 7 juillet 1759.

« Comment voulez-vous que l'on garde cet espace immense depuis le poste de Royal-Roussillon jusqu'à la Sarre i} Languedoc et Béarn, trop loin; si on peut, campons-les plus près, fût-ce dans les blés, et par séparation, même par demi-bataillon... Je resserrerais ma ligne de la Canardière à Beauport, et j'espérerais avec deux mille Montréalisles et sauvages garder la gauche, et je n'y mettrais rien de plus... Je vous écris de chez Poulariés, sans cependant m'en communiquer avec personne, afin que vous dormiez dessus, comme vous dites très bien. »

Montcalm donnait ensuite le chiffre exact des forces dont il disposait :

Cinq bataillons 2 900

Trois -Rivières 1100

Montréal 3800

Québec, au plus 3 000

Total 10 800

« Et avec les sinuosités de quatre à cinq lieues à garder : voilà le tableau, méditez-le ce soir...

« Je suis sûr que demain vous serez, la plume à la main, effrayé du détail des gardes. Il faut faire un habit suivant l'étoffe, qui est courte. Je vous écris avec ouverture; je défère volontiers à votre avis. Mais lâchons de n'en avoir qu'un, mon cher chevalier; l'amitié et l'intérêt nous y doivent porter. »

Montcalm ne s'imaginait pas en ce moment que son ami redoutait autant délie attaqué dans ses positions que lui-même craignait d'y être forcé. Wolfe avait cependant plus d'hommes de terre et de mer à

opposer au général français, que celui-ci n'avait de soldats et de miliciens à sa disposition. Le premier pouvait mettre en ligne neuf mille hommes de troupes régulières, tandis que le second n'en avait que deux mille neuf cents sous la main. C'était trois contre un. Aux sept mille neuf cents miliciens le général anglais pouvait opposer un plus grand nombre de marins armés de toutes pièces , tandis qu'une grande partie des Canadiens n'avaient que des fusils de chasse sans baïonnettes. Il n'était paru à Québec que cinq ou six cents sauvages.

Pendant que Alonckton se fortifiait à Lévis, quatre chaloupes canonnières se détachèrent de Beauport et vinrent s'aligner à une demi -portée de fusil de la pointe, comme pour faire une descente. Les capitaines Cannon et Le Sage, qui les montaient, avaient le soin de dissimuler la présence de leurs pièces d'artillerie, en groupant autour une partie de leurs soldats. Ils attendirent que les troupes anglaises qui venaient s'opposer à son débarquement se fussent rangées au bord de la grève , et ils ouvrirent à l'improviste sur elles un feu de mitraille qui, en moins d'une demi-heure, abattit une centaine d'hommes. Ils en auraient tué davantage, si une frégate anglaise, avertie par des signaux, ne se fût approchée. Les chaloupes se retirèrent alors à l'abri des canons de la place, sans qu'elles eussent perdu un seul homme.

Un petit nombre de sauvages micmacs envoyés par AI. de Boishébert, qui rôdaient sur les coteaux et fusillaient avec les troupes légères, tombèrent dans une embuscade et perdirent neuf des leurs, auxquels les rangers, qui avaient pris leurs coutumes barbares,

enlevèrent la chevelure. Nos coureurs des bois, que les écrivains anglais ont tant de fois accusés d'être pires que les Indiens, ne se livraient pas à de pareils actes de férocité.

Wolfe, accoutumé aux guerres d'Europe, fut bientôt révolté de voir les rangers arriver de leurs courses avec d'horribles chevelures suspendues à leurs ceintures. Il défendit strictement la pratique inhumaine de scalper, excepté quand les ennemis seraient des Indiens ou des Canadiens habillés en Indiens ; ce qui n'empêcha pas les rangers de continuer à scalper indistinctement1.

AN olfe avait ordonné dès le matin à Carleton d'aller établir un camp fortifié à l'extrémité occidentale de l'île d'Orléans, et il partit lui-même pour la pointe Lévis, précédé d'un nouveau corps de troupes, avec lequel il s'avança jusqu'en face de la ville. Le capitaine Knox, qui s'y trouvait le même jour, ne fut pas moins frappé que son général de l'aspect que présente de ce côté le cap Diamant.

Wolfe avait en face de lui le château séculaire des gouverneurs de la Nouvelle-France, auquel se rattachaient tant de faits importants de l'histoire d'Amérique. C'est de là qu'était partie l'impulsion qui avait poussé La Salle aux bouches du Mississipi, d'iberville à la baie d'Hudson, La Vérendrye aux Montagnes- Rocheuses. C'est de là que Frontenac avait dit à l'envoyé de l'amiral Phipps cette fameuse parole :

1 Les rangers ne se contentaient pas de scalper, ils déchiquetaient et mutilaient les morts. >< < >n a trouvé, au delà du saut, des corps des nôtres mutilés d'une l'a en m barbare. ■■ Lettre

de Montcalm à Lévis, '2 a<>ùl L759.

« Allez dire à votre maître que je lui répondrai par la bouche de mes canons. »

A sa droite, le général anglais avait une vue plongeante sur le camp de Beauport, où il voyait les troupes françaises occupées sur toute la ligne à compléter des retranchements bien plus formidables que les abatis derrière lesquels Montcalm avait repoussé à Carillon , l'année précédente , avec une poignée d'hommes, l'armée d'Abercromby. A la couleur des uniformes, il croyait remarquer qu'il n'y avait qu'un cinquième des soldats appartenant aux troupes régulières. Toutes les ouvertures des maisons de Beauport, formant une ligne ininterrompue le long du chemin , étaient barricadées pour servir à la mousqueterie. Le rideau d'arbres qui bordait le Montmorency, et qu'il avait en ce moment en pleine vue, paraissait rendre impraticable le passage de cette rivière.

Après ce dernier examen, Wolfe hésita plus que jamais à risquer une descente sur Beauport. Mais par quelle manœuvre dissimuler son inaction? II n'en voyait d'autre que de bombarder la ville. C'était un moyen aussi inutile que barbare, qui, sans le rapprocher de son but, ne ferait qu'exaspérer la population ; mais il satisferait ses soldats en les tenant occupés et en leur donnant l'illusion de quelques progrès. Il fixa donc l'emplacement des batteries et fit immédiatement couper des fascines, faire des gabions, élever des parapets et traîner du canon. Les Français, qui de leurs remparts suivaient ces mouvements, essayèrent de les inquiéter; mais leurs

canons, d'un trop faible cajjJài^-aJJ^ignaient à peine

^versitas

«buothéca

les ouvrages et ne faisaient aucun mal à l'ennemi. Montcalm, toujours préoccupé de sa position, dont il croyait le centre trop faible, avait incorporé trois cents Canadiens dans les bataillons de la ligne, qui en avaient déjà reçu un bon nombre. Il fît un corps de réserve du bataillon de Guyenne, qui dut se tenir prêt à se porter à droite ou à gauche, depuis le ruisseau de Beauport jusqu'à la rivière Saint-Charles. L'armée passait la nuit aux retranchements, et le marquis s'étonnait de l'activité du chevalier de Lévis, qui, robuste et plus jeune que lui, supportait sans paraître s'en apercevoir les fatigues et les veilles : « Vous êtes heureux d'être infatigable. C'est toujours au mieux... Avant de vous coucher, je serai bien aise d'avoir de vos nouvelles... Tout ce que vous faites, mon cher chevalier, est toujours très bien. S'il ne fallait que votre vigilance pour sauver le pays, la besogne serait sûre ; mais il faut autre chose. »

La flotte anglaise, qui à son arrivée s'étendait sur deux lignes immenses entre l'île d'Orléans et la côte du sud, s'était rapprochée chaque jour et ancrait maintenant à l'entrée de la rade de Québec. Le capitaine Knox, qui était très sensible au côté pittoresque des choses, en élait dans l'admiration : elle avait,; disait-il, une apparence superbe sur la rivière. L'impression que sa présence produisait sur les Canadiens était bien différente : pour eux, c'était comme unj nuage sombre recelant la tempête. De ces casernes flottantes sortaient les hordes étrangères et les engin de guerre qui allaient porter parmi eux la destructio et la mort.

L'indécision de Wolfe tenait les généraux fiançai*

clans une incertitude qui, pour le moment, était leur principal embarras.

Plusieurs vaisseaux entourés de berges vinrent s'embosser en plein jour près du saut et canonnèrent le camp de M. de Lévis. La batterie flottante, échouée alors au rivage, rejointe bientôt par les chaloupes canonnières, leur répondit avec une vigueur qui les força de s'éloigner. Au soleil couchant, les berges, chargées de troupes, descendirent le long de l'île d'Orléans. On crut à une fausse attaque de ce côté, pour surprendre l'aile droite du camp; mais durant la nuit trois ou quatre mille hommes, sous les ordres de Townshend et de Murray, traversèrent l'île d'Orléans , et vinrent occuper la rive gauche de la rivière Montmorency, où ils commencèrent à se fortifier. De cette position, qui domine la rive droite, ils pouvaient inquiéter le camp du chevalier de Lévis. Montcalm cependant, contre l'avis de Aaudreuil, ne crut pas prudent de faire traverser un gros détachement pour les déloger. Dès le 7 juillet, il avait envoyé M. de Lapause explorer les gués de la rivière pour y élever des épaulements. Le brave capitaine de Repentigny, avec ses onze cents Canadiens d'élite, en eut la garde.

Quatre cents sauvages, la plupart Outaouais, commandés par M. de Langlade, avec quelques Canadiens, les franchirent, descendirent le long de la rive alors couverte de forêts, et se jetèrent, le casse-tête à la main, sur un détachement de quatre cents hommes qui protégeaient les travailleurs du camp anglais. Les hurlements de cette bande répandirent la terreur parmi les soldats, qui se replièrent en désordre sur

le gros de l'armée, après avoir perdu quatre-vingts à cent hommes tués ou blessés. Repoussés à leur tour par des forces supérieures, les sauvages perdirent une quinzaine de guerriers qui s'obstinèrent à lever des chevelures. Cette perte causa la mort de cinq prisonniers, qui furent immolés sur-le-champ. Les sauvages revinrent épuisés, avec trente-six chevelures. Les rangers rivalisèrent de cruauté avec eux. Ils aAaient fait prisonniers deux enfants de la paroisse de l'Ange-Gardien. Ces petits malheureux pleuraient et se lamentaient, pendant que les soldats poursuivis par quelques Indiens les entraînaient avec eux : ils les tuèrent pour s'en débarrasser.

Les batteries de Québec produisaient si peu d'effet sur les ouvrages de la pointe Lévis , que Montcalm , qui craignait de manquer de poudre, ordonna d'en cesser le feu. L'alarme était déjà grande parmi les citoyens, à la veille de voir leur ville bombardée et réduite en cendres.

Déjà quelques bombes et boulets avaient été lancés sur la ville. A 9 heures du soir, sur un signal donné par une fusée partie du vaisseau amiral, les mortiers et les canons des batteries de la pointe Lévis commencèrent à tirer à la fois. Toutes les bombes étaient dirigées sur la haute ville, aux endroits où s'élevaient les plus grands édifices et les pâtés de maisons 1rs plus compacts. Le dommage fut très considérable dès cette première nuit. Plus de trois cents bombes et pots-à-feu furent lancés en moins de vingt-quatre heures. Cette pluie de fer et de feu ne cessa que lorsque la malheureuse cité ne fut plus qu'un monceau de ruines et de cendres. La cathédrale, une

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grande partie de la haute ville et toute la ville basse devinrent la proie des flammes. On pouvait compter les maisons qui n'avaient pas été trouées ou endommagées par les projectiles. Plusieurs personnes furent tuées. Les citoyens, dont un grand nombre étaient ruinés par cette mesure aussi cruelle que vaine, regardaient avec désespoir les nuages de feu et de fumée montant nuit et jour au-dessus de leurs remparts.

Le lendemain du bombardement, Montcalm écrivit dans son Journal : « M. de Pontleroy, sensible au sort des malheureux, a ouvert toutes les poternes aux femmes et aux enfants ; et notre regret , à lui et à moi , était de n'avoir pas de pain à donner à tant de misérables. »

L'aile gauche de l'armée française se trouva dans une position inquiétante du moment que les Anglais se virent solidement retranchés sur la rive opposée du Montmorency. Les deux camps n'étaient séparés que par l'étroit chenal de la rivière.

L'infatigable et vigilant Lévis parcourait nuit et jour, d'un jarret aussi solide que celui d'un coureur des bois, la ligne qui s'étendait depuis son camp jusqu'à celui de M. de Repentigny, qu'il avait relié par un chemin de communication ouvert dans l'épaisseur du bois. Cette ligne étant devenue trop dangereuse pour être laissée à la garde des mêmes troupes, l'armée avait été divisée par détachements de quatorze cents hommes, qui se relevaient toutes les vingt-quatre heures.

Les bataillons de la Sarre , Béarn et Guyenne , avaient été rapprochés de la gauche, afin de border plus vite les retranchements dans le cas où les Anglais

tenteraient le passage de la rivière. Le bataillon de Languedoc et les milices de Québec et des Trois- Rivières, aux ordres de Bougainville, étaient restés à la garde de l'aile droite. De temps en temps un drapeau blanc, agité au-dessus de l'épauleraient, faisait taire la mousqueterie et les canons, et, pendant quelques heures d'armistice, les parlementaires échangeaient des poignées de mains, des politesses ou des prisonniers.

Un des parlementaires français dit au général Wolfe :

« Nous ne doutons pas que vous ne détruisiez la ville ; mais nous avons résolu que votre armée ne me tte jamais le pied dans ses murs. »

A quoi le général répliqua ;

« Je serai maître de Québec si je reste ici jusqu'à la fin de novembre. »

Un autre officier français disait à Knox que Lévis avait sollicité Montcalm de déloger AYolfe du saut Montmorency. Montcalm lui aurait répondu :

« Si nous les chassons de là, ils nous donneront plus de trouble ailleurs; tant qu'ils seront là, ils ne peuvent pas nous faire de mal; laissons- les s'y amuser. »

À mesure que les jours s'écoulaient, les hésitations de "Wolfe devenaient plus apparentes. Les Français s'étonnaient de voir qu'un général aussi actif passât son temps à tâtonner. L'armée régulière ne s'en impatientait pas moins que les milices. Plus que tout autre, Montcalm avait peine à contenir son ardeur, et il avait besoin de toute sa raison et de l'avis des autres commandants pour continuer à se tenir sur la

défensive. « En général, disait-il. tout le monde désire la fin de tout ceci... L'ennemi hérisse de canons et de mortiers tous les points du saut qui en sont susceptibles... Ces travaux, de la part d'un ennemi qu'on disait extrêmement expéditif, nous font soupçonner qu'ils veulent nous épuiser à tous égards. Je le soupçonne actuellement de n'avoir d'autre but que de nous lasser et de nous faire quitter notre position. On doit envoyer ce soir un gros détachement de sauvages. Je crois qu'on ne peut trop en envoyer à la guerre : sauvages, Canadiens, soldats, Français, seul moyen de les tenir en haleine et d'empêcher les désordres qui naissent de l'oisiveté. On en tirerait encore un bon parti en harcelant l'ennemi et en augmentant la crainte qu'il a des sauvages. Car, ajoutait-il à Lévis, ils ont diablement peur des sauvages... M. de Lusignan me relève ce soir au camp, et je vais passer mes huit jours en ville. »

Chemin faisant, il remarquait le soin que prenait le général Wolfe d'organiser ses marins en armée régulière. « Quinze cents matelots, dit-il, descendent tous les jours à la pointe Lévis et y sont exercés au maniement des armes et à tirer; le soir, ils retournent à bord. »

Les chaleurs étouffantes du mois de juillet amenaient de brusques changements de température : des orages chargés de tonnerre et d'éclairs montaient à l'horizon, jetaient un voile noir sur le disque du soleil et enveloppaient bientôt dans la même obscurité le cap de Québec, l'île d'Orléans et les deux rives du fleuve. Alors un singulier concert commençait entre le ciel et la terre : les coups de canon tirés entre la

pointe Lévis et la ville, et à deux lieues plus loin, d'une rive à l'autre du Montmorency, répondaient aux éclats de la foudre roulant au-dessus du bassin avec des éblouissements d'éclairs et des sillons de feu, coupant le ciel en deux, quand le tonnerre tombait quelque part. Les déluges d'eau qui éclataient ensuite faisaient taire les canons et rentrer les soldats sons leurs tentes menacées d'inondation. Le tonnerre s'éteignait peu à peu dans le lointain, et durant quelques heures le calme et la paix de la nature remplaçaient le tumulte de la guerre. Après ces orages, quand le soleil perçait les nuées et que l'atmosphère redevenait sereine, les montagnes semblaient s'être rapprochées, tant les objets y apparaissaient nets et distincts sous le ciel éclatant de l'été. Le bassin de Québec était devenu comme un amphithéâtre aux proportions gigantesques, avec ses coteaux pour gradins, où stationnaient des multitudes attentives aux divers combats qui se livraient, tantôt sur l'eau entre les canonnières et les vaisseaux anglais, tantôt sur terre, d'un côté ou de l'autre du littoral.

Les nuits ne faisaient que changer le genre du spectacle : la flotte, qui s'était encore rapprochée avec ses transports, illuminait la rade d'une multitude de falots; les bombes traçaient dans l'obscurité des courbes de feu, et les incendies, qui continuaient à consumer Québec, donnaient au cap Diamant l'apparence d'un volcan en éruption.

Les nouvelles qui arrivaient fréquemment de Carillon inspiraient peu d'inquiétude, car le général Amherst opérait avec la même lenteur qui avait désespéré Wolfe à Louisbourg. Mais celles venues de Nia-

gara au milieu de juillet furent des plus alarmantes. M. Pouchot s'y était cru trop peu menacé et avait eu l'imprudence de diviser ses forces, en envoyant un fort détachement à la Belle -Rivière. « Ainsi que je l'avais prévu, mon cher chevalier, malgré les raisonnements canadiens de Pouchot, les ennemis ont débarqué, le 6, trois mille hommes sans qu'il s'en soit douté. Il a envoyé des courriers pour ramener son armée du fort Duquesne. Va-t'en voir, Jean, s'ils viennent. Il était pins simple de ne pas les y faire aller. Je vois le Canada attaqué par six endroits : le saut Montmorency, la pointe Lévis, Carillon, la tête des rapides. Niagara et le fort Machault. Le bel ex-voto si nous en sauvons une partie cette campagne ! »

Dans la nuit du 18 juillet, les sentinelles en faction sur les remparts de Québec crurent reconnaître, à de vagues blancheurs glissant sur l'eau, l'approche de quelques vaisseaux anglais : c'étaient, en effet, le Sutherland , vaisseau de cinquante canons, une frégate et cinq autres voiliers, qui cherchaient à remonter le fleuve. À peine pouvait- on les distinguer, car la nuit était très obscure. Une fraîche brise de nordest avait couvert le ciel de nuages. Toutes les batteries de la basse ville et des remparts firent feu; mais, avant qu'elles eussent causé aucun dommage, les vaisseaux, favorisés par la marée montante et le vent, eurent dépassé la ville.

Le lendemain matin, les Anglais, stationnés à la pointe Lévis, purent remarquer deux cadavres suspendus à un double gibet, vis-à-vis la terrasse du château : c'étaient ceux de deux marins faisant partie de la « patrouille flottante », condamnés pour muti-

nerie et pour défaut de vigilance. Le châtiment avait été sommaire, mais le mal était fait. Jusque-là on avait espéré pouvoir arrêter tout vaisseau qui tenterait le passage.

Maintenant le siège entrait dans une nouvelle phase : pour la première fois, Montcalm se voyait contraint de diviser ses forces. La communication avec ses dépôts de vivres et de munitions de guerre était menacée, et son armée pouvait être prise à revers : « Nous serions serrés de trop près, disait-il, et hors d'état de tenir, si jamais l'ennemi s'établissait sur les hauteurs qui dominent du côté de la terre. »

Cette dernière manœuvre de Wolfe était un nouveau tâtonnement qui faisait dire à Montcalm : « Tout ceci devient tous les jours plus obscur. » L'armée anglaise, déjà dispersée sur trois points difficiles à secourir : le saut Montmorency, l'île d'Orléans et la pointe Lévis, se trouva occuper une quatrième position. Il fallait, pour se justifier, que A\olfe comptât sur la détermination bien arrêtée des Français de rester sur la défensive. L'extrémité où était la colonie leur imposait cette tactique.

Les vaisseaux anglais, ancrés à l'anse des Mères, mirent le feu à un brûlot et tentèrent de détruire les cajeux qu'on achevait d'y construire; mais ils furent repoussés. M. Dumas s'y était porté avec six cents hommes, de la cavalerie, du canon et des sauvages. Un autre corps de troupes le rejoignit le lendemain, sur l'avis qu'un grand nombre de berges avaient été transportées par le chemin de Lévis et lancées à la Chaudière. Le colonel Carleton s'y était embarqué avec six cents hommes, et avait remonté le fleuve

jusqu'à sept lieues au delà de Québec. Il avait pour guide un ancien otage nommé Robert Stobo, qui cinq ans auparavant avait été livré par Washington à de Milliers, lors de la prise du fort Nécessité. Conduit d'abord au fort Duquesne. puis à Québec, où il avait séjourné longtemps, il avait abusé de la trop grande liberté qu'on lui avait laissée pour étudier la ville et ses environs. Il s'était échappé au mois de mai précédent par un coup d'audace combiné avec un autre prisonnier nommé Stevens, officier dans les rangers, et était descendu à Halifax, d'où il était revenu pendant le siège. Il s'était rendu important par les renseignements qu'il était en état de fournir. Carleton aborda sur la rive gauche du fleuve, non loin du village de la Pointe-aux-Trembles, où, d'après les rapports de certains prisonniers, on croyait trouver quelques-uns des principaux magasins de l'armée et des papiers importants. A l'aube du jour, il entoura le village, après avoir repoussé une quarantaine de sauvages qui lui tuèrent ou blessèrent quelques hommes. Il y passa le reste de la journée sans être molesté, mais ne trouva à peu près rien de ce qu'il cherchait , et se rembarqua , emmenant avec lui une centaine de personnes, vieillards, enfants et femmes, parmi lesquelles plusieurs dames de Québec qui s'y étaient réfugiées.

Une partie des troupes de Dumas, envoyées à la nouvelle de cette descente, n'arrivèrent que pour fusiller avec l'arrière-garde, dont ils blessèrent quelques soldats. Les Indiens, plus redoutables que les ennemis, retournèrent au village et pillèrent les maisons abandonnées. Wolfe, qui s'était rendu à bord des vais-

seaux mouillés à l'anse des Mères, accueillit les prisonnières avec une parfaite courtoisie, invita même les dames à souper, et les plaisanta beaucoup sur la circonspection des généraux français, à qui, disait-il, il avait donné des occasions bien favorables de l'attaquer : il était surpris qu'ils n'en eussent point profité. Le lendemain, il fit hisser un pavillon parlementaire et offrit quelques heures d'armistice, à la condition qu'on laissât passer devant Québec les berges chargées de ses blessés qu'il voulait faire conduire aux ambulances de l'île d'Orléans. Les officiers anglais, dit un chroniqueur du temps, poussèrent la galanterie jusqu'à inscrire leurs noms sur les carnets de leurs prisonnières, qui mirent pied à terre à l'anse des Mères, aussi surprises que satisfaites de la promenade forcée dont elles revenaient. Elles étaient loin de soupçonner en ce moment que peu d'années après elles feraient leur cour, dans le château Saint- Louis, au chef de cette expédition devenu, lord Dorchester et gouverneur du Canada.

Montcalm passait des nuits entières sur les remparts de Québec, pour veiller de plus près à ce qu'aucun vaisseau ne franchît le passage. Il choisit, parmi les meilleurs officiers, des gardes sur lesquels il pouvait compter comme sur lui-même. Plusieurs frégates mirent à la voile par un bon vent nord -est, et s'avancèrent jusqu'à la portée du canon ; mais elles furent accueillies par une telle grêle de boulets, qu'elles virèrent de bord. Le marquis était sans inquiétude sur son aile gauche; car son aller eyo , Lévis, était là toujours sur pied et prenant si peu de sommeil, que son ami s'en inquiétait. Il faisait dire à

M. de Senezergues « d'être très attentif et de n'avertir le chevalier que pour des choses importantes ».

Vaudreuil, malgré ses soixante ans, ne se montrait guère moins actif que Lévis. « Nous avons été sur pied jusqu'au jour, lui écrivait-il, ainsi que le bataillon de Languedoc et le détachement que nous avons formé pour se porter au secours de la partie qui aurait été attaquée. Nous comptions fort que ce serait vers Sillery ; il y avait effectivement toute apparence que l'ennemi y tenterait son débarquement ; mais M. Dumas m'écrit qu'il a passé une nuit très tranquille.

« Je n'ai pas reposé de la nuit , et vraisemblablement je n'en aurai pas le temps de la journée, »

\\ olle commençait à préparer une attaque vers la rivière Montmorency et y multipliait ses mouvements. Il tenta plusieurs fois de jeter un pont sur la rivière en se couvrant par une forte artillerie. Après une escarmouche, le marquis écrivait à son ami : « Les Anglais ont montré peu de vigueur, car tout avait pris la fuite, hors vingt Canadiens qui ont bien fait... » Quelques heures après il ajoutait : « Je suis bien convaincu qu'ils n'attaqueront pas la gauche. Je commence à croire qu'ils n'attaqueront nulle part, chercheront à intercepter nos vivres et à désoler le pays en courses. » Le soir même, Montcalm apprit qu'un détachement remontait vers les gués. « Ayez des postes de ce côté -là, pour donner un coup de peigne à ce petit corps, qui nous embarrasserait terriblement s'il avait l'audace de se fourrer sur nos derrières, malgré les risques qu'il courrait. »

Ce petit corps, entrevu à l'entrée de la nuit, était

une colonne de deux mille hommes , conduite par le général ^olfe en personne, qui venait examiner le gué, gardé seulement par onze cents Canadiens, et tenter de forcer le passage. Huit ou neuf cents sauvages, accourus à son approche avec l'intrépide Langlade, se jetèrent sans être aperçus sur la rive gauche du Montmorency, et s'y tinrent tapis ventre à terre, à une portée de pistolet de la colonne anglaise, qui s'était arrêtée et qui se préparait à passer le reste de la nuit au bivouac. Le silence de la forêt, qui n'était troublé que par le glouglou des rapides voisins et par le passage des brises nocturnes dans la cime des arbres, fit croire aux Anglais qu'il n'y avait pas d'ennemis de ce côté de la rivière. Le chevalier Johnstonc, qui rapporte cet incident, s'étonne qu'un si grand nombre de sauvages aient pu se tenir cachés durant plusieurs heures si près d'un corps ennemi , sans que le moindre bruit ait trahi leur présence. C'était une des merveilles de la stratégie indienne. M. de Langlade, voyant son embuscade si bien préparée, fit signe aux chefs qui l'entouraient de l'attendre, puis se glissa furtivement en arrière, traversa la rivière, courut au camp du chevalier de Lévis, et lui demanda de l'appuyer par un gros détachement. Il l'assura que, s'il était soutenu, il envelopperait avec son détachement la troupe anglaise, et qu'un bien petit nombre retournerait à leur camp. L'occasion était belle et tentante; mais M. de Lévis ne pouvait ordonner une expédition qui exposait à entraîner une action générale sans y être autorisé par le commandant en chef, et le quartier général était trop loin pour qu'il pût en avoir une réponse à temps. Tout

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ce que le chevalier put faire fut d'expédier un fort détachement, en écrivant à M. de Repentigny qu'il lui en confiait le commandement, laissant le reste à son habileté et à son expérience. Repentigny, aussi brave et non moins prudent que Lévis, se trouva dans le même embarras que lui. Les sauvages attendirent le retour de M. de Langlade. Ils avaient été cinq heures étendus à terre, immobiles, le casse-tête à la main, ne remuant que leurs yeux de lynx dans l'ombre. Aux premières lueurs de l'aube, ne voyant venir aucun secours, ils ne purent retenir plus longtemps leur ardeur. Un cri, poussé par huit cents poitrines sauvages, fit trembler les bois et tressaillir les soldats anglais, qui sautèrent sur leurs armes; mais les sauvages qu'ils craignaient tant étaient sur leurs talons, brandissant leurs tomahawks. Ils reculèrent en désordre. Wolfe et ses officiers empêchèrent une panique ; mais la colonne dut retraiter précipitamment. M. de Repentigny n'osa jeter tout son monde de l'autre côte du gué ; mais il détacha une forte escouade qui alla prêter main -forte aux Indiens. Wolfe, refoulé jusque dans son camp, dont tous les régiments avaient pris les armes, fit avancer du canon et marcher le gros de son armée contre les sauvages, qui revinrent triomphants au Passaged'IIiver, après avoir tué ou blessé environ cent cinquante Anglais , sans presque aucune perte de leur part. Au bruit de la fusillade , le camp français fut sur pied, et M. de Lévis porta le bataillon de Royal- Roussillon sur le chemin du gué, pour appuyer au besoin M. de Repentigny. On se crut pendant quelque temps à la veille d'une action générale.

II y avait un mois que le général anglais était débarqué devant Québec, et il n'était guère plus avancé que le premier jour. La ville ne présentait plus , il est vrai , qu'un monceau de cendres ; mais elle n'en était pas moins hors de sa portée. Il espérait moins que jamais opérer sa jonction avec le tardif Amherst. tenu en écbec par le prudent et méthodique Bourlamaque. Son espoir de lasser la patience des Canadiens ou d'obtenir leur défection avait clé déçu. Il ne vit plus d'autres moyens de les réduire que d'exercer contre eux les dernières rigueurs , comme il avait fait pour Québec. Le 20 juillet, les babitants de Saint-Henri-de-Lauzon avaient lu en pâlissant la proclamation suivante, affichée au portail de leur église :

u Son Excellence, blessée du peu d'égards que les habitants du Canada ont eus à son placard du 27e du mois dernier, a résolu de ne plus écouter les sentiments d'humanité qui le portaient à soulager des gens aveuglés dans leur propre misère. Les Canadiens se montrent, par leur conduite, indignes des ofïïes avantageuses qu'il leur faisait. C'est pourquoi il a donné ordre an commandant de ses troupes légères et autres officiers de s'avancer dans le pays pour y saisir et amener les habitants et leurs troupeaux, et y détruire et renverser ce qu'ils jugeront à propos. Au reste. comme il se trouve fâché d'en venir aux barbares extrémités dont les Canadiens et les Indiens lui montrent l'exemple, il se propose de diflérer jusqu'au i" août prochain à décider du sort des prisonniers qui peuvent être faits, avec lesquels il usera de représailles ; à moins que pendant cet intervalle les Cana-

diens ne viennent se soumettre aux termes qu'il leur a proposés dans son placard , et par leur soumission toucher sa clémence et le porter à la douceur. »

Les malheureux Canadiens des environs de Québec se trouvaient placés dans la plus affreuse alternative : s'ils continuaient à rester fidèles à la France, leurs maisons allaient être incendiées, leurs champs dévastés, le peu qui leur restait détruit et eux-mêmes traqués comme des fauves ; s'ils faisaient la paix avec les Anglais, les sauvages seraient immédiatement déchaînés contre eux. Les habitants de la côte de Beaupré étaient déjà sous le coup de ce châtiment. Montcalm écrivait le même jour à Lévis : m Je crains que les gens de l'Ange-Gardien et de la côte de Beaupré ne fassent leur paix particulière... Il faudrait quelque gros détachement de sauvages et de Canadiens pour les corriger... Et, pour soutenir les Canadiens et les sauvages, nous enverrons, s'il le faut, des grenadiers et soldats volontaires avec des officiers, une centaine. »

Les habitants de Saint-Henri avaient eu à peine le temps de lire la proclamation de AN olfe et d'en porter la nouvelle à leurs familles, que leur principal groupe, caché dans les bois avec leur curé, fut cerné et fait prisonnier.

\\ olfe était aussi sensible qu'aucun de ses officiers aux maux dont il était le témoin et le principal auteur; mais il pensait y trouver le moyen de désarmer la population, d'affaiblir les forces de son ennemi, et peut-être même de le décider à sortir de ses retranchements. C'était là le but de ses efforts; car, s'il pouvait l'amener à un engagement général , il se

croyait sur de le battre, ayant trois fois plus de troupes régulières et mettant à peine en ligne de compte les milices canadiennes qu'il méprisait. Depuis qu'il avait réussi à franchir le passage de Québec, il avait examiné avec soin toute la falaise jusqu'au cap Rouge. Elle lui parut presque partout inaccessible, coupée à pic et baignée par les eaux du fleuve. Alors comme aujourd'hui, un rideau d'épinettes, de pins, de hêtres, de chênes et de sapins, en couronnait le sommet. Les rares endroits où la côte s'affaisse ou se creuse pour livrer passage à quelque torrent avaient été rompus et occupés par des corps de troupes. Il tint sa lunette braquée sur une coulée qui s'ouvre à un quart de lieue en deçà de la pointe de Sillery, au fond de l'anse à laquelle il a légué son nom ; mais ce point, comme les autres, parut trop bien gardé pour qu'il fût possible d'y faire une descente. On peut difficilement s'expliquer pourquoi il n'eut pas l'idée de s'établir fortement sur quelques points accessibles de la rive nord, sous la protection de ses vaisseaux : c'était, on l'a vu, ce que Montcalm redoutait le plus. Il lui aurait coupé toute communication avec ses dépôts d'approvisionnements, l'aurait forcé de venir à lui et de lui offrir le combat. Une bataille gagnée lui aurait livré Québec en peu de jours, sans coup férir, car la famine l'aurait réduit à capituler. La perte de Québec entraînait celle de la colonie. Quoi qu'il en soit, il revint au saut, convaincu plus que jamais de la difficulté de son entreprise. C'était encore le rivage de Beauport qui lui semblait le plus vulnérable. Après un long et dernier examen, il crut qu'il lui serait peut-être possible d'attirer Montcalm

hors de ses retranchements, en attaquant les redoutes qu'il avait fait construire sur le bord même de la grève .

A partir du saut Montmorency, la falaise s'incline graduellement et se divise en plusieurs coteaux d'un accès plus facile. Elle forme un ravin vers la rivière de Beauport et continue de s'abaisser jusqu'à Maizerets, où elle devient un plan doucement incliné qui va mourir à la ligne de la marée. Tout le long de la grève règne un vaste estuaire, qui a environ un tiers de lieue de largeur.

Sur cette grève, à moins d'un quart de mille du saut, se trouvaient la redoute de Jolmstone, remarquée par Wolfe , et une autre plus importante située un peu plus à l'est, en face du gué de la rivière. Les retranchements qui longeaient la crête de la falaise étaient munis de redans dont les feux se croisaient. En arrière couraient plusieurs lignes de défense ou traverses, érigées pour mettre les troupes à l'abri des batteries anglaises de la rive gauche du saut , qui , dominant la droite, enfilaient la tranchée. Toute l'artillerie de cette aile consistait en vingt pièces, qui battaient d'un côté la rivière, de l'autre le fleuve.

Le plan de Wolfe était de diviser les forces des Français en menaçant leur camp sur trois points à la fois. Une fausse attaque serait dirigée sur la droite, et une autre sur l'extrême gauche : la première vis-à-vis la Canardière, la seconde vers le GuédHiver, tandis que l'attaque réelle se ferait en face du camp de Lévis. La masse de l'armée régulière marcherait sur deux divisions : celle de droite, sous Townshend. descendrait la falaise de l'Ange-Gardien

et déboucherait par le gué du saut; celle de gauche, sous Monckton, montée sur les berges, prendrait terre en deçà de la chute. Elles y opéreraient leur jonction, attaqueraient les deux redoutes et monteraient à l'assaut des retranchements. Toutes les embarcations de la flotte seraient réunies pour transporter les soldats et les marins. Chaque marin était armé d'un mousquet, d'une cartouchière, d'un pistolet et d'un coutelas ou épée courte.

Le général anglais avait commencé à préparer son attaque dès le 28 juillet, et il avait cherché à détourner l'attention du saut Montmorency en faisant bombarder et canonner nuit et jour la ville avec plus de violence que jamais. Chaque jour, il poussait vers les gués de forts détachements qui en venaient aux mains avec les Canadiens de M. de Ilepenligny et avec les sauvages. Un de ces détachements parut si considérable , qu'il causa une alarme dans le camp , dont les bataillons prirent les armes. Wolfe se rendit plusieurs fois de sa personne aux différents gués : partout il trouvait les Français en alerte. Il connaissait maintenant et appréciait le redoutable antagoniste qui gardait leur gauche. Sa personne même ne- lui était pas inconnue. Le 19 juillet, pendant que l'un et l'autre faisaient à la même heure la visite des postes, le chevalier de Lévis se trouva face à face avec lui, et les deux: commandants purent se toiser de près, n'étant séparés l'un de l'autre que par l'étroite rivière Montmorency.

Le matin fixé pour l'attaque, le régiment d'Ànstruther, l'infanterie légère et les rangers avaient ordre d'avancer vers les gués en laissant à peine voir leur

marche à travers les arbres et en allongeant autant que possible leur ligne pour paraître plus nombreux. Parvenus aux gués, ils devaient se dérober à la vue de l'ennemi en s'enfonçant davantage dans la foret et revenir à marche forcée, pour se mettre à l'arrièregarde de Townshend.

Quand l'aurore du 3i juillet éclaira les hauteurs des Alléghanvs, une forte brise du sud-ouest soufflait sur le Saint -Laurent et favorisait le mouvement des vaisseaux anglais, dont cpielques-uns commençaient à déployer leurs voiles. C'était une pareille journée que souhaitait W olfe pour l'exécution de son projet. Dans le camp de M. de Lévis , les soldats sortaient déjà de leurs tentes. Plusieurs officiers stationnaient devant la maison qu'il avait choisie pour son quartier général. Le chevalier était sur pied, donnant des ordres pour expédier un renfort à M. de Repentigny. qui venait de lui faire dire qu'un corps de troupes très considérable apparaissait dans la direction du Passage-d'Hiver. Le bataillon de Béarn et une des brigades canadiennes montaient en ce moment la garde aux retranchements de la gauche. Les batteries anglaises du saut s'étaient tues depuis la veille , et trois cents travailleurs en profitaient pour continuer les ouvrages de défense. Pendant que M. de Malartic faisait la visite de ses ouvrages, il aperçut une douzaine d'officiers anglais qui examinaient attentivement les positions. Vers n heures, deux transports armés chacun de vingt canons mirent à la voile, et, louvoyant à la faveur de l'étalé de la marée, vinrent se placer en face de la redoute de Johnstone, où ils se firent échouer à une portée de fusil. Peu après un

vaisseau de ligne de soixante-quatre canons, monté par l'amiral Saunders, vint s'embosser un peu plus bas, vis-à-vis la redoute de l'est. C'était le fameux Centurion , aussi connu dans la marine anglaise que devait l'être plus tard le Victory, qui portait Nelson à Trafalgar. Aussitôt ces trois vaisseaux, dont les feux se croisaient, ouvrirent une vive canonnade sur les redoutes, les batteries et les retranchements, pendant que les quarante gros canons braqués sur la rive gauche du saut les prenaient en flanc. Les Français n'avaient, comme on l'a vu, à opposer à ces cent quarante-quatre bouches à feu que vingt canons d'un moindre calibre. Toute la gauche , qui s'était mise en mouvement à l'approche des vaisseaux, descendit la déclivité et vint border la tranchée.

Une flottille de berges portant deux régiments, les grenadiers de cinq autres et un détachement du Royal-Américain avec le brigadier Monckton, se détacha de la pointe Lé vis et descendit vers l'île d'Orléans, où une autre flottille, qui émergeait du milieu de la flotte avec les marins, vint la rejoindre. Elles y furent renforcées par une troisième, venue du camp de l'île. Ces trois ou quatre cents embarcations se rangèrent sur trois lignes à mi-chenal, et y restèrent immobiles jusqu'à de nouveaux ordres, laissant les Français dans l'incertitude du point qui allait être attaqué. Wolfe, durant cet intervalle, attendait l'effet de ses batteries. Il espérait que la pluie de boulets et de bombes qu'il faisait jeter sur les retranchements de la gauche ébranlerait les troupes régulières et ferait lâcher pied aux Canadiens; mais ceux-ci tinrent aussi ferme que leurs compagnons d'armes. Montcalm était

en observation avec "\audreuil au quartier général, prêt à se porter avec les bataillons qu'il avait sous la main à l'endroit où les ennemis se décideraient à aborder. Lévis. descendu aux retranchements, parcourait toute la gauche , prenant ses dispositions et encourageant les soldats par sa présence.

Les berges s'ébranlèrent et poussèrent une pointe vers la rivière Saint- Charles, comme pour y faire une descente. Elles revinrent ensuite et continuèrent à exécuter divers mouvements, menaçant tantôt le centre, tantôt la gauche, tantôt la droite. Un soleil éblouissant, une chaleur étouffante et quelques nuages à l'horizon présageaient pour la fin du jour un de ces violents orages accompagnés de foudre qui rafraîchissent l'atmosphère. La marée qui baissait rapidement découvrait les battures, laissant à sec les deux transports, et allait bientôt rendre guéable le passage du saut. A i heure et demie, le capitaine Duprat, qui commandait les volontaires stationnés au Guéd' Hiver, vint avertir le chevalier qu'une colonne qui paraissait forte de deux mille hommes s'avançait pour attaquer M. de Repentigny. Lévis détacha aussitôt cinq cents Canadiens les mieux rompus à la guerre des bois , ainsi que les sauvages , pour aller porter secours à M. de Repentigny, avec ordre au capitaine Duprat de suivre la colonne ennemie avec ses volontaires et de lui donner avis de ses mouvements. Il fit avancer Royal-Roussillon à la droite des Canadiens, qui occupaient les retranchements entre les deux redoutes, à côté du bataillon de Béarn aligné sur l'escarpement de la gauche. Montcalm s'avançait en ce moment avec le bataillon de Guvenne. accueilli

partout aux cris de : « Vive notre général ! » Il rejoignit Lévis, qui lui rendit compte de l'apparition d'une colonne anglaise en arrière du saut, des ordres qu'il avait donnés pour la tenir en échec, et lui demanda quelques renforts qu'il fit placer derrière lui, sur le chemin de Beauport, afin de les porter au besoin, soit au secours de M. de Repentigny, soit aux retranchements. « Nous convînmes, écrit Lévis. que nous ferions la guerre à l'œil, et que, si la gauche était attaquée, il ferait avancer les troupes du centre pour la soutenir, et que j'en ferais de même si la droite était attaquée. Après cet arrangement . M. de Montcalm me quitta et me dit qu'il allait rejoindre M. le marquis de "N audreuil et lui rendre compte de notre situation. »

Peu après, sur l'avis de Duprat que la colonne rétrogradait, Lévis dépêcha son aide de camp Johnslone pour faire revenir les renforts qu'il avait expédiés à M. de Repentigny. Les berges, qui jusque-là avaient monté et descendu le long de l'estuaire, menaçant surtout le centre et la droite, rentrèrent dans le chenal de l'île d'Orléans et vinrent se placer en arrière des deux transports échoués.

11 était alors 5 heures du soir; la marée achevait de baisser, et le passage du saut était guéable. Dans le ciel , d'épais nuages chargés d'éclairs et de tonnerre avaient caché le soleil, et de grosses gouttes de pluie commençaient à tomber. L'armée, qui s'était tenue en ordre de bataille sur la falaise de l'Ange- Gardien, venait de la descendre et se formait en colonne sur le bord de la grève pour franchir le gué. Les batteries et les vaisseaux anglais n'avaient pas

LES II É liOS DE QUÉBEC 123

cessé la canonnade, qu'ils dirigeaient avec habileté, mais sans produire beaucoup d'effet sur les travaux ni sur les troupes françaises. Les sauvages, revenus avec le détachement de Canadiens, furent disposés en tirailleurs entre la redoute de Johnstone et les retranchements. Le chevalier fit avertir Montcalm du mouvement des Anglais et descendre la réserve qu'il tenait sur le chemin de Beauport. A 6 heures, les berges s'approchèrent , après avoir eu quelque peine à franchir une chaîne de rochers à fleur d'eau.

A mesure que les troupes débarquaient, Monckton les rangeait en bataille à l'abri des transports, les grenadiers à l'avant -garde suivis du Royal -Américain. Au même instant l'armée de Townshend commença à franchir le gué, et la canonnade devint plus furieuse que jamais. Lévis, prévenu que la redoute de Johnstone manquait de boulets, ordonna à M. de La Perrière, qui y commandait, de l'évacuer après avoir encloué légèrement les canons. Les troupes de Monckton s'avancèrent « de bonne grâce », au dire de Lévis. Les grenadiers, impatients de se distinguer, prirent les devants et coururent à la redoute, qu'ils dépassèrent sans s'y arrêter. Là ils rencontrèrent un terrain spongieux qui retarda leur marche. Les Canadiens, qui se composaient de ce qu'il y avait de meilleurs tireurs parmi les coureurs des bois, ouvrirent un feu meurtrier, qui abattit les premiers rangs. Les grenadiers oscillèrent un instant, puis s'élancèrent de nouveau en avant et commencèrent à gravir la côte, qui était beaucoup plus raide que Wolfe ne l'avait supposé. Les plus hardis n'étaient pas arrivés à moitié de la déclivité . qu'ils furent fau-

chés par les balles et tombèrent sur ceux qui les suivaient, en les entraînant dans leur chute. Pendant que cette lutte désespérée se prolongeait, Townshend, qui venait de traverser le gué du saut, lança son corps d'armée sur l'autre redoute, où commandait le brave capitaine de Mazerac. En ce moment, les nuages, qui avaient enveloppé le bassin d'une demiobscurité, crevèrent au-dessus des combattants avec des éclats de tonnerre qui couvrirent le bruit de l,a canonnade. La montée du coteau devint de plus en plus difficile, à mesure que la pluie qui tombait par torrents détrempait la terre et la rendait vaseuse et glissante. Les assaillants décimés reculèrent en désordre, enjambant par- dessus les rangées de cadavres, et vinrent se reformer en arrière de la redoute , pour se préparer à un nouvel assaut ; mais Vs olfe , qui de loin avait suivi l'action , en comprit l'inutilité et fit sonner la retraite. Le feu de la mousqueterie et du canon avait en partie cessé de part et d'autre; car la poudre, exposée à la pluie, était devenue humide.

Des cris et des hourras retentirent sur toute la ligne des remparts, quand les Français virent les assaillants reprendre le chemin de la grève en emportant leurs blessés. Montcalm , descendu en ce moment à la gauche, fut salué par les acclamations de : << \ ive notre général ! »

Les sauvages se répandirent sur l'estuaire pour faire des prisonniers et lever des chevelures. Un incident se produisit alors, qui donna lieu ensuite à quelques correspondances entre les généraux des deux armées. Le capitaine Ochternôly, blessé à mort,

Épuisait le reste de ses forces pour échapper aux griffes des Peaux -Rouges. Un soldat de Guyenne l'aperçut au moment où un de ces barbares brandissait son couteau pour lui lever la chevelure ; le soldat saisit l'Indien à bras-le-corps et le retint, au risque de se faire tuer lui-même, jusqu'à ce que des officiers français venus à son secours eussent entouré le malheureux Anglais, qui fut transporté à l'hôpital général. La pluie tombait en si grande abondance, qu'elle empêchait de voir à distance. L'orage fut de courte durée, et. quand le ciel s'éclaircit, les Français aperçurent les derniers détachements de Monckton qui s'éloignaient du rivage dans la direction de la pointe Lévis , et l'armée de Townshend , repliée au delà du saut, remontant la falaise. Le fort du combat s'était livré autour de la redoute de Johnstone , où les pertes des Anglais avaient été des plus sensibles. La division de Townshend, qui avait été lente à s'engager, s'était avancée encore avec plus de lenteur et n'avait pas osé monter à l'assaut de la redoute. L'amiral Saunders. craignant que les Français ne s'emparassent des deux transports , ordonna aux équipages de les abandonner après y avoir mis le feu.

Le rapport officiel des Anglais avoua une perte de quatre cent quarante -trois hommes tués ou blessés, au nombre desquels étaient le colonel Burton, du 48e, huit capitaines, vingt et un lieutenants et trois enseignes. Le chevalier de Lévis l'estima bien plus considérable. Les Français n'eurent que soixantedix hommes tués ou blessés.

Lévis écrivit sur-le-champ au ministre de la

Guerre : « On ne peut assez faire l'éloge des troupes et des Canadiens qui ont été inébranlables . et qui ont continuellement témoigné la plus grande volonté. »

De retour au quartier général, Montcalm adressa ce petit billet à son ami : « A l'entrée de la nuit, nous serons tous sous les armes à notre poste. Il y a du mouvement dans l'escadre vis-à-vis de nous. La démonstration qu'ils ont faite en plein jour me persuade que ce sera la fausse attaque. A ous avez le coup d'oeil bon. Si ce qui vous occuperait ne vous paraissait pas considérable, il faudrait, mon cher chevalier, nous faire appuyer. »

Une heure après , Lévis avait rassuré son général , qui lui répondit : « Je doute d'une attaque pour ce soir, mon cher chevalier... Vous faites la guerre à l'œil, et il n'y a rien de mieux... Je veux vous laisser dormir, vous devez en avoir besoin; j'irai cependant vous voir sur les n heures. » Lévis avait passé dix heures consécutives à cheval.

Le capitaine Ochterlony fut entouré de soins si délicats par les religieuses de l'hôpital général , qu'il en fut touché jusqu'aux larmes. Il l'écrivit au général ^olfe, qui manifesta sa vive reconnaissance et fit savoir aux sœurs hospitalières que, s'il s'emparait de leur monastère, elles pouvaient être assurées de sa protection. Son message, adressé à Vaudreuil, renfermait une somme de vingt livres sterling, qu'il priait de remettre au soldat de Guyenne qui a va il empêché le capitaine d'être scalpé. Vaudreuil renvoya cette somme et répondit avec politesse et fierté que le soldat n'avait fait qu'obéir à son devoir et aux ordres des commandants.

T. a victoire de Montmorency avait relevé le moral de l'armée et ranimé l'ardeur guerrière de la population, malgré le spectacle des ruines qu'elle avait sous les yeux. Y\ olfe se vengeait, en effet, de sa défaite en accablant de projectiles ce qui restait de Québec et en ordonnant d'incendier les campagnes. On calcula que, du i3 juillet au 5 août, la ville ne reçut pas moins de neuf mille bombes ou pots- à -feu et dix mille boulets. Ces ravages n'avaient d'autre but que de satisfaire l'opinion publique en Angleterre , qui lui demanderait un compte sévère des énormes dépenses faites pour cette expédition, s'il retournait à Londres sans avoir rien accompli. S'il ne prenait pas Québec , il voulait du moins pouvoir dire qu'il n'avait laissé après lui que des ruines.

Des événements d'une extrême gravité se passaient en ce moment aux frontières. Lorsque la nouvelle en parvint au camp , dans la soirée du 9 août , la confiance se changea en consternation, et l'on craignit l'envahissement prochain de la colonie.

Bourlamaque avait évacué Carillon et le fort Saint- Frédéric , après les avoir fait sauter, et retraitait vers l'île aux Noix , faible et dernier rempart de la frontière sur le lac Champlain. Les trois mille hommes qu'il y ramenait y seraient bientôt forcés, si les douze mille d'Amherst étaient vigoureusement commandés. Les nouvelles de Niagara étaient plus désolantes encore. La petite armée rassemblée par des Ligneris et Aubry pour venir au secours de Pouchot était tombée dans une embuscade et avait été détruite ou dispersée. Niagara avait capitulé; sa garnison était faite prisonnière , et le chevalier de La Corne

écrivait que si l'armée victorieuse de Johnson se tournait contre lui, il était incapable de tenir à la tête des rapides. Le succès d'une des armées anglaises sur l'une ou l'autre frontière décidait de la campagne.

A 9 heures du soir, les généraux français étaient réunis en conseil de guerre au manoir seigneurial de Salaberry, transformé, comme on l'a vu, en quartier général. Montcalm et Vaudreuil, d'accord cette fois, convinrent qu'un seul homme était de taille à faire face au danger : c'était le chevalier de Lévis. Il partit la nuit même en chaise de poste, avec M. de Lapause. Huit cents hommes, distraits de l'armée, devaient le suivre dans les vingt- quatre heures. Il avait le pouvoir de faire tout ce qu'il jugerait nécessaire pour organiser une défensive, visiterait les deux frontières, prendrait le commandement de celle qui serait la plus menacée, et disputerait le terrain pied à pied.

Lévis emportait avec lui la fortune ou, pour mieux dire, la sagesse de l'armée. Les deux antagonistes irréconciliables, restés seuls en présence, n'eurent plus le contrepoids dont ils avaient besoin pour conserver leur calme et la rectitude de leur jugement aux heures critiques. Les derniers jours du siège furent marqués par une suite de fautes et de désastres qui amenèrent la catastrophe finale.

[Il

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