PRISE DU FORT DE NIAGARA
Les opérations de la campagne, du côté du lac Champlain, s'étaient ressenties de l'effet moral produit par la victoire de Carillon. Le souvenir de cette journée, terrifiant pour les Anglais, les avait rendus lents et timides dans leurs mouvements, tandis qu'il avait soutenu la confiance et le courage des Français. La décision du conseil de guerre, enjoignant à Bourlamaque de faire sauter le fort de Carillon s'il était attaqué par des forces trop supérieures, avait été tenue secrète , et les troupes mises sous l'impression qu'elles attendraient l'ennemi sur le même champ de bataille que l'année précédente. Leur ardeur ne s'était pas ralentie, et la vue des lieux où elles s'étaient couvertes de gloire, ainsi que de nouvelles fortifications ajoutées aux anciennes, leur faisait espérer de nouveaux succès, malgré leur infériorité numérique. Les deux mille cinq cents hommes qui la composaient étaient continuellement occupés à perfectionner les travaux de défense, comme s'il eût été décidé d'y tenir jusqu'à l'extrémité.
Le Ier de juin. Bourlamaque escorté de deux compagnies, l'une de Berry, l'autre de la Reine, alla faire l'inspection de la rive gauche du lac jusqu'à Saint -Frédéric. La rivière à la Barbue lui parut présenter une ligne trop étendue à défendre pour que sa petite armée pût en disputer le passage. Le fort Saint- Frédéric, dominé par une hauteur, comme celui de Carillon, était encore moins tenable, car cette hauteur n'était pas défendue, et le temps manquait pour y élever des retranchements. Bourlamaque résolut de ne s'arrêter à la rivière à la Barbue, que le peu de jours nécessaires pour donner à la garnison de Carillon le temps de le rallier. Il ferait ensuite sauter le fort Saint-Frédéric et se replierait sur l'île aux Noix, où les travaux de défense étaient déjà commencés.
Chaque jour, les nouvelles des ennemis devenaient de plus en plus alarmantes. Le bruit de leur arrivée, d'abord éloigné, se rapprochait petit à petit, comme les grondements du tonnerre, qui, sourds au début, vont cesse grandissant; et leurs reconnaissances commençaient à se montrer autour de Carillon, pareilles aux éclairs avant -coureurs de l'orage.
Les patrouilles anglaises apparaissaient de jour en jour plus nombreuses et refoulaient nos éclaireurs jusqu'aux abords du Portage. Ces brades coureurs des bois, à la tête desquels se distinguait plus que jamais le brillant et infatigable Langy, comme s'il eût pressenti sa fin prochaine, ne s'étaient pas arrêtés depuis l'ouverture de la campagne. Ils avaient vu des légions de travailleurs ouvrir une large trouée de chaque côté du chemin qui conduisait du fort
Edouard à la tête du lac. Le général Amherst n'avait pas voulu y engager son armée avant qu'elle pût circuler en plaine ouverte sans le moindre danger d'embuscade. Ce général, dont la tactique consistait à élever des postes fortifiés partout sur son passage, en fit construire une chaîne ininterrompue, séparés seulement d'une lieue les uns des autres, entre le fort Edouard et la tête du lac. Il compromettait, par ses lenteurs et ses précautions exagérées, le succès de la campagne. C'était un homme d'un caractère diamétralement opposé à celui de \\ olfe : il était flegmatique, taciturne et impassible, du moins en apparence. Les divisions et les rivalités qui s'agitaient autour de lui, les querelles, lui étaient si indifférentes, qu'il semblait ne pas s'en apercevoir. Il n'avait aucune initiative , mais une ténacité à toute épreuve. Quoique son armée fût quatre fois plus nombreuse que celle de son adversaire, il ne se mesura pas une seule fois avec lui durant toute cette campagne. Si les autres généraux anglais lui eussent ressemblé, le Canada n'aurait pas été conquis; et s'il se fit un nom , c'est qu'il cueillit les fruits de la victoire que d'autres avaient gagnée.
A la fin de juillet, les onze mille hommes qu'il commandait, composés moitié de troupes régulières, moitié de milices coloniales, soutenus d'une puissante artillerie , n'avaient pas encore quitté les ruines du fort Y\ illiam- Henry. Ils perdaient le temps le plus précieux de la saison à faire des corvées, des manœuvres, des exercices à la cible, des voyages de découvertes, etc.
Les plus hardis de nos éclaireurs s'étaient appro-
chés si près de leurs retranchements, qu'ils avaient entendu aboyer leurs chiens. Ils avaient compté leurs berges, au nombre d'environ trois cents, mouillées à l'ancre au bord de la grève, outre plusieurs bateaux armés de canons. Quelques-unes de leurs berges sillonnaient continuellement le lac, fouillaient les anses et les îles pour débusquer nos partis de rôdeurs.
Enfin, le 21 juillet, la flottille des berges s'ébranla sur quatre colonnes, comme avait fait celle qui portait l'armée d'Abercroinbv. Elle renouvela le même spectacle grandiose, le même déploiement de drapeaux et d'uniformes éclatants entre les montagnes et les îles du lac, mais non plus la même présomptueuse exultation. La terrible leçon infligée l'année précédente inspirait, au contraire, aux troupes d'Amherst une défiance qui était une meilleure garantie de succès. La bise qui soufflait du sud favorisait leur marche. Une partie des équipages retirèrent leurs rames, en firent des mâtures auxquelles ils attachèrent des couvertures en guise de voiles. Après le coucher du soleil, pendant qu'ils faisaient halte pour la nuit, aux environs de la Montagne-Pelée, ils furent assaillis par une violente tempête , accompagnée de pluie , qui souleva le lac et ballotta les berges toute la nuit. Le lendemain, dès l'aube du jour, lavant-garde, formée de l'infanterie légère, aux ordres du lieutcnant-colonel Gage, débarqua sans obstacle au Portage et s'avança jusqu'au moulin de la Chute, suivi du reste de l'armée.
A 8 heures, Bourlamaque, averti de la descente des Anglais, faisait battre la générale et border les retranchements par les grenadiers, un détachement
Le général Amherst, d'après une gravure du Briisih Muséum.
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de volontaires, cent Canadiens et les ouvriers du génie. Ils reçurent peu après l'ordre de les franchir et de se porter à la Chute, pour retarder les ennemis au passage de la rivière; mais les sauvages, qui étaient au nombre d'environ quatre cents, refusèrent de marcher, malgré les exhortations et les reproches de Bourlamaque. Alors, sur un ordre de Bourlamaque, les Canadiens et les volontaires de Bernard s'élancèrent et poussèrent jusqu'à une hauteur que venaient d'abandonner les sauvages. L'avant -garde de Gage et un corps de troupes régulières fort de quatre ou cinq mille hommes étaient déjà massés en face d'eux, de l'autre coté de la rivière, vis-à-vis une passerelle qu'on n'avait pas eu le temps de couper. A peine deux hommes pouvaient-ils y passer de front. Les rangers la franchirent au pas de course, suivis des régiments, qui se mirent en ordre de bataille à mesure qu'ils avaient traversé , et s'avancèrent sur nos soldats. Ceux-ci, profitant du terrain coupé dabatis jusqu'au camp, les tinrent en respect malgré l'extrême disproportion du nombre, fusillèrent jusqu'à la nuit avec un rare sang-froid, et rentrèrent en bon ordre derrière les retranchements, qu'ils bordèrent comme s'ils avaient dû être attaqués.
La pluie avait commencé à tomber en abondance. Lne brume épaisse, qui montait du lac et envahissait la pointe, dérobait complètement à l'ennemi les mouvements de l'armée. A minuit elle s'embarqua dans un profond silence et s'éloigna non sans regret de ce promontoire, où elle avait inscrit en traits immortels le nom de Carillon.
D'Hébécourt était resté dans le fort avec cent
quatre-vingts soldats de la ligne , quatre-vingt-cinq de la marine, cent vingt Canadiens et treize canonnière.
La brume était devenue si intense, que plusieurs des bateaux s'égarèrent sur le lac et ne reconnurent l'entrée de la Barbue qu'après que le soleil levant eut dispersé le brouillard. L'ingénieur Desandrouins, avec un parti d'ouvriers et le deuxième bataillon de Berry, s'y était rendu dès la veille pour commencer les retranchements provisoires projetés par Bourlamaque.
Pendant toute cette journée du 20, « nous vîmes, dit l'ingénieur, une épaisse fumée du côté de Carillon ; c'étaient les deux hôpitaux . les hangars de la haute et de la basse ville, et les baraques du camp qu'on incendiait. La garnison s'est occupée à détruire sur-le-champ tous les bâtiments du fort, ou au moins d'en enlever toutes les toitures. Cependant les sauvages semblaient honteux de n'avoir rien voulu faire la veille contre les Anglais. Ils étaient d'une surprise étonnante de nous voir abandonner ces retranchements, si célèbres par notre victoire de Tannée précédente et par nos travaux pour les perfectionner. Ils n'en voulaient rien croire lorsqu'on le leur annonça, et disaient : « Quoi! le Français abandonnerait la maison, la cabane où il a tant travalléP Non, cela ne peut être! »
Cet abandon de Carillon avait achevé de décourager les sauvages. Un seul, le brave Hotchig, était resté dans le fort avec M. d'Hébécourt.
Les Anglais ne s'étaient aperçus de l'abandon des retranchements qu'à 8 heures du matin. Amherst les fit occuper par ses grenadiers el rangea les tentes de
ses soldats le long de la face extérieure, où elles se trouvaient abritées contre les boulets et les bombes que lançait le fort. La figure du taciturne général s'illumina quand il se vit maître, presque sans coup férir, de ces fameux remparts au pied desquels était venue tourbillonner et se briser la belle armée d'Abercromby. Ceux de ses officiers qui s'y étaient trouvés s'étonnèrent des augmentations faites à ces retranchements, soit en bois, soit en terre, soit en pierre sèche. Amherst fit approcher son artillerie et commença un siège en règle, pendant que de Carillon les Français tiraient à toute volée.
Dans la nuit du i!\ , la garnison fit une sortie, attaqua les gardes de tranchée, y jeta la confusion, tua un lieutenant, plusieurs soldats, et en blessa un plus grand nombre.
Pendant quatre jours consécutifs, les quatre cents Français de d'Hébécourt arrêtèrent les onze mille hommes d'Amherst. Une plus longue résistance eut été impossible sans exposer la garnison tout entière à être enveloppée et faite prisonnière, car les berges ennemies se montraient en grand nombre sur le lac Cbamplain. Le 26, à 10 heures du soir, la garnison évacua le fort avec armes et bagages, et prit place dans les bateaux ; d'Hébécourt et Ëôuvicourt sortirent les derniers, après s'être assurés que tous les canons des remparts étaient chargés jusqu'à la gueule, et les mines prêtes à être allumées. Trois déserteurs arrivaient en ce moment hors d'haleine au camp anglais , où ils confirmaient la nouvelle de l'évacuation qu'on soupçonnait déjà au mouvement inusité qu'on avait remarqué autour de la place.
Il était près de minuit ; les derniers bateaux venaient de prendre le large au milieu du silence d'une belle nuit d'été, lorsque tout à coup une immense gerbe de lumière monta vers le ciel, accompagnée d'une épouvantable détonation qui fit trembler le promontoire et secoua les eaux du lac. Un épais nuage de poussière, mêlé de pierres, de bois, de débris de toutes sortes , tourbillonna un instant dans les airs , puis s'abattit avec fracas sur la pointe et sur le lac. Quand le soleil se leva sur ces ruines, le feu couraft encore parmi les décombres et faisait partir de temps en temps quelque canon resté chargé. Les Anglais furent assez longtemps sans s'approcher, de crainte de quelques autres explosions. Un des bastions avait été complètement détruit; les autres, affreusement mutilés, étaient encore reconnaissables. C'était là tout ce qui restait, de Carillon, ce petit fort dont l'existence avait été de courte durée, mais dont le souvenir est impérissable.^
D'Hébécourt avait reçu l'ordre de ne s'arrêter qu'à Saint-Frédéric, où Bourlamaque le rejoignit le lendemain, cl n'en repartit qu'après avoir fait sauter le fort.
Le 2 août, dans la soirée, on arriva en vue de l'île aux Noix, où l'on débarqua le lendemain par une pluie battante. C'était la dernière étape de l'armée ; elle devait s'y défendre à outrance, y périr, s'il le fallait, pour sauver la colonie. Les travaux de fortifications, déjà avancés, furent poussés avec toute la vigueur que pouvait y mettre le sloïque et énergique Bourlamaque.
xnilxTsl, qui aurait dû s'attacher à sa poursuite.
n'avait pas encore quitté le plateau de Carillon le o août. Il absorbait toutes les forces de son armée à relever les ruines du fort , quand il apprit par ses éclaireurs que Saint- Frédéric avait été évacué.
Dans le moment d'exultation qu'il éprouva lorsqu'il prit possession de ce fort, il parut sortir de son caractère habituel et vouloir faire autre chose que de prendre des forts abandonnés. Du moins l'écrivit-il. Mais, cet instant passé, il reprit sa tactique ordinaire et manda au gouverneur de New-\ork « qu'il se mettait immédiatement à l'œuvre pour bâtir un fort tel , que par sa situation et sa solidité il garantirait très efficacement la possession de tout le pays ». On ne peut s'empêcher de faire contraster cette lenteur et cette timidité avec la promptitude et la hardiesse déployées par les Français sur la même route militaire. A la même date, deux ans auparavant, Montcalm , avec une armée beaucoup moins nombreuse, avait franchi toute la distance entre Montréal et la tête du lac George, et achevait de réduire William- Henry .
Avant que le nouveau fort, qui reçut le nom de Crown- Point, fût terminé, Amherst en construisit sur les éminences voisines trois autres qui devaient servir d'ouvrages avancés ; et sur l'avis donné par des déserteurs que les Français avaient quatre vaisseaux armés sur le lac Champlain. il chargea le commandant de sa marine , le capitaine Loring , de bâtir un brigantin, une batterie flottante, et, un peu plus tard, une corvette, destinés à protéger la marche de son armée. Il était évident que tous ces travaux ne pouvaient être finis avant l'automne. On a peine à
croire qu'Amherst ait achevé de paralyser son armée en organisant des expéditions aussi inutiles que celles qu'il dirigea, d'un côté vers les sources de l'Hudson, de l'autre au fond du lac Ghamplain, et à l'est jusqu'à la rivière Connecticut, sous prétexte d'explorer ces voies de communication connues depuis longtemps. Il donnait ainsi à Bourlaniaque le temps de se fortifier à l'île aux Noix, de lui barrer le chemin de Montréal, et de l'empêcher de faire sa jonction avec Wolfe.
L'armée d'invasion lancée vers la frontière de l'Ouest contre Niagara était conduite avec plus d'activité. Le général Prideaux, avec cinq mille hommes de troupes régulières et de milices, outre neuf cent quarante- trois sauvages rassemblés par sir William Johnson, avait remonté la rivière Mohawk et débouché sur le lac Ontario, après avoir jeté une garnison dans le fort Stanwix et dans quelques postes le long de sa route. Il fit halte sur les ruines de Chouaguen, où il assura ses communications en laissant un corps de mille hommes commandés par le colonel Haldimand, avec ordre de se fortifier de l'autre côté de la rivière, sur l'emplacement du fort Ontario, et remonta le Ier juillet dans ses bateaux pour atteindre Niagara, en suivant les bords du lac.
La flottille qui portait son armée abordait, sans avoir rencontré un seul ennemi, à la tête du lac Ontario. Mais, avant de l'y suivre, il est nécessaire de jeter un coup d'œil sur le théâtre de ses opérations.
L'énorme masse d'eau qui forme la cataracte de Niagara continue sa course échevelée en tourbillon-
nant au fond d'une crevasse dont les murailles gigantesques ne s'abaissent qu'en approchant du lac Ontario, quatre lieues plus bas. Le fort Niagara, dont le site est encore marqué par des ruines, avait été bâti à l'extrémité de l'angle que décrit la rive droite de la rivière avec les « écores » du lac. Il n'avait d'abord été qu'un simple poste de traite établi par le sieur de Joncaire, coureur des bois très influent parmi les Iroquois, qui l'avaient adopté dans une de leurs tribus (1721). Lorsque, dans l'automne de 1700, le capitaine Pouchot v fut envoyé avec le régiment de Guyenne pour en refaire les fortifications, il n'y trouva qu'une enceinte de palissades à demi pourries, gardées par une soixantaine de Canadiens. Il en fît une petite forteresse solidement construite selon les règles de l'art militaire. Elle était de forme triangulaire, munie de bastions et d'un fossé. Le côté qui faisait face au lac et celui qui regardait la rivière longeaient les écores, dont les pentes assez raides étaient une protection naturelle. Le côté le plus vulnérable était celui de terre, dont les approches étaient faciles. L'ingénieur y multiplia les travaux de défense. En avant du fossé régnait un chemin couvert, protégé par des ouvrages avancés reliés à la campagne par des glacis. Ces fortifications étaient encore inachevées, quand Pouchot fut rappelé à Montréal et remplacé par M. de Hassan. A son retour, au printemps de 1709, il se hâta de reprendre les ouvrages abandonnés en son absence, et y travaillait encore avec toute sa garnison au moment du siège.
Les deux corvettes lancées à la Pointe-au-Baril . Ylroquoise et Y Outaouaise , armées chacune de dix
canons, avaient remis la France en possession du lac Ontario. Elles avaient rétabli les communications entre Niagara et la Présentation, servant à la fois de bâtiments de transport et de croisières.
Les deux fils de M. de Joncaire. Pbilippe et Daniel, établis comme leur père chez les Iroquois, où ils avaient plusieurs parents métis et de riches comptoirs, y jouissaient comme lui d'une grande autorité. Ils avaient longtemps balancé l'influence de sir William Johnson, le plus accrédité des Anglais auprès des Cinq-Nations. Celui-ci à l'est, chez les Agniers ; ceux-là à l'ouest , chez les Tsonnontouans , dominaient dans les conseils et faisaient osciller les tribus entre les deux partis.
Mais la puissance toujours croissante des Anglais, leurs ressources incomparablement plus grandes, qui leur permettaient de multiplier leurs séductions, le prestige surtout qu'ils s'étaient acquis depuis la destruction de Frontenac et la prise du fort Duquesne, avaient fini par anéantir l'autorité des Joncaire.
Vers le milieu de mai, Philippe, l'ainé des deux frères, écrivit à Pouchot que les Iroquois s'étaient déclarés et avaient accepté la hache de guerre des mains de Johnson. Il l'avertissait en même temps qu'une armée anglaise se préparait à venir attaquer Niagara. Malheureusement Pouchot ne tint pas assez compte de ces avertissements, et une suite d'incidents dont on lira plus loin les détails l'entretinrent dans cette fausse sécurité. Il crut le danger assez éloigné pour risquer une division de ses forces et organiser une expédition dont les avantages le séduisaient. Le nouveau fort de Pittsburg, où les Anglais décimés
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par les maladies n'avaient pu guère travailler clans le cours de L'hiver, n'était pas à l'abri d'un hardi coup de main. Le camp de Loyalhannon même, réduit comme le fort, pouvait être emporté. Un parti de sauvages onontagués, commandés par M. de Saint- Blin , alla enlever aux environs un convoi de seize chariots chargés de vivres et escortés par cent hommes. A ingt-sept furent tués, trois faits prisonniers, le reste dispersé dans les bois. Les sauvages brûlèrent les chariots et emmenèrent quatre-vingt-quatre chevaux.
M. Pouchot confia à M. de Montigny un corps de troupes, avec des vivres, des marchandises de traite, des armes et même du canon. Dans la lettre qu'il écrivait à M . des Ligneris , à qui il envoyait ces secours, il lui disait : « Si vous étiez assez heureux d'enlever Loyalhannon. vous devez être sûr que tous les postes, depuis Raystown jusqu'à la Belle-Rivière, tomberont d'eux-mêmes, se trouvant abandonnés à leurs propres forces et ne pouvant recevoir aucun secours de vivres. »
( ii pareil exploit aurait eu sans doute un grand éclat, aurait fermé la route aux Anglais de ce coté, et rallié les tribus de l'Ohio ; mais il était chimérique à l'heure présente. Le fort Magara étant la clef des pays d'en haut, tout le reste devait être subordonné à sa sécurité. C'était, au surplus, d'après le dire de Pouchot lui-même, ce que portaient les instructions de Vaudïeuil.
Toute la population française de l'Ouest, obéissant à l'appel de ce gouverneur, était alors en armes. Elle accourait de la baie ^erte, de Michilimakinac, du Détroit et jusque de la Louisiane, entraînant à sa
suite tout ce que les officiers partisans les plus en renom, tels que Marin, Langlade, Aubry, des Ligneris et autres, avaient pu rassembler de coureurs des bois, de métis et de sauvages. ^
Ces bandes suivaient un double courant : celles de l'extrême Ouest descendaient par l'Outaouais pour rejoindre les armées de Montcalm et de Bourlamaque où nous les avons vues ; les autres avaient pour point de ralliement le fort de la Presqu'île, sur le lac Erié, où commandait M. de Portneuf.
Le commandant du Détroit, M. de Bellestre, amenait cent Français et cent cinquante sauvages ; le capitaine Aubry, six ou sept cents hommes des bords du Mississipi ; MM. de Linctot et Bayeul, sept ou huit cents sauvages des postes intermédiaires. M. Marin, revenant avec deux cent quatre-vingts sauvages et quelques Canadiens d'une incursion du côté de Pittsburg, allait bientôt se joindre à eux. M. des Ligneris, au fort Machault, attendait la réunion de tous ces corps pour exécuter le plan du capitaine Pouchot.
Celui-ci avait envoyé de bonne heure, dans le mois de juin, la corvette /' Outaouaise croiser à l'entrée de la rivière Chouaguen. Elle fut assaillie en route par un ouragan qui brisa son grand mât et son beaupré et faillit l'engloutir. Une troupe de sauvages mississagués qui se trouvaient à bord, et qui n'avaient jamais essuyé de tempête sur un navire, furent si effrayés, qu'ils jetèrent à la mer leurs armes, leurs ornements et des morceaux de tabac pour apaiser le manitou du lac. Cet accident donna lieu à une scène de comédie qui aurait pu tourner au tragique. 11 y avait à bord un bossu si petit de taille, qu'il parais-
sait un vrai nain. Les Mississagués , qui n'avaient jamais vu d'être humain si petit, se persuadèrent qu'il était un manitou et voulurent à toute force le jeter à la mer, comme un autre Jonas. Le commandant eut toutes les peines du monde à les arrêter. L 'Outaouaise fut retardée plusieurs jours à la Présentation pour être réparée. A son retour vis-à-vis Chouaguen, elle détacha un canot monté par M. de Blainville et quelques sauvages, pour aller à la découverte. L'armée de Prideaux franchissait en ce moment la ^chiite de la rivière à quelques lieues de son embouchure. Par une incroyable incurie , le canot ne remonta pas jusque-là, et, n'ayant rien aperçu. M. de Blainville confirma M. Pouchot dans son illusion. La seconde corvette fit la croisière avec aussi peu d'intelligence. L'Iroquoise, qui remontait le lac dans le temps même où les longues fdes d'embarcations en longeaient la côte méridionale , et qui n'aurait eu qu'à louvoyer durant quelques jours pour les découvrir, n'eut aucun soupçon de leur présence. La corvette jeta l'ancre devant Niagara dans l'après-midi du 6 juillet, précisément à l'heure où Prideaux débarquait son armée à une lieue et demie du fort. Le commandant venait de faire son rapport à M. Pouchot, lorsqu'un soldat chassant aux tourtes dans la clairière vit sortir du bois une bande de sauvages qui s'élancèrent sur deux de ses camarades occupés un peu plus loin , et les entraînèrent avec eux. Il courut en avertir le commandant, qui fit sur-le-champ sortir une cinquantaine d'hommes. Ce piquet n'était pas encore arrivé à la lisière du bois, qu'il reçut une décharge de plus de deux cents coups de mousquet, dont la régularité lu
fît reconnaître des troupes réglées. Deux soldats furent blessés et cinq faits prisonniers. Le piquet opéra sa retraite sous la protection des canons du fort, qui lancèrent quelques boulets aux ennemis.
Il n'y avait que quatre cent quatre-vingt-six hommes de garnison, tirés en nombre à peu près égal des troupes de terre , de la colonie et de la milice, outre trente-neuf employés, dont cinq femmes ou enfants.
A une lieue et demie au-dessus de la cataracte, avait été placé un petit fort en bois appelé le Portage, où commandait Daniel Chabert de Clausonne. Un courrier lui fut immédiatement dépêché pour lui ordonner de se replier sur Niagara avec ses hommes, après avoir brûlé son fort. Le même courrier se rendit au fort Machault avec des dépêches enjoignant à M. des Ligneris de rassembler tout ce qu'il y avait de Français et de sauvages à la Presqu'île et dans les forts voisins, et d'accourir au secours de Niagara.
Dans la matinée du 9, pendant que les boulets du fort balayaient les broussailles des environs, il parut dans la clairière un officier agitant un drapeau blanc. M. Pouchot envoya vers lui un de ses lieutenants, qui lui banda les yeux et l'amena au fort. Ce parlementaire était un capitaine du Royal-Américain, porteur d'une sommation du commandant anglais, disant a que le roi d'Angleterre lui ayant donné le gouvernement du fort Niagara, il eût à lui remettre cette place; sinon qu'il l'y obligerait par les forces supérieures qu'il avait avec lui ». M. Pouchot répondit qu'il n'entendait pas l'anglais, qu'il n'avait pas de réponse à faire. 11 avait cependant bien compris la
lettre. L'officier insista sur les grandes forces qu'il avait. M. Pouchot répliqua que le roi lui avait confié cette place, qu'il se trouvait en état de la défendre et qu'il espérait que M. Prideaux n'y entrerait jamais ; que du moins, auparavant, il voulait faire connaissance avec eux; que sûrement il gagnerait leur estime. Il fit déjeuner cet officier et le renvoya, les veux bandés, jusqu'où on l'avait pris.
Le général Prideaux, qui avait échelonné une partie de son armée sur son passage, avait encore devant Niagara deux mille deux cents hommes, outre ses neuf cents sauvages. Durant les premiers jours du siège, la corvette embossée vis-à-vis de son camp l'incommoda si fort, qu'il fut obligé de dresser ses tentes hors de sa portée. Elle retarda ses opérations en arrêtant ses bateaux et le forçant à transporter par terre tout son matériel de siège.
La petite garnison était sur pied jour et nuit; mais l'espérance qu'elle avait d'un secours prochain soutenait son courage et son entrain. Le matin du 10, quand le soleil levant eut dissipé le brouillard qui s'était levé du lac à la suite d'une nuit pluvieuse, on s'aperçut que l'ennemi avait commencé à trois cents toises de distance une parallèle obliquant vers le lac. Les boulets et les bombes dirigés sur ces travaux les ralentirent sans les arrêter.
Depuis le 6 juillet, personne dans le fort n'avait clos l'œil. Les soldats aux embrasures tombaient de sommeil en épaulant leurs armes. Sur dix fusils, il n'y en avait guère qu'un qui partit. Sept armuriers étaient continuellement employés à les raccommoder. Faute de baïonnettes, les soldats de la colonie et les
Canadiens avaient adapté des couteaux de bûcherons au bout de bâtons et les emportaient aux postes avec eux.
Le soir du 18, les assiégés remarquèrent une grande fumée qui montait de la tranchée : ils crurent qu'un de leurs boulets avait mis le feu à un dépôt de poudre. C'était une bombe qui avait éclaté au sortir du mortier, et dont un éclat avait frappé à la tète le général Prideaux et l'avait tué instantanément.
11 fut remplacé dans le commandement par sir A\ illiam Johnson.
À mesure qu'approchait le temps où l'armée de M. des Ligneris devait se montrer sur le chemin de la cataracte, les regards de la garnison se portaient de plus en plus de ce côté. Mais le secours si impatiemment attendu arriverait -il à temps ? L'ennemi avait fini ses approches, et les brèches, grandissant d'heure en heure, allaient bientôt être prêtes pour l'assaut.
Le 23, à io heures du matin, entrèrent au fort quatre sauvages porteurs de lettres de MM. des Ligneris et Aubry. Ces sauvages dirent que leur armée était forte de six cents Français et de mille sauvages ; que, lorsque ses bateaux avaient passé à la sortie du lac Erié, ils couvraient tellement la rivière, qu'elle paraissait une île flottante. M. Pouchot répondit par les mêmes courriers que les assiégeants lui semblaient être de quatre à cinq mille hommes, sans compter les sauvages; que si M. des Ligneris ne se croyait pas assez fort pour les battre, il ferait mieux de traverser la rivière TSiagara et de descendre par sa rive gauche jusque vis-à-vis le fort, où il n'y avait cpie
deux cents Anglais qui seraient sûrement écrasés, parce qu'ils pouvaient être difficilement secourus; qu'ensuite les bateaux du fort traverseraient son armée. Malheureusement ce conseil ne fut pas suivi.
Les troupes indisciplinées de Ligneris, après avoir tiré leurs canots à terre, défilèrent en longue colonne, bariolées de toutes couleurs, au bord du précipice creusé par la cataracte. Le chemin du Portage, qui menait au fort Niagara, n'était qu'une trouée mal tracée à travers la forêt, sur un terrain inégal et rocailleux. Le 23 au soir, les feux de bivouac durent être allumés en vue de la Chute. De toutes les hordes américaines réunies sous les bannières de France, celle-ci était certainement une des plus extraordinaires qu'on eût vues, par la variété des tribus et des dialectes, des costumes et des armes, des chants et des danses guerrières. Elle renfermait les éléments les plus disparates, depuis le Français élégant des bords de la Seine et du Rhône , jusqu'à l'aborigène du Mississipi, chasseur de buffles; depuis le gentilhomme canadien endurci aux courses, jusqu'au sangmêlé, retroussant ses cheveux avec des plumes d'oiseaux, et fier de son tatouage aussi bien crue des scalpes flottants à sa ceinture : tout cela étalé en face d'une des plus grandes merveilles du monde.
Sir William Johnson , prévenu d'avance de la marche de M. des Ligneris, avait transporté la plus grande partie de son armée sur le chemin du Portage, où il l'avait disposée en embuscade derrière un abatis, après avoir placé ses Indiens dans le bois, de chaque côté du chemin. La troupe de Marin s'était élancée en poussant le cri de guerre , auquel les neuf
cents sauvages de Johnson avaient répondu, et la fusillade avait commencé. Elle fut entendue distinctement dans le fort, et M. Ponchot, accompagné du commandant de l'artillerie. M. Bonnafoux, accourut sur le bastion d'où l'on avait vue sur le chemin. Il aperçut une escouade d'Anglais qui fuyaient vers leurs grand'gardes, tandis que des troupes venant du camp défilaient le long de la lisière du bois en se dirigeant vers les abatis. Lu instant après, quelques sauvages débouchèrent du chemin en déployant un drapeau blanc. Comme ils ne paraissaient pas soupçonner qu'ils allaient tomber dans une embuscade, M. Ponchot fit tirer deux coups de canon entre eux et les Anglais, pour indiquer qu'il y avait des ennemis de ce côté. Mais, avant qu'ils eussent fait d'autres mouvements, une épaisse colonne marchant confusément, « sans rangs ni (iles, » sortit de l'étroit chemin et parut chercher à se mettre en bataille avec beaucoup de sang- froid, quoiqu'elle fût fort proche de l'ennemi. Le feu fut ouvert par l'aile droite, coniposée de sauvages, et devint bientôt général. Les Français avaient le désavantage de combattre à découvert . tandis que les Anglais étaient cachés derrière leurs abatis. Cependant la colonne de M. Marin tint terme. I n moment les anglais s'avancèrent hors de leurs retranchements; mais ils furent reçus par dos salves si bien nourries, qu'ils s'y réfugièrent de nouveau eu toute hâte. Les Français se portèrent alors • n avant et mirent genou à terre pour tirer à travers les interstices des abatis; mais la pluie qui coin mença à tomber avec abondance mouilla leurs armes et les obligea à battre en retraite. La tête de la
colonne, continuant toujours à tirer, disparut dans la trouée du chemin, poursuivie par les régiments anglais qui, sortis des retranchements, la chargeaient à la baïonnette. Cette colonne, la seule partie des troupes de Ligneris qui se fut montrée dans la clairière, avait paru si peu considérable, que M. Pouchot resta sous l'impression que ce n'était qu'une avant -garde qui s'était retirée après un premier engagement. L'épaisseur de la forêt lui avait dérobé ce qui se passait au delà. Or c'était l'armée entière qui était venue donner tête baissée dans l'embuscade. En même temps qu'elle était attaquée de front par les Anglais, elle fut assaillie par les sauvages de Johnson. La plupart de nos alliés ayant refusé de se battre, les Français s'étaient trouvés en présence de forces supérieures qui les avaient écrasés et mis en déroute. La fin du combat ne fut plus qu'un massacre, dont les horreurs sont restées le secret des solitudes du Niagara1. Tel fut le courage désespéré avec lequel les officiers avaient conduit leurs troupes, que de trente qu'ils étaient trois seulement s'échappèrent; tous les autres furent tués ou faits prisonniers. Les principaux chefs, presque tous blessés, étaient de ce nombre, entre autres les deux commandants, des Ligneris et Aubry, les capitaines Marin, de Montigny, de Repentigny, de Yilliers et Gamelin ; trois lieutenants, deux officiers de milice, quatre cadets et le chirurgien- major. Les débris de l'armée regagnèrent les bateaux, laissés dans une île au delà de la cataracte, remontèrent le lac
1 « Sur quatre cents hommes, dit Pouchot, il y en eut plus de deux cent cinquante de tués, presque tous soldats de la colonie qui étaient très braves. » (T. II, p. 124.)
Erié, firent sauter ou brûler sur leur passage les forls de la Presqu'île, aux Bœufs, Machault, et se retirèrent au Détroit, anéantissant ainsi les derniers restes de la puissance française dans cette région si longtemps disputée de l'Ohio.
Pendant que M. Pouchot se tenait en observation sur les remparts, un sergent était venu lui demander de faire une sortie , car les Anglais s'étaient portés en masse au lieu du combat, et le silence qui régnait dans la tranchée faisait croire qu'elle était déserte. Il y consentit, mais recommanda de ne sortir du chemin couvert qu'avec précaution, et de faire d'abord monter quelques soldats sur les palissades afin d'attirer l'attention de l'ennemi. Ceci ne fut pas plus tôt exécuté, que la tranchée parut toute remplie d'assiégeants, qui se découvrirent jusqu'à la ceinture. La sortie n'eut pas lieu.
Un guerrier iroquois, ami des Français, qui se trouvait dans le fort, demanda et obtint du commandant la permission d'aller se mêler au combat. Il traversa les lignes anglaises sans être remarqué, rejoignit l'armée de Ligneris. fut témoin de sa défaite, et revint dans l'après-midi en donner la première nouvelle. Quoiqu'il donnât des détails précis et désignât les noms des officiers faits prisonniers, M. Pouchot refusa d'y croire.
Deux heures après, un pavillon parlementaire fut arboré sur la tranchée, et le major Hervey vint lui remettre une lettre de M. Johnson, dans laquelle il lui disait d'ajouter foi à la parole du gentilhomme qu'il lui députait, fils de lord Bristol, qui lui apprendrait la déroute de l'armée de secours et lui remettrait
/, E S // /. ROS D E Q l ' É B E i : 1 5! !
la liste des officiers français captifs dans son camp. Ponchot feignit de ne rien savoir, et demanda qu'il fût permis à un de ses officiers d'aller parler aux prisonniers. Il confia ce message à M. de Servies, capitaine au régiment de Royal -Roussillon. Cet officier vit en effet MM. des Ligneris. Aubry, Marin, blessés, gisant « dans une feuillée » avec leurs compagnons d'infortune , auprès de la tente de sir W illiam Johnson, qui s'occupait de les racheter par des présents. Les sauvages avaient fait cent cinquante chevelures et quatre-vingt-seize prisonniers qui ne furent pas rachetés, et qui. par conséquent, étaient condamnés, selon la coutume indienne, soit au bûcher, soit à l'esclavage. Ce destin inspira à un sauvage un acte de pitié qui ne pouvait naître que dans la pensée d'un Peau- Rouge. Ce guerrier était l'ami intime d'un cadet de la colonie nommé Moncour. Le voyant captif, il alla le trouver et lui dit : « Mon frère, je suis au désespoir de te voir mort; mais sois tranquille, je veux empêcher qu'on te fasse souffrir. » Et d'un coup de casse- tête il l'étendit mort à ses pieds1.
Dans le conseil de guerre tenu par Pouchot, il fut reconnu qu'il n'y avait plus d'effectifs que trois cent quarante hommes de la garnison; les autres gisaient dans les hôpitaux ou avaient été tués. Il n'y avait en outre que cent quarante fusils en état de servir. Une
1 M. des Ligneris avait été blessé mortellement. « L'Anglais a la dureté de l'abandonner dans une cabane, seul et sans secours, et il meurt dans les plus vives douleurs. Il emporte en mourant le regret de laisser presque toute sa famille prisonnière. » (Affaire du Canada; Mémoire de M. Dnverger de Saint- Bl in. — < MM. Marin et de Montigny ont reçu la bastonnade par les Agniers. » Journal de Montcalm.
plus longue résistance n'aurait eu d'autre résultat que d'exposer tout ce qu'il y avait d'êtres vivants dans le fort à être égorgés par les sauvages.
Aux termes de la capitulation, qui fut signée le 2 5 juillet, la garnison devait sortir du fort avec les honneurs de la guerre, être protégée de toute insulte de la part des sauvages et conduite à New-York. Les femmes, les enfants et l'aumônier seraient escortés jusqu'au prochain poste français.
Avant d'ouvrir les portes du fort, le commandant rangea en ordre de bataille sur la place d'armes toute la garnison, armée jusqu'aux dents, les havresacs entre les jambes de chaque soldat. Il leur fit comprendre la nécessité de cette manœuvre, s'ils ne voulaient pas se faire égorger comme des moutons, à l'exemple de la garnison de William-Henry. S'il fallait mourir, leur dit-il, mieux valait être tué en se battant en brave qu'au milieu des tortures. Du moment qu'un sauvage les attaquerait, ils devaient le repousser à grands coups de poing ou de pied dans le ventre. Ils savaient qu'aux yeux des Indiens ce n'était pas une insulte, et qu'ils ne chercheraient à se venger que des coups portés avec des armes. Le mauvais temps commencé la veille ayant tourné en une tempête qui dura jusqu'au 26 et empêcha toute embarcation de sortir sur le lac, la garnison déjà exténuée fui près de trente heures en bataille. Les Anglais, qui avaient pris possession du fort, auraient voulu que la garnison livrât ses armes, sous prétexte qu'ils auraient moins de peine à la défendre. Le commandant s'y refusa obstinément, les assurant qu'ils n'étaient pas capables d'empêcher les sauvages d'entrer. Effective-
ment, il n'y avait pas deux heures que le fort était rendu, que les murailles étaient escaladées de toutes parts par plus de cinq cents sauvages, qui entourèrent la garnison et cherchèrent à enlever les armes aux soldats; mais ceux-ci, résolus à tout, les bousculèrent si rudement, qu'ils les tinrent en respect. Dès lors ils se montrèrent paisibles et essayèrent plutôt à les consoler qu'à les insulter. La même chose serait arrivée à \\ illiam- Henry, si les Anglais avaient montré la même énergie.
Dans l'après-midi du 20, la garnison du fort Niagara sortit de la place, « le fusil sur l'épaule, tambour battant, et deux pièces de gros canons à la tète de la colonne. » Les soldats ne livrèrent leurs armes qu'après être montés dans les embarcations, qui prirent immédiatement le large. Ils partaient plutôt écrasés par le nombre que vaincus, après s'être montrés braves jusqu'à la fin. Avec eux disparaissait la puissance française dans le pays des lacs, où elle avait régné pendant plus d'un siècle. D'autres races étaient destinées à le peupler; mais aucune n'y a laissé d'empreinte plus glorieuse ni de souvenir plus aimé.
BATAILLE 1) A BRAHA M
Pendant le trajet que le chevalier de Lévis avait fait de Québec à Montréal, il avait été attristé de l'aspect désert des campagnes, où l'on ne voyait que des femmes, des enfants et quelques vieillards occupés aux moissons, dont la plus grande partie était encore sur pied et se gâtait sous les averses fréquentes qui tombaient depuis le commencement du mois d'août. Le danger de la disette lui parut plus pressant que celui de l'ennemi, et il laissa à Montréal la moitié de son détachement pour y être employée aux récoltes. « Il encouragea, dit-il, les femmes, les religieuses, les prêtres, et généralement tout le monde de la ville à aider directement ou indirectement à ce travail dont dépendait le soutien du pays. »
Le chevalier fit une inspection minutieuse du Saint- Laurent jusqu'à Frontenac, pour en reconnaître les endroits susceptibles de défense. Il fit immédiatement commencer, sur une île située à la tête des rapides, un petit fort auquel Vaudreuil donna le nom de Lévis. L'ingénieur Desandrouins avait été rappelé de l'île aux Noix pour en faire les plans et en surveiller la cons-
traction. Peu de temps auparavant était arrivé au camp du chevalier de La Corne, dressé dans l'île aux Galops, M. de Laiigv, toujours prêt à accourir aux endroits les plus menacés. Sa présence avait communiqué une nouvelle ardeur aux partis de découvertes. Un de ces partis s'était rendu jusque sous les murs de Niagara, et en avait rapporté des informations qui avaient calmé les appréhensions qu'inspirait cette frontière. L'armée de Johnson n'avait fait aucun mouvement depuis la prise de ce fort, et ne paraissait occupée qu'à s'y fortifier.
La mission que le chevalier de Lévis avait à remplir à l'île aux Noix était assez délicate, car M. de Montcalm venait de lui écrire que Bourlamaque avait été froissé en apprenant sa visite d'inspection. « Je crois , écrivait Montcalm , n'avoir pas besoin , mon cher chevalier, de vous recommander, dans votre tournée à l'île aux Noix, d'agir vis-à-vis de Bourlamaque comme vous voudriez qu'un lieutenant général en agit vis-à-vis de vous s'il venait ^lans un poste que vous eussiez arrangé. .
Lévis, avec son tact ordinaire, n'eut pas de peine à se conformer à ce conseil ; il n'eut d'ailleurs qu'à approuver les dispositions prises par Bourlamaque.
Bourlamaque était, du reste, un soldat aussi actif qu'intelligent. La belle retraite qu'il venait de faire devant des forces supérieures en était une preuve , et il allait se distinguer encore davantage par sa conduite à l'île aux Noix. Cinq jours après son arrivée dans cette île, il avait écrit à son général les dangers de tout genre qui l'entouraient dans sa nouvelle position.
Si Amherst eût débarqué au commencement d'août, à la sortie du lac Champlain, et marché directement sur Saint- Jean, comme le redoutait Bourlamaquc, il n'aurait rencontré sur sa route qu'un petit corps d'armée de deux mille huit cents combattants v dont il n'y avait que dix-sept cent soixante- dix-huit de troupes régulières. Le reste se composait de miliciens, parmi lesquels « un grand nombre d'enfants et de vieillards ». Sur cet effectif, Bourlamaque aurait eu encore à défalquer quelques centaines d'hommes pour garder l'île aux Noix. Le camp d'observation placé à Laprairie, sous M. de Rigaud, n'était que de quatre à cinq cents hommes et quelques sauvages. La flotte en miniature jetée sur le lac n'était montée que par cent soixante-dix-huit hommes, y compris les équipages. C'était avec ces moyens infimes que Bourlamaque avait à faire face aux onze mille hommes d' Amherst. Il y réussit à force d'activité. En quelques semaines il eut élevé et armé de canons de solides retranchements, barré la rivière de chaque côté de l'île par de fortes estacades, en un mot, mis la place en état de soutenir un coup de main. A peine prenait-il quelques heures de repos.
De temps en temps un petit billet daté du camp de Beauport, et tout récemment du saut Montmorency, où Montcalm avait établi son quartier général, l'instruisait des opérations du siège de Québec. Mais ce qu'on ne pouvait lui apprendre, c'était l'état de consternation où se trouvait l'armée assiégeante, à qui ou avait vainement essayé de cacher la maladie grave dont était atteint le général Wolfe depuis sa défaite à Montmorency. Sa faible constitution, minée par les
fatigues du siège, n'avait pu résister au choc qu'il avait ressentit lorsque, du haut du navire d'où il dirigeait la bataille, il avait vu- tomber l'élite de ses soldats, et avec eux les espérances dont il s'était flatté jusqu'à ce jour. Il crut son expédition manquée ; il eut même l'idée d'aller se fortifier à l'île aux Coudres, et d'y laisser une partie de son armée, dans l'intention de revenir au printemps. Après l'échec du 3i juillet, il avait eu le tort d'en rejeter la faute sur ses braves grenadiers, à qui il reprocha d'être montés à l'assaut avec trop de précipitation. La faute en était bien plus au général , qui n'avait pas suffisamment calculé les difficultés qu'il avait sous les yeux. C'était sous l'empire du même désappointement qu'il avait lancé le manifeste que les écrivains amis et ennemis lui ont reproché, et dans lequel il déclarait aux Canadiens qu'ils n'avaient plus droit à sa pitié, puisqu'ils avaient méprisé ses offres de protection et refusé d'observer la neutralité qu'il leur avait demandée. En justice pour lui-même et pour son armée, il ne pouvait, disait-il, s'abstenir plus longtemps de les châtier de leur ingratitude, et il allait déchaîner ses soldats pour incendier leurs habitations, détruire leurs bestiaux et ravager leurs moissons.
À partir de ce moment, ses hordes de rangers, soutenues de l'infanterie légère et des Ecossais, se répandirent des deux côtés du fleuve , la torche à la main. On pouvait suivre leur marche aux nuages de fumée qui le jour s'élevaient dans les airs, et la nuit aux lueurs sinistres qui marquaient de taches rouges les maisons, les granges, les étables en feu. Les familles, retirées aux confins des paroisses, station-
naient sur les montagnes ou les hauteurs qui dominent les forêts, et suivaient d'un œil de désespoir le progrès de ces dévastations. Des cris et des lamentations éclataient dans un groupe ou dans un autre, à mesure qu'ils apercevaient les flammes percer le toit de leurs habitations. Montcalm fut saisi de pitié pour les miliciens des paroisses les plus exposées. Il organisa neuf partis différents pour s'attacher aux pas des incendiaires et les décimer : un bon nombre, en effet, ne revint pas de ces incursions. Les rangers, de leur côté, sous le prétexte toujours facile à inventer que les Canadiens se déguisaient en sauvages, scalpaient ceux qui tombaient sous leurs coups. Toutes les paroisses de l'île d'Orléans, celles de la côte de Beaupré, depuis le saut Montmorency jusqu'au cap Tourmente, tout le littoral de la baie Saint-Paul, et visà-vis au sud du fleuve, sur une étendue d'une dizaine de lieues, depuis la rivière Ouelle jusqu'à l'Islet, tout fut réduit en cendres. Malgré l'injonction faite par le général anglais d'épargner les églises, plusieurs furent détruites.
« Les Anglais, remarque Montcalm, fidèles imitateurs de la férocité de nos sauvages, ont fait la chevelure à quelques habitants de la côte du sud. Croira t-on qu'une nation policée s'acharne de sang -froid à mutiler des cadavres? Cette barbarie aurait été abolie parmi les sauvages, s'il était possible de les corriger. On leur paye fort cher les prisonniers, très peu les chevelures. On s'y est pris de toutes les manières et sans fruit ; mais on n'a pas à se reprocher d'avoir suivi leur exemple. »
Le système de stricle défense adopté par Montcalm
lui interdisait de s'opposer à ces ravages autrement que par de petits partis, qui ne pouvaient qu'inquiéter les incursionnistes. Il concentra son attention sur la ente nord du fleuve, au-dessus de Québec, où la ruine des campagnes s'aggravait du danger imminent de se voir couper sa ligne de communication avec ses dépôts d'approvisionnements; ce qui, en peu de jouis. l'aurait mis à la merci de son adversaire. Il détacha le colonel de Bougainville avec mille hommes et la cavalerie de Rochebeaucour, et lui ordonna de s'échelonner le long du fleuve, d'épier tous les mouvements des ennemis . et de les repousser énergiquement partout où ils se présenteraient. Cette tâche allait être extrêmement ardue et fatigante , car les Anglais , menaçant plusieurs points à la fois , forceraient les troupes à des marches et contremarches continuelles.
Peu de jours auparavant, Montcalm notait dans son Journal : « Un vent de nord-est violent, avec un brouillard épais, a tenu l'armée et la garnison très alertes. On peut être battu, c'est le malheur ordinaire au plus faible; mais le comble de l'infortune, c'est d'être surpris. »
On eût dit qu'il avait un vague pressentiment de ce qui devait lui arriver, lorsqu'il faisait cette interrogation à Bourlamaque : « Je ne sais qui de nous trois sera le plus tôt défait. »
La situation était, en effet, désespérante. Le bombardement de la ville, qui n'avait pas cessé, y avait accumulé de nouvelles ruines. En une seule journée, cent soixante maisons de la basse ville furent brûlées, et plusieurs caves voûtées, renfermant une grande quantité d'objets précieux, crevées et abîmées par les
bombes. Ce quartier était le plus ricbe de la ville. Plusieurs citoyens opulents 3 avaient tout perdu. Autour de Québec et jusqu'à vingt -cinq lieues plus bas, les campagnes présentaient la même désolation. Dans l'armée, la détresse, devenue extrême, amenait le désordre et la désertion. Malgré les menaces et même les châtiments, une masse de Canadiens étaient retournés dans leurs foyers, pour y faire les récoltes et amasser quelques autres provisions, afin de ne pas mourir de faim pendant l'hiver. Un grand nombre d'entre eux, dont les habitations avaient été incendiées, étaient en outre obligés de se faire des abris pour leur famille et les quelques bestiaux qu'ils avaient pu sauver. Plus de deux mille Canadiens, disait-on, avaient abandonné le camp.
Chaque fois que le vent tournait au nord-est, quelques vaisseaux ennemis tentaient le passage devant Québec, et souvent y réussissaient, malgré la canonnade de la ville. A la fin d'août, l'amiral Holmes se trouvait à la tête d'une douzaine de vaisseaux, dont les uns ancraient depuis Sillery jusqu'à Saint- Augustin, et dont les autres montaient et descendaient avec la marée, dans le but de fatiguer nos troupes. La proximité de cette flottille avait forcé les vaisseau \ français de remonter le Richelieu jusqu'aux Grondines. Le fleuve était tellement infesté de berges anglaises, que les convois de vivres, qui tous venaient par eau de Montréal et des Trois- Rivières, ne pouvaient continuer leur route sans un péril extrême. Le transport par terre était devenu si difficile et si lent, faute de chevaux, de voitures et d'hommes pour les conduire, que l'armée était à la veille de manquer de
provisions. Les soldats étaient réduits à trois quarterons de pain, et le peuple à un quarteron, comme aux plus mauvais jours de 'la disette.
Depuis la journée de Montmorency, les vastes salles de l'hôpital général n'avaient pas suffi à contenir les blessés qu'on y avait transportés. On avait converti en hôpital tous les appartements disponibles, même la chapelle et jusqu'aux greniers, hangars, granges, étables et appentis. Le site du monastère, au milieu de la vallée du Saint-Charles, le mettant à l'abri du bombardement de la ville, un bon nombre de familles s'y étaient réfugiées au commencement du siège, en même temps que les Ursulines et les Hospitalières de l'Hôtel-Dieu. Les trois communautés réunies, rivalisant de zèle et de charité, passaient les jours et les nuits auprès des malades. Les soins délicats qu'elles prodiguaient aux blessés anglais étaient parvenus jusqu'à la connaissance de leurs généraux, qui en avaient témoigné leur gratitude.
Mg' de Pontbriand , retiré au presbytère de Charlesbourg, où il se consumait de la maladie qui allait bientôt l'enlever, descendait cependant presque chaque jour consoler les malades de l'hôpital général.
A deux lieues plus loin , dans la mansarde d'une maison de 1" Ange -Gardien voisine du camp anglais, AVolfe était en proie à une fièvre qui épuisait le reste de ses forces. Le capitaine Knox, venu un matin de la pointe Lévis, afin de recevoir des ordres pour sa brigade, apprit qu'il n'avait pu descendre l'escalier pour prendre son diner.
Wolfe, ne voulant pas que sa maladie retardât les opérations, remit le commandement aux trois briga-
diers généraux : Monckton, Townshend et Murray, avec un mémoire contenant trois projets d'attaque. Par le premier, il proposait de remonter de nuit le Montmorency avec une partie de l'armée , de le traverser à trois lieues dans la forêt, et de tomber sur les derrières du camp de Beauport , pendant que le reste des troupes l'attaquerait de front. Par le second, il faisait traverser de nuit le gué du Saut au corps d'armée de Montmorency, et le faisait marcher le long des retranchements jusqu'à ce qu'on découvrît un endroit facile à escalader. Monckton, avec les troupes de la pointe Lévis, se trouverait prêt à débarquer, du moment que l'infanterie légère aurait gravi le coteau. Le troisième plan se réduisait à renouveler l'attaque du 3i, par la droite du camp de Beauport.
Les trois brigadiers n'accédèrent à aucun de ces projets, parce qu'en supposant même qu'on réussît à déloger Montcalm de sa position , il se retirerait derrière les retranchements de la rivière Saint-Charles, et la campagne serait finie avant qu'on pût l'en chasser.
Chose singulière, le seul plan dont Wolfe ne dit rien dans ce mémoire était celui que le général français redoutait le plus, c'est-à-dire de couper ses communications avec ses dépôts d'approvisionnements, en jetant un corps d'armée sur la côte nord, ce qui le forcerait à livrer bataille. Ce fut le plan que proposèrent en dernier lieu les trois brigadiers.
\\ olfe y donna son adhésion, plus par condescendance que par conviction ; car il ne croyait pas au succès de l'entreprise. L'état d'affaissement moral et physique où il se trouvait semblait lui enlever sa lucidité d'esprit ordinaire.
LES Ht nOS DE QUÉBEC 165
Du moment que le projet fut adopté. Wolfe mit à son exécution la même énergique volonté que s'il avait été certain du succès, sans toutefois y porter l'enthousiasme qui était dans sa nature. Son plus grand regret était de penser que peut-être il n'aurait pas assez de force pour marcher en personne à la tête de son armée, t< Je sais parfaitement, disait-il à son médecin, que vous ne pouvez me guérir; mais pourvu que je ne souffre pas durant quelques jours et que je sois capable d'agir, c'est tout ce que je demande. »
Le dernier jour d'août, il se sentit assez bien pour sortir.
En présence de ses intimes, Y\ olfe épanchait l'amertume de ses pensées et s'écriait parfois, dans ses plus noirs accès, que s'il ne réussissait pas, il ne retournerait jamais en Angleterre, pour y être exposé, comme d'autres infortunés généraux, aux censures et aux reproches d'une populace ignorante.
Le général enviait son adversaire, que la fortune semblait favoriser. Celui-ci cependant se croyait, à l'heure même, en face de difficultés non moins grandes; et lui aussi épanchait avec ses intimes ses inquiétudes et ses ennuis. Le soir du 2 septembre, assis auprès de sa lampe, dans la maison qu'il occupait au saut Montmorency, il écrivait à Bourlamaque : « La nuit est obscure, il pleut ; nos troupes habillées et éveillées dans leurs tentes, la droite et la ville des plus alertes. Je suis botté et mes chevaux sellés ; c'est à la vérité mon allure ordinaire la nuit, suite des interruptions, signatures, visites et conseils des sauvages... Je vous voudrais ici...; car je ne puis être partout, quoique je me multiplie bien et que je ne
me sois pas encore déshabillé depuis le 2 3 juin. » Le nuage d'anxiété qui planait sur le camp de Beauport s'éclaircit pendant quelque temps. Les nouvelles venues de Montréal étaient plus rassurantes. M. de Lévis affirmait que l'armée de Johnson ne menaçait pas les rapides, qu'Amherst ne sortait pas de Saint- Frédéric, et que d'ailleurs Bourlamaque se trouvait en état de tenir à l'île aux Noix jusqu'à la fin de la campagne. Bourlamaque lui-même l'avait écrit à Yaudreuil. Les mouvements de l'armée anglaise autour de Québec paraissaient indiquer la prochaine levée du siège. Déjà, depuis plusieurs jours, Wolfe avait commencé à démonter ses batteries sur les hauteurs de Montmorency. Bientôt il fut évident qu'il déblayait le camp du saut, et, le 3 septembre, il l'avait complètement évacué , après avoir mis le feu aux retranchements, a Si j'avais voulu croire tout le monde hier, disait Montcalm à Lévis, le 3 septembre, il n'y avait plus que trois ou quatre cents hommes, qu'il fallait aller charger. Ce matin, il n'y avait qu'à entrer dans le retranchement. M. Wolfe nous tendait une embuscade avec deux mille cinq cents hommes qui ont descendu en bon ordre du saut. La pièce de lt\ les a salués joliment, coulé une berge et incommodé une autre, ce qui était déjà arrivé hier. Dès ce soir, la droite est renforcée de deux mille hommes; j'y passe demain, et Poulariès reste général dopuis le saut jusqu'à l'église de Beauport. Nous avons toujours dix-neuf bâtiments au-dessus de Québec, et Bougainville. garde-côte, toujours en l'air. Je m'établis de ma personne à la maison de Salaberry, pour être en belle vue et à portée de tout. »
Le ton de satisfaction qui règne dans cette lettre ne laisse qu'entrevoir l'impression de délivrance que fit naître dans le peuple et l'armée l'abandon du saut. Le bruit s'en répandit de tous côtés, et la colonie retentit d'éclats de joie; car on crut que c'était le signal de la levée du siège. Mais les généraux ne partageaient pas cette illusion. « Quelque flatteuse que puisse en être l'idée, écrit Vaudreuil à Lévis, je ne m'y arrête pas. et il est de la prudence que je m'arrange pour faire vivre l'armée jusqu'au i5 octobre. »
Il était facile de voir que ce n'était qu'un premier mouvement pour opérer une diversion. W olfe profitait de chaque bon vent pour faire monter de nouveaux vaisseaux au delà de Québec. Il rassemblait ses trois corps d'armée à la pointe Lévis. afin de les jeter sur quelque autre point, et frapper, s'il était possible, un coup décisif. Quel était ce point? Il était impossible de le deviner, car W olfe lui-même ne le savait pas. Il avait seulement résolu de tenter une descente au-dessus 'de Québec, et il attendait les circonstances pour en déterminer l'endroit précis.
Montcalm fit de nouvelles dispositions à son camp : quatre cents miliciens de Montréal gardèrent la gauche, et cent quatre-vingts les gués d'hiver. La réserve de M. de Repentigny vint prendre les positions de Guyenne, qui alla camper à la droite, renforcée la veille par six cents hommes de Montréal ; et Royal- Roussillon se rangea auprès de M. de Repentigny sur le plateau voisin de l'église de Reauport. Lue chaîne de postes relia le saut Montmorency avec la ville, qui reçut quelques renforts. Déjà Malartic et plusieurs officiers de hauts grades, prévoyant la catastrophe
du i3, ne se cachaient pas de dire qne les précautions prises pour la ligne de Beauport étaient excessives, et qu'on ne s'occupait pas assez des autres. » Yaudreuil était du même avis, particulièrement pour l'anse du Foulon, qui n'était gardée que par une centaine d'hommes ; mais Montcalm persistait à croire que la falaise y était inaccessible. Aux observations que lui avait faites auparavant le gouverneur, il avait répondu : « Je vous jure que cent hommes postés arrêteront l'armée et nous donneront le temps d'attendre le jour et d'y marcher par notre droite. » Après de nouvelles remarques, il insistait : « Il ne faut pas croire que les ennemis aient des ailes, pour, la même nuit, traverser, débarquer, monter des rampes rompues, et escalader, d'autant que pour la dernière opération il faut porter des échelles. »
Dans la journée du 3, Bougainville vint passer une heure au manoir de Salaberry, pour faire part au commandant des inquiétudes que lui causaient les dernières manœuvres de l'amiral Holmes, dont la flotte s'était rapprochée de la ville. Ce fut probablement la dernière fois que Bougainville vit le général, qu'il aimait comme un père et admirait comme un héros. Le lendemain, le bataillon de Guyenne eut ordre de s'avancer sur les hauteurs d'Abraham pour être à portée de secourir au premier signal soit Bougainville, soit le camp, soit la ville. Les canons anglais, rapportés du saut Montmorency à la pointe Lévis, ayant servi à augmenter les batteries, le bombardement redoubla d'intensité. « La ville, remarque M. de Foligné, ne peut être dans un état plus pitoyable, à moins d'être rasée. »
Durant la veillée du 4j l'ennemi, profitant d'un bon vent et d'une nuit obscure, réussit à faire passer devant Québec tout un convoi de bateaux chargés de bagages et de munitions. Dans l'après-midi du 5, Murrav sortit du camp de Lévis avec quatre bataillons pour aller rejoindre, au-dessus de Sillery, les vaisseaux de l'amiral Holmes, et, le lendemain, Monckton et Townshend le suivirent avec trois autres. M . de Rumigny, qui commandait un détachement de la Sarre, à Sillery, avait vu passer les régiments le long des falaises de Lévis et les avait incommodés du feu de ses batteries, pendant qu'ils traversaient à gué la rivière Etchemin pour s'embarquer dans l'anse voisine.
A la nouvelle de cette marche , on a battu la générale au camp de Beauport et fait avancer les compagnies de grenadiers et la réserve de M. de Repentigny avec presque tous les sauvages, dont le nombre était encore considérable, quoiqu'il en fût parti beaucoup pour retourner dans leurs pays. La réserve de M. de Repentignx stationna au pied de la côte qui conduit à la porte Saint- Jean, et les compagnies de
Grenadiers à la fourche des chemins de Samos et de
Sillery. Yaudreuil mandait à Bougainville : « Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur, que le salut de la colonie est entre vos mains, que certainement le projet des ennemis est de nous couper la communication en faisant des débarquements au nord ; il n'y a que la vigilance qui puisse y parer. »
Il lui détaillait ensuite ses dernières dispositions , et ajoutait : « Par cet arrangement, voici ce qu'il y avait depuis l'anse des Mères jusqu'au cap Rouge : cent cinquante hommes entre l'anse des Mères et
l'anse au Foulon ; trente hommes à Samos ; cinquante hommes à Saint - Michel ; cinquante hommes à Siller v ; doux cents hommes au cap Rouge. »
Puis il donnait le tableau des forces dont il disposait en sus. « tant pour garnir les autres postes que pour frapper en masse, non compris les sauvages; » ce qui formait un effectif de deux mille cent hommes. Et il concluait : « Je crois, monsieur, qu'avec cela et un peu de bonheur vous ferez de la bonne besogne. Je n'ai pas besoin de vous recommander d'établir le régiment de Guyenne dans le point central. En un mot, carte blanche sur les moyens. » Enfin, dans l'inquiétude que lui inspirait toujours le poste de Foulon, il lui conseillait de l'augmenter de cinquante hommes tirés de la compagnie de Repentign\ , la plus aguerrie des troupes canadiennes.
Le lendemain, M. de Montbeillard accompagnait l'envoi de deux pièces de campagne d'un petit billet où percent les anxiétés déjà exprimées par Malartic :
(( Je voudrais bien que toute votre plage fût hérissée comme celle-ci et retranchée de même, cela vous épargnerait bien des allées et venues. Au demeurant, vous faites une bien belle campagne; puisse- t-elle finir comme elle a commencé et puissions- nous voir couronner vos peines et vos travaux comme je le désire ! »
L'armée anglaise achevait de s'entasser sur 1rs vaisseaux, et un ordre du jour du général Wolfe, qui l'avait rejointe dans la nuit du 6, l'avait prévenue de se tenir prête pour un prochain débarquement. Elle était fatiguée des longueurs du siège et impatiente d'agir.
La frégate le Seahorse avait reçu à son bord le 43a régiment, dans lequel servait John Knox. « Le capitaine Smith et ses officiers nous donnèrent, dit il. l'hospitalité d'une façon princière, et n'oublièrent rien pour rendre aussi agréable que possible l'état d'encombrement où nous étions, o
Le matin du 7, après une nuit d'orage et de vent, le soleil s'était levé dans une atmosphère tiède et claire. L'escadre de l'amiral Holmes leva l'ancre devant Sillery et remonta le fleuve en louvoyant à la faveur d'une légère brise et de la marée montante. Chaque fois que les vaisseaux tiraient une bordée vers la ente nord, les sentinelles françaises et les sauvages cachés au bord de la grève envoyaient quelques balles parmi les habits rouges et les uniformes bariolés qui fourmillaient sur les ponts. L'escadre jeta l'ancre vis-à-vis la rivière du cap Rouge, dont les deux rives ouvertes en entonnoir présentaient en ce moment un spectacle aussi animé que pittoresque.
Les batteries flottantes canonnèrent quelques-uns des vaisseaux dont les berges, remplies de troupes, montaient et descendaient le fleuve comme pour tenter une descente; mais, après divers mouvements, elles se retirèrent sans s'être approchées. Ce n'était qu'une fausse démonstration destinée à retenir le corps principal de Bougainville aux environs du cap Rouge, « tandis qu'une descente était préméditée ailleurs- peut-être plus bas, » augurait Knox. De son enté . l'amiral Saunders feignait de menacer la droite du camp de Beauport . en faisant exécuter des sondages et poser des bouées en face de la Canardière.
YNolfe, monté sur la corvette le Hunier, en com-
pagnic de quelques officiers, poussa une reconnaissance jusqu'à la Pointe-aux-Trembles, d'où il redescendit aussi perplexe qu'avant son départ. Les pluies continuelles qui tombèrent les deux jours suivants suspendirent les opérations et firent craindre pour la santé des troupes entassées sur les vaisseaux.
Ce mauvais temps exposait plus que jamais l'armée française à manquer d'approvisionnements.
Montcalm profita de ce temps de répit pour dicter à son secrétaire Marcel un projet de cantonnement pour le prochain hiver. « Il s'en faut bien, disait-il à Lévis en lui adressant ce projet, que la campagne soit finie ici, depuis le départ du saut. Ainsi, au contraire, augmentation de batteries et de feu sur la ville. Une petite escadre de vingt bâtiments, cinquante ou soixante berges, depuis trois jours, vis-à-vis Sillery et le cap Rouge. Bougainville côtoyant; la ligne très longue! Hier, sur les 10 heures du soir, démonstration d'attaque; cent berges en bataille à mi-chenal. J'avoue que je vous voudrais ici, et que je voulais que M. le marquis de Yaudreuil vous en envoyât un ordre conditionnel, s'il n'y avait rien à craindre et que tout fût bien... » A la fin de la même lettre il ajoutait : « Je vous voudrais ici pour cette épineuse queue, où je croisa une tentative quelque part. » Et le lendemain : a Voici un travail à faire, où Lapause peut vous servir d'avance, au cas où Ja colonie soit sauvée, car elle ne l'est pas encore. N'en écrivez rien au marquis de Yaudreuil, mais à moi seul...
a En vérité, s'il n'y a rien à craindre pour votre partie, j'avoue, mon cher chevalier, que je vous désirerais bien pour celle-ci, où tout n'est pas encore dit. V
Le jour même que le général français traçait ces lignes anxieuses, son antagoniste exprimait des idées plus sombres encore clans une lettre à lord Holderness, écrite à bord du Sutherland , ancré vis-à-vis le cap Rouge. L'état du ciel, dans cette journée orageuse, était en harmonie avec la tristesse de ses pensées. Le vent du nord-est, qui s'engouffrait entre les deux falaises, sifflait lugubrement dans les cordages en blanchissant les vagues autour du vaisseau amiral. La pluie qui fouettait les vitres des hublots ne laissait pénétrer qu'un demi-jour dans la cabine où W olfe écrivait. Sa figure était d'une extrême pâleur, car il était à peine rétabli d'une dernière attaque de sa maladie. Après avoir donné au secrétaire d'État un résumé des opérations du siège, des obstacles qu'il avait rencontrés, des préparatifs d'une dernière tentative qu'il croyait inutile, il finissait par cet adieu découragé : « Je suis assez rétabli pour faire ma besogne, mais ma constitution est entièrement ruinée, sans la consolation d'avoir rendu aucun service considérable à l'Etat, et sans la perspective d'en rendre. »
Le matin du 10, le vent tourna au sud -ouest, et le soleil se levait radieux derrière les coteaux de la pointe Lévis. YVolfe, qui avait déjà fouillé de l'œil toutes les anses et les rochers de la rive nord , depuis Québec jusqu'à la Pointe -aux- Trembles, prit avec lui le brigadier Townshend, l'ingénieur Mac-Keller, quelques officiers, et descendit jusqu'à une demilieue en amont de Québec, vis-à-vis l'anse au Foulon, mieux connue actuellement sous le nom d'anse de Wolfe. Cet endroit lui avait, dit-on, été indiqué par le major Stobo.
M olfe examina attentivement . à l'aide d'une longuevue , une coulée par où descend le ruisseau Saint- Denis, ombragé aujourd'hui comme alors par de hautes futaies. De chaque coté, surtout à l'est, l'escarpement s'affaisse et forme une déclivité par où passe un chemin public. AA olfe compta soigneusement les tentes dont les cônes blancs se détachaient à travers les arbres sur le penchant de la falaise. 11 n'y en avait qu'une douzaine , et il paraissait y avoir peu de mouvement aux environs. AA olfe en conclut que le poste était peu gardé, et qu'une surprise de nuit y était peut-être possible. Mais l'entreprise semblait si téméraire, qu'il n'osa la proposer directement au conseil de guerre. Il prit un moyen détourné. C'est du moins ce qu'affirment deux annalistes du siège, le chevalier Johnstone et l'auteur du Journal tenu à l'armée, tous deux servant dans le camp français. Il est assez étrange que les chroniqueurs anglais, pas même Knox , dont le récit est pourtant si complet , ne fassent point mention de ce fait. « Les manœuvres que nous voyons faire depuis quelques jours à l'ennemi au-dessus de Québec, dit le Journal, et la connaissance que nous avions du caractère de M. Wolfe, ce guerrier impétueux, hardi et intrépide, nous j)réparaient à une dernière attaque. La résolution en était effectivement bien prise dans l'armée anglaise. On ) ;i\;iit tenu, ainsi que nous l'avons appris par différents officiers anglais, après la levée du camp du saut, un conseil de guerre où tous les officiers généraux opinèrent unanimement pour la levée du siège. Les officiers de mer observaient que la saison déjà avancée rendait de jour en jour la navigation du
ileuve plus périlleuse ; et les officiers de terre , dégoûtés par la longueur d'une campagne aussi infructueuse que pénible , regardaient comme inutile de rester plus longtemps devant des retranchements qui leur paraissaient inattaquables. D'ailleurs, les uns et les autres ajoutaient que leur armée, toujours en proie aux maladies, se fondait insensiblement. Alors M. Wolfe, voyant qu'il ne pouvait rien gagner en heurtant de front l'opinion générale, prit adroitement les choses d'un autre côté : il déclara aux membres du conseil que, bien éloigné de penser autrement qu'eux, il était au contraire de leur avis sur l'inutilité de prolonger le siège de Québec ; qu'aussi , dans la proposition qu'il allait faire, il voulait se dépouiller de la qualité de général pour ne rien attendre que de leur opinion pour lui.
« — Enfin, messieurs, leur dit-il, la gloire de nos armes me semblant exiger que nous ne nous retirions point sans faire une dernière tentative, je vous demande avec instance de vouloir bien ne vous y point refuser. Je veux que, dans cette circonstance, notre premier pas nous mette aux portes de la ville. Je vais dans cette vue essayer de faire pénétrer par les bois de Sillery un détachement de cent cinquante hommes seulement. Que toute l'armée se prépare à suivre. Si ce premier détachement rencontre de la part de l'ennemi quelque résistance, je vous donne ma parole d'honneur que, regardant alors notre réputation comme à l'abri de toute espèce de reproche, je n'hésiterai plus à me rembarquer. » Le zèle qui animait un si brave général passa chez tous les officiers qui l'entendaient , et l'on ne s'occupa plus dans son
176 LES HÉ liOS DE QUÉBEC
armée que des dispositions nécessaires pour l'exécution d'un si noble projet. »
Depuis plusieurs jours, l'escadre de l'amiral Holmes levait l'ancre devant Sillery à chaque marée et se laissait dériver jusqu'à Saint-Augustin et souvent au-dessus, d'où elle redescendait avec le baissant. Ce va-et-vient continuel épuisait les troupes de Bougainville. forcées de marcher jour et nuit pour se tenir vis-à-vis des vaisseaux, afin d'empêcher un débarquement.
Enfin, tout étant prêt, la nuit du 12 septembre fut fixée pour la descente. A partir de ce moment, une succession de circonstances inouïes concoururent au plus étonnant succès. La fortune, qui jusque-là s'était montrée si hostile au général anglais, parut lui accorder toutes ses faveurs. Cette puissance invisible que les païens appelaient la fatalité, et que les chrétiens nomment la Providence, voulait le triomphe de sa cause. Deux déserteurs de Roval-Roussillon, échappés du camp de Bougainville dans la journée du mercredi 12, assurèrent que le poste du Foulon était à peine gardé, et que, le soir même, un convoi de vivres devait descendre pour ravitailler le camp de Beauport. La difficulté des transports par terre avait contraint le munitionnaire de recourir à ce périlleux expédient. L'essai en avait été fait depuis quelque temps et avait réussi. Les bateliers choisissaient les nuits noires et se laissaient dériver en silence avec leur chargement le long du rivage nord, dans les ténèbres doublement épaisses projetées par les falaises. L'occasion ne pouvait être plus belle pour Wolfes et il résolut d'en profiter. Il ferait précéder le convoi
Wolfe déclara aux membres du conseil que. bien éloigné de penser autrement queux, il était au contraire de leur avis.
et tâcherait de tromper les sentinelles en se faisant passer pour Français.
Dès le matin de ce jour, les détachements de Saint- Nicolas s'étaient embarqués, et le colonel Burton avait ordre de réunir à la nuit tombante tout ce qui restait de troupes disponibles, tant à la pointe Lévis qu'à l'île d'Orléans, de remonter, en suivant le pied de la falaise, jusque vis-à-vis l'anse du Foulon, où il se tiendrait prêt à traverser au premier signal.
Ce même jour. Wolfe lança du vaisseau amiral. le Sutherland, sa dernière proclamation :
u Les forces des ennemis sont divisées, dit-il; il y a maintenant une grande disette de vivres dans leur camp et un mécontentement universel parmi les Canadiens. Le second commandant est allé à Montréal ou à Saint -Jean, ce qui nous donne raison de penser que le général Amherst s'avance dans l'intérieur de la colonie. In coup vigoureux frappé par notre armée dans cette conjoncture peut décider du sort du Canada. Nos troupes au-dessous de Québec sont prêtes à se joindre à nous; toute notre artillerie légère et les outils sont embarqués à la pointe Lévis, et les troupes débarqueront là où les Français semblent s'y attendre le moins. Le premier corps qui mettra pied à terre marchera directement à l'ennemi et le chassera de tous les petits postes qu'il peut occuper ; les officiers auront soin que les corps qui suivront ne tirent pas par erreur sur ceux qui marcheront en avant. Les bataillons se formeront sur la hauteur avec promptitude et se tiendront prêts à charger tout ce qui se présentera. Quand l'artillerie et les troupes seront débarquées, un détachement sera laissé
pour garder le lieu du débarquement, tandis que le reste marchera en avant et tâchera de forcer les Français et les Canadiens à livrer bataille. Les officiers et les troupes doivent se rappeler ce que le pays attend d'eux, et ce qu'un corps de soldats déterminés, endurcis à la guerre, est capable de faire contre cinq faibles bataillons français mêlés à des paysans sans discipline. »
Par une nouvelle faveur de la fortune, cette proclamation ne fut connue dans l'armée anglaise qu'après le départ d'un déserteur du Royal- Américain, qui s'esquiva le jour même.
Deux petits billets, écrits la veille par Montcalm, l'un à Bourlamaque, l'autre à Lévis, révèlent dans quelle situation d'esprit il était avant le coup de foudre du i3. 11 disait à Bourlamaque :
« Je suis accablé de travail , et l'humeur me saisirait souvent comme vous, si je ne pensais que j'ai été payé par l'Europe pour n'en avoir pas. »
Contre son habitude, il écrivit tout entières de sa main les quelques lignes adressées à Lévis, les dernières probablement qu'il ait tracées :
« Je réponds par celle-ci, mon cher chevalier, à la lettre que vous m'avez écrite le 7. Je manquai le courrier parla faute de Saint- Sauveur. Rien de nouveau ici. L'article des vivres, pain et viande; mais n'importe, l'Anglais restat-il jusqu'au Ier novembre, nous soutiendrons. »
Au coucher du soleil, le marquis descendit au rivage de Beauport , accompagné de Marcel . et, après avoir examiné une batterie qu'il venait de faire augmenter, il se promena longtemps avec lui le long des
retranchements, en observant de fois à autre la flotte de l'amiral Saunders, dont les gros vaisseaux avaient ouvert leurs voiles et se rapprochaient des grèves de la Canardière, tandis qu'un grand nombre de berges, chargées de marins, se rassemblaient vers la pointe de File d'Orléans. C'était le commencement d'une fausse attaque convenue entre \\ olfe et l'amiral, pour retenir au-dessous de Québec la masse des troupes françaises. Bientôt toute la flotte fut en mouvement : les vaisseaux échangèrent des signaux entre eux et entre l'île d'Orléans et la pointe Lévis ; le bombardement de la ville reprit avec une nouvelle fureur et joignit ses grondements lointains à la canonnade plus rapprochée des vaisseaux qui balayaient les battures de Beauport, comme pour préluder à une descente. Ce déploiement de forces, coïncidant avec la fin du jour, reportait aux scènes grandioses du 3i juillet et acheva de tromper Montcalm sur les vrais desseins des ennemis. A mesure que s'éteignirent les dernières lueurs du crépuscule pour faire place à une nuit obscure, les feux des bivouacs allumés dans le camp étoilèrent toute la cote de Beauport. depuis Montmorency jusqu'à la ville. Le général, conversant toujours avec Marcel, remontait vers le manoir de Salaberry, lorsque M. de Poulariés vint l'avertir que plusieurs berges s'approchaient vis-à-vis du plateau occupé par son régiment. Montcalm fit alors prendre les armes aux troupes et border les retranchements. Il détacha en même temps le capitaine Marcel avec une de ses ordonnances auprès de M. de \audreuil, en recommandant de venir lui donner avis au premier incident qui surviendrait. 11 continua à circuler entre le manoir
et le ravin de Beauport, en s'entretenant avec M. de Poulariés et le chevalier Johnstone. Sa conversation, toujours animée, prit un accent de vive émotion à mesure que la nuit s'avançait. Il avait le pressentiment d'un danger prochain qu'il ne pouvait préciser. A i heure du matin, il envoya Poulariés à son régiment et continua sa marche avec Johnstone. Son inquiétude se portait surtout vers les bateaux de provisions qui , d'après l'avis de Bougainville , devaient descendre cette nuit-là même : « Je tremble, répétait-il souvent au chevalier, qu'ils ne soient pris, et que cette perte nous ruine sans ressource, car nous n'avons de provisions que pour peu de jours. »
A la même heure, Y\ olfe avait les mêmes pressentiments d'une mort prochaine. Il fit ses dernières dispositions testamentaires, comme s'il eût eu la certitude qu'il ne survivrait pas au lendemain. En témoignage d'estime et d'attachement pour ses collègues dans le commandement, il légua son argenterie à l'amiral Saunders, ses équipages à Monckton . et à Carie ton ses papiers avec ses livres. Tous ses ordres donnés, et n'ayant plus qu'à attendre la marée, il lit venir dans sa cabine, à bord du Satherlanrf , un de ses compagnons de jeunesse en qui il avait une particulière confiance, John Jarvis, commandant la corvette le Porc -Epie , qui devint plus tard amiral avec le titre de lord Saint-Vincent. Il passa une heure avec lui, dans l'intimité, et lui fit part de ses pressentiments. Au moment de lui dire adieu, il sortit de son gilet le médaillon contenant le portrait de Mlu Lowther et le remit à son ami, en lr priant de le rendre
à sa fiancée lorsqu'il serait de retour en Angleterre, si ses appréhensions se réalisaient.
Les vingt -deux vaisseaux de l'amiral Holmes ne levèrent l'ancre, au cap Rouge, qu'à l'entrée de la nuit. La marée, qui achevait de monter, ne les entraîna qu'à une petite distance de Saint- Augustin, d'où ils redescendirent avec le reflux, comme ils avaient fait les jours précédents, sans qu'aucun mouvement inusité éveillât le soupçon des factionnaires du rivage. Tout était activité cependant sur les navires. Les troupes savaient qu'une descente aurait lieu cette nuit même; mais un petit nombre d'officiers seulement connaissaient en quel endroit elle allait se faire. Les soldats nettoyaient leurs armes, les équipages se préparaient à la manœuvre des bateaux. Le colonel Howe, commandant de l'infanterie légère, frère du héros tombé l'année précédente devant Carillon, faisait appel à l'élite de ses soldats. Il choisissait vingt-quatre braves, à qui il réservait l'honneur de marcher les premiers au combat.
Les moiteurs de la nuit flottant sur le fleuve épaississaient les ténèbres et empêchaient de voir à distance. Aux ombres vagues qui glissaient sur les eaux, les sentinelles françaises placées en vigie sur les cimes du cap Rouge reconnurent et signalèrent le passage de la flotte ; mais Bougainville , convaincu qu'elle remonterait avec le flux, comme aux autres marées, ne jugea pas à propos de la suivre.
Depuis quelques jours il semblait frappé d'aveuglement. Malgré les ordres les plus formels de Yaudreuil, lui enjoignant de garder sur les hauteurs d'Abraham le régiment de Guyenne pour se porter en peu d'ins-
184 DfiS HÉROS DE QUÉBEC
tants aux endroits menacés, il l'avait laissé partir pour le camp de Beauport. Il avait également négligé de suivre le conseil du gouverneur, qui, après lui avoir lait remarquer que le poste du Foulon n'était pas assez gardé, lui avait dit d'y ajouter cinquante hommes de la compagnie de Repentigny.
« Bougainville, dit Johnstone, avait un grand fonds d'esprit, du bon sens et beaucoup de bonnes qualités; mais à une très grande bravoure se joignait chez lui beaucoup d'ignorance de l'art militaire, qu'il n'avait jamais étudié. »
Grâce à des influences de cour et à la faveur de Mme de Pompadour, il était passé de simple aide de camp au grade de colonel, au grand mécontentement de plusieurs officiers plus anciens et plus méritants que lui. Le soir du 12, il avait envové dire, contre toute apparence, que l'armée anglaise était rentrée au camp de la pointe Lévis ; puis , au lieu de suivre la flotte sans jamais la perdre de vue, comme il en avait l'ordre formel , il resta inactif au cap Rouge avec tout son détachement. Pourquoi ne se rapprocha -t- il pas des hauteurs d'Abraham , comme les manœuvres des Anglais le lui indiquaient:1 Pourquoi ne renvoya- 1- il pas les grenadiers et les volontaires qui sont l'âme de leurs régiments? Pourquoi, après avoir informé Vaudreuil et Montcalm, ainsi que les postes de Rumigny, de Douglas et de Vergor, qu'il enverrait cette nuit même des bateaux chargés de provisions, n'a-t-il pas averti de son changement de résolution pour qu'ils ne les attendissent plus? Tout cela, conclut Johnstone, est inexplicable.
Mais ce qui est impardonnable de la part de Bou-
gainville, c'est d'avoir, au mépris des avertissements du gouverneur réitérés dans la lettre où il lui donnait carie blanche sur les moyens, changé ou du moins laissé partir trois ou quatre jours après le commandant du Foulon et laissé le poste aux mains de \ ergor, cet officier mis en jugement peu d'années auparavant pour avoir livré presque sans résistance le fort de Beauséjour1. L'armée, comme les généraux. se reposait entièrement sur lui. L'avant-veille encore, Montbeillard lui écrivait de Beauport :
u Nous passons ici les nuits au bivouac , et nous avons grand tort; c'est vous qui veillez pour nous. »
Durant tout l'été, il avait eu sous les yeux l'infatigable vigilance de Lévis, qui, placé dans la même position que lui sur la rivière Montmorency, n'avait jamais été mis en défaut. Mais Lévis n'était plus à Québec.
A minuit, deux lanternes furent hissées, l'une audessus de l'autre, au grand mât du Sutherland. C'était le signal convenu. Aussitôt la première division prit place dans les bateaux et se mit en ligne, suivie de proche par le reste de l'armée, l'infanterie légère faisant l'avant-garde. A 2 heures, sur un signe du général, dont le canot s'était placé en tête, tous les bateaux se mirent en mouvement. Les soldats avaient ordre de garder un profond silence, les équipages de faire le moins de bruit possible, et de ne se servir de leurs rames que pour diriger légèrement leurs embarcations, car la marée baissante et la brise du sud -ouest qui s'était élevée les faisaient dériver rapidement. Les vaisseaux de l'amiral Holmes devaient descendre trois
1 M. de Foligné, Jour nul mémoratif.
quarts d'heure plus tard avec le reste des troupes. La nuit était sereine mais sans lune, et la lumière des étoiles, tamisée par les vapeurs de septembre, était à peine visible. Le silence nocturne n'était troublé que par le clapotement de l'eau sur les flancs des embarcations et par le bruit du vent dans les arbres de la falaise, qui tout près, sur la gauche, dressait sa muraille de pierre dans l'obscurité.
Durant plus d'une heure, la longue file de bateaux glissa dans le même silence en suivant les contours du rivage. Aucun bruit insolite ne se faisait entendre sur les hauteurs, et tout portait à croire qu'ils n'étaient pas découverts. Wolfe, assis à l'arrière de son canot, conversait de temps en temps à voix basse avec les officiers rangés auprès de lui. L'un d'eux, John Robinson, jeune garde-marine, qui devint plus tard professeur de sciences naturelles à l'Université d'Edimbourg, a raconté l'impression profonde qu'avait faite sur lui la conversation du général. Les idées mélancoliques qui l'avaient obsédé lui revenant à l'esprit, il en chercha l'expression dans la poésie, et il se mit à réciter la belle élégie de Gray sur un cimetière de campagne, dont la publication était encore récente. Eut-il une intuition plus vive du sort qui l'attendait, lorsque d'une voix émue il répéta ce vers, qui ne fut jamais si vrai que pour lui-même :
The paths of gloi y lead but to tlie grave.
« Messieurs, murmura-t il on terminant la citation, j'aimerais mieux avoir fait cette élégie que de prendre Québec. »
« Qui vive? cria une sentinelle invisible dans l'ombre à l'un des bateaux de l'infanterie légère, au moment où il rasait le rivage de Samos à une portée de pistolet.
— France ! » répondit un des capitaines des Fraser's Highlanders, qui savait très bien le français.
La sentinelle, croyant que c'était le convoi de vivres annoncé par Bougainville, laissa passer le bateau en commettant la faute de ne pas demander le mot d'ordre et de ne pas aller elle-même s'assurer de la vérité.
Quelques minutes après, un froissement de branches, indiquant que quelqu'un descendait la côte du Foulon, se fit entendre, suivi d'un nouveau : « Qui vive?
— France! » répéta le capitaine; et il ajouta : a Ne faites pas de bruit ; ce sont les vivres ; on pourrait nous entendre. »
La corvette le Hunier était, en effet, ancrée à peu de dislance.
« Passez, » dit la sentinelle, qui ne descendit pas plus loin.
La force du courant entraîna les bateaux de l'infanterie légère un peu au-dessous de l'anse. Les vingtquatre volontaires, conduits par le capitaine Delaune, sautèrent sur le sable et s'avancèrent jusqu'au pied de la falaise, qui en cet endroit est très escarpée et couverte aujourd'hui comme alors de bois et de broussailles. Leurs fusils en bandoulière, ils se mirent hardiment à la gravir en s'aidant des branches et des arbustes. Ils arrivèrent au sommet sans avoir reçu un coup de fusil, et s'avancèrent jusqu'à la clairière ouverte sur le plateau, suivis de près par un plus fort
détachement. Le jour commençait à poindre et permettait de distinguer la toile blanche des tentes sur le fond obscur du sol et du feuillage. Ils s'élancèrenl vers les sentinelles, qui en les apercevant tirèrent quelques coups de fusil et se replièrent vers les tentes. Vergor dormait profondément dans son lit et ne fut réveillé que par les détonations et les cris d'alarme. Il sortit précipitamment et se mit en défense avec les soldats de son poste accourus des tentes voisines. Ils n'étaient qu'au nombre d'une trentaine, car \ergor avait envoyé le reste, composé d'habitants de Lorette, travailler à leur récolte. Un piquet de l'infanterie légère, débarqué un peu plus haut, gravissait alors le ravin et marchait au secours des volontaires. A ergor, pris entre deux feux, ne fit qu'une faible résistance, reçut une balle au talon et se rendit prisonnier avec quelquesuns des siens. Les autres réussirent à s'échapper à la faveur de l'obscurité et des bois voisins.
Wolfe, resté sur le bord de la grève, attendait un signal avant de lancer de nouvelles troupes. Pendant un temps assez long, rien ne rompit le silence de la nuit que les rafales du vent et le murmure du ruisseau Saint-Denis, qui, gonflé par les dernières pluies, tombait en cascade sur le flanc de la montagne. Soudain éclatèrent quelques coups de fusil suivis d'appels aux armes, puis de nouvelles décharges accompagnées de clameurs confuses. Enfin des hourras poussés par cent poitrines anglaises annoncèrent que le poste était pris. Wolfe, sans rien laisser voir de la joie qu'il éprouvait, donna l'ordre d'avancer. Toute la première division, formée d'environ seize cents hommes, s'élança hors des bateaux, précédée des sapeurs qui en peu
d'instants eurent débarrassé le ravin des abatis qui l'obstruaient et rendu libre le chemin tracé sur le penchant de la côte. Lne partie de la division s'y engagea . tandis que le reste grimpait à droite et à gauche en s'accrochant aux buissons et aux angles des rochers. AA olfe. à qui l'excitation du moment donnait de nouvelles forces, gravit la côte d'un pas léger et rangea rapidement les troupes en bataille à mesure qu'elles débouchaient sur le plateau, l'aile gauche du côté de Sillery. l'aile droite du côté de Québec, toute la ligne faisant face au chemin Saint -Louis. L'éveil avait été donné à la batterie de Samos par la fusillade du Foulon, et elle ouvrit un feu vif sur les bateaux, dont elle endommagea quelques-uns, tua ou blessa plusieurs soldats et officiers. Le colonel Howe fut détaché avec l'infanterie légère, pour aller s'emparer de ce poste et de celui de Sillery, dont la batterie tirait maintenant à toute volée sur l'escadre, qui achevait de dériver et jetait l'ancre devant l'anse du Foulon. Les deux postes, assaillis par des forces supérieures et se voyant sur le point d'être cernés, battirent en retraite du côté du cap Rouge. Une partie du régiment d'Anstruther alla prendre position dans les maisons échelonnées sur la route de Sillerv.
Le transport des troupes s'était fait avec une telle célérité, qu'avant 6 heures du matin les plus éloignées, celles du colonel Burton, stationnées de l'autre côté de la rivière, avaient été transportées et déposées dans l'anse du Foulon. Les gardes françaises, entretenues par la ville le long de la grève, essayèrent d'inquiéter le débarquement, mais furent refoulées par des détachements soutenus du canon des vaisseaux.
Durant ces opérations, le grand jour était venu. Le soleil du i3 septembre se leva dans les nuages : du ciel gris d'automne tombaient de temps en temps de légères ondées qui faisaient craindre une journée pluvieuse. Sur la plaine ondulée et semée de bouquets d'arbres qui s'étendait devant l'armée, aucun ennemi n'avait encore fait son apparition. On eût dit que les régiments anglais n'y avaient été rassemblés que pour l'exercice d'une parade. Seul le canon du bombardement, qui avait redoublé à la nouvelle du succès de la descente, rappelait la guerre. Quand on songe que. pour obtenir un tel avantage, il n'avait fallu que la peine d'une montée difficile et trois escarmouches insignifiantes, on reste confondu. Toutes les causes qui auraient dû faire manquer cette audacieuse tentative avaient conspiré pour sa réussite.
Premièrement, le régiment de Guyenne, posté sur les plaines d'Abraham, avait été retiré contre toute raison.
Secondement, il l'avait été à l'insu de Yaudreuil , sans quoi ce gouverneur aurait insisté à le faire renvoyer.
Troisièmement, Bougainville, contre l'avis de \ audrcuil, n'avait pas renforcé le poste du Foulon avec les cinquante hommes d'élite de Repentignx .
Quatrièmement, les deux déserteurs de Royal-Roussillon révélèrent à Wolfe le passage projeté du convoi de vivres, dans la nuit du 12.
Cinquièmement, Bougainville le fit annoncer aux différents postes, et, quoique ce convoi ne descendit pas. il négligea de contremander son ordre.
Sixièmement, le déserteur du Royal -Américain
s'évada avant de connaître la proclamation de Wolfe et ne put ainsi révéler le projet de descente.
Septièmement , Bougainville, qui avait toujours suivi pas à pas la flotte de l'amiral Holmes et ne l'avait pas perdue de vue. la vit descendre du cap Rouge et y resta précisément durant la fatale nuit du i3.
Huitièmement, le commandant du Foulon avait été remplacé trois ou quatre jours auparavant par le capitaine de A ergor, le plus mauvais soldat de la colonie.
Neuvièmement, celui-ci, le soir du 12, avait permis à presque tout son monde de s'absenter.
Dixièmement, il n'exerçait aucune vigilance et dormait profondément au moment du débarquement des Anglais.
Si une seule de ces chances avait fait défaut, la descente aurait probablement été empêchée, ou du moins arrêtée dans son exécution, et peut-être tournée en effroyable désastre. Si, par exemple, le régiment de Guyenne avait été retenu sur les plaines d'Abraham par Bougainville, comme celui-ci en avait l'ordre positif de Aaudreuil, il serait arrivé à temps pour surprendre les régiments anglais dans le désordre de la montée, les culbuter du haut en bas des caps, et lancer sur eux un feu plongeant qui en aurait fait un terrible massacre, tandis que les batteries de Samos et de Sillery, les prenant en enfilade, auraient complété l'hécatombe. \A olfe aurait perdu devant Québec sa réputation d'homme de guerre et serait aujourd'hui placé au rang de Phipps ou de sir Hovenden YValker. L'Angleterre, découragée par la ruine de
cette expédition qui lui avait coûté d'énormes dépenses, aurait probablement renoncé à son projet de conquête , et la Nouvelle-France serait restée à ses anciens maîtres.
Pendant que les trois brigadiers complétaient leurs dispositions, Wolfe s'avança à une petite distance du côté de Québec pour choisir le terrain sur lequel il voulait livrer bataille. Il s'arrêta sur un plateau assez uni qui, à partir de ce jour, allait devenir immortel sous le nom de plaines d'Abraham. Cette désignation avait été donnée à ce lieu parce que l'un .des premiers colons du Canada , Abraham Martin , ancien pilote surnommé maître Abraham, y avait acquis une terre qu'il avait défrichée. Le plateau, large à peu près d'un quart de lieue, est coupé à droite par l'énorme anfractuosité au fond de laquelle coule le fleuve Saint-Laurent; à gauche, par le coteau Sainte- Geneviève, au pied duquel s'étend la vallée où la rivière Saint- Charles traîne en serpentant ses eaux lentes et boueuses. Les deux falaises forment en se réunissant, à une demi-lieue vers l'est, le cap Diamant, sur lequel est assise la citadelle de Québec. Deux chemins courant parallèlement traversent les plaines d'Abraham : l'un, le chemin Saint- Louis, sort de la porte de ce nom , et mène à Sillery ; l'autre, le chemin Sainte- Foye, émerge de la porte Saint- Jean et conduit à la paroisse de Sainte -Foye. En avant du plateau règne un léger ravin qui descend en pente douce et remonte un peu plus loin pour former les Buttes-à- Neveu, lesquelles se prolongent jusque sous les murs de la ville. A travers les champs de blé et les prairies qui couvraient ces plaines, sur-
gissaient çà et là des bouquets d'arbres et des touffes d'arbustes. De la crête du coteau Sainte-Geneviève, la vue embrasse toute l'étendue des paroisses de Lorette, de Charlesbourg et de Beauport, le bassin de Québec, l'île d'Orléans et toute la côte de Beaupré, c'est-à-dire les paroisses de l'Ange - Gardien , du Ghàteau-Richer, de Sainte-Anne et de Saint- Joaebim, bornées à l'horizon par le cap Tourmente. Cette vue rappelle, par son étendue et son aspect pittoresque, la route de Naples à Castellamare. Il ne manque à la montagne Sainte- Anne, qui dresse son cône bleu à sept lieues de distance, qu'un panache de fumée pour ressembler au Vésuve.
Les tirailleurs canadiens et sauvages commençaient à se montrer aux abords des bois et lançaient des balles qui tuaient ou blessaient quelques hommes. L'armée avait exécuté un changement de front et faisait face à la ville. Le général W olfe la disposa sur trois colonnes et la fit avancer vers les plaines.
C'est à ce moment que Montcalm reçut le premier avis d'une descente au Foulon1. Vaudreuil l'ignorait encore. Marcel n'était plus auprès de lui ; il avait suivi à la batterie de la Canardière le major Dumas, qui, prévenu par les patrouilles d'eau que les berges
1 Le Journal de Montcalm s'arrête à la journée du 12 septembre. Son secrétaire n"eut le courage de le reprendre que dix jours après, pour raconter en quelques pages la bataille du 13. la mort du général et les derniers incidents de la campagne. Avant de commencer son récit, daté du cap Santé, le 23 septembre 1759. il s'écrie : « Je n'ai plus que des malheurs à écrire; vingt fois j'ai pris la plume, et vingt fois la douleur Ta fait tomber de mes mains! Comment me rappeler une suite d'événements aussi assommants? Nous étions sauvés, et nous sommes perdus ! »
signalées à Poulariés remontaient vers la Aille, a\ait fait sortir des retranchements et marcher au bord de la grève les milices de Québec. Aux premières lueurs de l'aube, tout danger avait disparu, et l'armée rentrait dans les tentes lorsque des coups de canon retentirent du côté de Samos. Montcalm venait de quitter Johnstone après avoir pris une tasse de thé avec lui pour se réveiller, n'ayant pas dormi de la nuit, et avait ordonné de seller ses chevaux. Il arrivait à la Canardière. En rentrant avec Marcel dans la maison du séminaire, il dit avec saisissement que ses craintes se réalisaient, et que le convoi de vivres était attaqué, peut-être même pris. Peu d'instants après entra un Canadien tout hors d'haleine, qui n'avait fait qu'une course du Foulon au camp. Il dit qu'il était le seul échappé du poste de M. de Vergor; que ce poste avait été surpris, emporté, et que les Anglais étaient maîtres des hauteurs. « Nous connaissions si bien, dit le secrétaire de Montcalm , les difficultés de pénétrer par ce point, pour peu qu'il fût défendu, qu'on ne crut pas un mot du récit d'un homme à qui nous crûmes que la peur avait tourné la tête. J'allai me reposer chez moi, en priant M. Dumas d'envoyer au quartier général pour avoir des nouvelles, et de me faire avertir s'il y avait quelque chose à faire. On entendait toujours quelques coups de fusil de loin en loin. » La ville fit des signaux, « Par quelle fatalité n'envoya-t on pas savoir des nouvelles1? »
Le chevalier de Bernetz avait expédié au camp un courrier qui rencontra, chemin faisant, le major géné-
1 Journal de Montcalm.
rai Montreuil, lequel venait d'être prévenu par un fuyard. Montreuil fit marcher immédiatement le régiment de Guyenne et courut avertir le marquis de Montcalm, qui fit aussitôt avancer un piquet par bataillon et six cents hommes de Montréal. Il les suivit de près, après avoir laissé le camp sous le commandement de M. de Senezergues.
Lorsque , vers 6 heures du matin , les lignes blanches du régiment de Guyenne commencèrent à serpenter à travers les Buttes-à-Neveu, W olfe fit faire halte à son armée et la mit en bataille sur trois rangs de profondeur, à une petite distance du ravin. Elle couvrait l'espace compris entre le sommet de la falaise et le chemin de Sainte-Foye, et regardait la ville, distante seulement d'un quart de lieue, mais dont les buttes lui dérobaient la vue. Monckton commandait la droite avec les grenadiers de Louisbourg, les régiments d'Otway, de Bragg et de Kennedy; Murray, le centre avec ceux de Lascelles, des Highlanders et d'Anstruther ; Townshend, la gauche avec le régiment d'Amherst et le Royal -Américain. Cette aile n'atteignait pas le coteau Sainte-Geneviève. W olfe s'était (solidement établi dans la maison d'un nommé Borgia et dans quelques autres constructions voisines du chemin de Sainte-Foye , le long duquel les deux derniers régiments étaient disposés en potence, afin de repousser l'aile droite des Français si elle essayait de déborder de ce côté. L'infanterie légère, ramenée de Sillery. se rangeait sur trois colonnes à quelques pas en arrière. Le colonel Burton commandait la réserve
kavec le régiment de W ebb , subdivisé en huit corps séparés par de grands intervalles. L'effectif de cette
armée était de cinq mille deux cent vingt-cinq hommes de toutes armes. Le troisième bataillon du Royal- Américain avait été laissé à la garde du débarquement. Enfin le détachement d'Anstruther, établi, comme on l'a vu, dans les maisons de Sillery, devait tenir en échec le corps de Bougainville.
Vaudreuil n'avait été prévenu qu'à 6 heures moins un quart par un billet contradictoire du chevalier de Bernetz, qui lui annonçait que l'ennemi était descendu au Foulon, mais qu'il le croyait rembarqué. Il ne connut la vérité qu'après Je départ de M. de Monlcalm. A 7 heures moins un quart, il envoya un exprès à Bougainville avec ces quelques mots : « Il paraît bien certain que l'ennemi a fait un débarquement à l'anse du Foulon ; nous avons bien du monde en mouvement. Nous entendons quelques petites fusillades. Il me tarde d'avoir de vos nouvelles et de savoir si l'ennemi a fait quelque tentative de votre côté. » Vaudreuil ajoutait en post-scriptum : « Les forces de l'ennemi paraissent considérables. Je ne doute pas que vous soyez attentif à ses mouvements et à les suivre; c'est sur quoi je m'en rapporte à vous. »
Les courriers se succédaient avec des nouvelles de plus en plus alarmantes. Montcalm put à peine en croire ses yeux, lorsqu'en arrivant à la rivière Saint-Charles il aperçut distinctement les rangées d'uniformes écarlates sur le penchant du coteau Sainte-Geneviève :
u L'affaire est sérieuse, dit-il à Johnstone, qui l'accompagnait. Retournez au plus vite à Beauport, et ordonnez à Poulariés de m'enyoyer en toute hâte le reste de la gauche sur les hauteurs d'Abraham. » Puis il piqua des deux, et, le regard fixe, sans pro-
férer une parole, il traversa à fond de train le pont el la vallée Saint-Charles en se dirigeant vers la côte d'Abraham.
Toute l'armée fut bientôt en mouvement, à l'exception de la garde des batteries et de la tête de pont. Dans la ville, l'excitation et l'alarme étaient indescriptibles. Les citoyens avaient été réveillés en sursaut en entendant crier : « Les Anglais sont aux portes! » Tout ce qui ne portait pas les armes, vieillards, femmes, enfants, accourus au nord de la ville, stationnaient soit aux remparts, soit au bord du cap, et regardaient dans une muette anxiété défiler les troupes depuis le chemin de Beauport jusqu'à la ville. Elles s'avançaient à marche forcée : les régiments de la ligne reconnaissables à leurs uniformes blancs, drapeaux déployés, tambours battants; les milices vêtues de toutes façons, la plupart en costume d'habitant. Après avoir traversé le pont, elles se divisaient en trois colonnes : la première montant par la côte du Palais, la seconde par la côte à Coton, la troisième par celle d'Abraham. Tandis que ces deux dernières longeaient à l'ouest les murs d'enceinte, la première, entrée par la porte du Palais, traversait la cité en ruines et débouchait par les portes Saint- Jean et Saint- Louis. Les femmes, les enfants, reculaient au passage des bandes de sauvages aux allures et aux regards féroces sous leur tatouage de guerre, avec leurs pendeloques, leurs scalpes, leurs plumets agités par une marche rapide. Des familles cherchaient parmi les miliciens soit un fils, soit un époux, soit un père, pour les embrasser avant la bataille, qui s'annonçait par une fusillade internait-
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tente. Chacun sentait que le moment de la crise si longtemps redoutée était venu. Tout ce qu'un peuple a de cher : sa religion, sa patrie, ses foyers, son existence même, étaient enjeu.
Moatcalm demeura stupéfait en apercevant devant lui non pas un détachement, comme il s'y attendait, mais toute l'armée de Wolfe. Il courut de la droite à la gauche, en comptant les régiments, remarqua au centre celui des Ecossais, tranchant, par ses uniformes rayés de diverses couleurs, sur le rouge des lignes anglaises, par la musique nasillarde de leurs cornemuses mêlée aux sons clairs des fifres et des trompettes. Du ciel gris se détachaient de petites ondées, qui continuaient à tomber par intervalles. Le colonel de Fonthonne , commandant de Guyenne, avait fait les premières dispositions avec autant d'intelligence que de bravoure. Après avoir étendu le Iront de son régiment pour en imposer à l'ennemi, il avait profité des accidents du terrain pour jeter en avant des pelotons qui entretenaient un feu bien nourri a^ec ceux des Anglais. Trois ou quatre cents tirailleurs canadiens, dispersés à gauche dans un champ de blé en épis, au centre derrière des toutTes d'épinettes, de cèdres et d'aubépines, à droite dans un petit bois traversé par le chemin de Sainte- Foye, incommodaient si fort les Anglais, que leur commandant les avait tenus longtemps couchés à terre pour éviter les balles. Montcalm rangea son armée en bataille sur trois lignes de hauteur à mesure qu'elle arrivait : les milices sur les deux ailes; les régiments de ligne au centre, dans le même ordre qu'ils occupaient au camp de Beauport, c'est-à-dire KoyabRoussillon le pins près
du fleuve, puis Guyenne, Béarn, Languedoc et la Sarre. Le major Dumas commandait la plus forte partie' des Canadiens placés à droite. Quelques pièces d'artillerie demandées à la ville furent amenées « avec promptitude », pour répondre au feu de mitraille que venaient d'ouvrir deux canons anglais. Montcalm ordonna à son secrétaire, qui arrivait avec des munitions, de placer deux pièces sur le chemin de Sainte- Foye, lesquelles concentrèrent leur feu sur la maison de Borgia, dont trois cents hommes de l'infanterie légère s'étaient emparés en avant de leurs lignes. Quelques Canadiens s'y glissèrent, malgré les halles qui pleuvaient des ouvertures, y mirent le feu. on chassèrent les ennemis et les forcèrent de se rahattre sur leurs régiments.
Lu cavalier d'ordonnance de Vaudreuil, lequel s'avançait avec le reste des troupes, vint dans ce moment remettre à Montcalm un hillet, où il le conjurait de ne pas précipiter l'attaque : « L'avantage, disait ce hillet, que les Anglais avaient eu de forcer nos postes devait naturellement être la source de leur défaite ; mais il était de notre intérêt de ne rien prémafurer. Il fallait que les Anglais fussent en même temps attaqués par notre armée , par quinze cents hommes qu'il nous était fort aisé de faire sortir de la ville, et par le corps de M. de Bougainville , au moyen de quoi ils se trouveraient enveloppés de toutes parts et n'auraient d'autre ressource que leur gauche pour leur retraite, où leur défaite serait encore infaillible1. »
1 Archives de la marine: Collection Moreau de Saint - Méry ; Vaudreuil à M. de Bermjer, 5 octobre 1 " 5 9 . — Journal tenu à l'armée.
Ce billet contenait, de l'aven de tons les hommes de guerre, le meilleur parti à suivre; mais Montcalm le rejeta avec dédain. « Il n'en fallut pas davantage, dit le Journal tenu à l'armée, pour déterminer un général qui eût volontiers été jaloux de la part que le simple soldat eût pris à ses succès ; son ambition était qu'on ne nommât jamais que lui, et cette façon de penser ne contribua pas peu à lui faire traverser les différentes entreprises où il ne pouvait pas paraître. »
Le premier soin de Montcalm, en voyant à son arrivée sur les plaines qu'il avait affaire à toute l'armée de Vs olfe, aurait dû être évidemment de se mettre en communication avec Bougainville. Il n'était pas encore 7 heures du matin. En moins d'une heure et demie, un cavalier aurait franchi la vallée Saint- Charles, remonté la route de Lorette à l'église de Sainte-Foye, et remis à Bougainville l'ordre d'accourir au plus vile. Celui-ci, dont l'armée était en marche à 9 heures, aurait pu, en hâtant le pas, signaler son approche dès 1 1 heures.
Dans l'intervalle, Montcalm aurait eu le temps de faire sortir la garnison de Québec et de la mettre en ligne avec les quinze cents hommes qu'amenait le gouverneur. Il aurait ainsi attaqué de front l'année anglaise avec plus de six mille hommes, tandis que l'élite de son armée, composée de plus de deux mille soldats, l'aurait prise en queue. L'issue était facile à prévoir. Mais l'homme qui, selon l'expression de Montcalm, savait si bien faire la guerre à l'œil, n'était pas là.
« Je m'arrêtai, dit le secrétaire du général, un moment avec le marquis de Montcalm, qui me dit :
<( Nous ne pouvons éviter le combat. L'ennemi se « retranche: il a déjà deux pièces de canon. Si nous (( lui donnons le temps de s'établir, nous ne pourrons « jamais l'attaquer avec le peu de troupes que nous « avons. )) Il ajouta, avec une espèce de saisissement : « Est -il possible que Bougainville n'entende pas u cela:3 » Il me quitta sans me donner le temps de lui répondre autre chose, sinon que nous étions bien petits. »
Montcalm tint un conseil de guerre avec les commandants des divers corps; mais ceux-ci, voyant la résolution où il était de brusquer l'attaque, n'osèrent le contredire ou le firent timidement, comme le chevalier de Montreuil. Lévis seul, s'il eût été présent, aurait pu par son sang- froid calmer l'agitation du général, et, par l'ascendant qu'il exerçait sur lui, l'empêcher de précipiter l'action.
Les troupes régulières et coloniales que Montcalm avait en ce moment sous la main ne s'élevaient pas à plus de trois mille cinq ou six cents hommes, la plus grande partie composée de milices. L'élite de l'armée, les grenadiers, les volontaires étaient, comme on vient de le voir, au cap Rouge avec Bougainville. On avait en outre . un mois auparavant , détaché de l'armée, avec le chevalier de Lévis, huit cents hommes des meilleurs soldats, choisis parmi les cinq régiments qui allaient se battre.
La seule partie de l'armée engagée jusqu'à ce moment était les Canadiens de la droite, qui, conduits par Dumas, avaient délogé l'infanterie légère de la maison de Borgia. Favorisés par le petit bois qui leur servait de retraite, ils en sortaient au pas de
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course et s'élançaient sur cette infanterie chaque fois qu'ils la voyaient s'avancer : ils venaient de la repousser pour la troisième fois. « Les Canadiens arrangés delà sorte, dit le Journal tenu à ravinée, surpassent certainement, par l'adresse avec laquelle ils tirent, toutes les troupes de l'univers. » Les succès obtenus coup sur coup par ces braves miliciens, et l'ardeur que montrait le reste des troupes, inspirèrent trop de confiance à Montcalm. Il oublia que les Canadiens perdaient leur supériorité en rase campagne ; qu'en outre ils étaient la plupart mal armés, n'ayant que des fusils de chasse. Une partie d'entre eux n'avaient pas même de baïonnettes, qu'ils avaient remplacées par des couteaux fixés tant bien que mal au bout de leur fusil1. L'armée, inférieure en nombre, fatiguée d'une marche forcée d'une à deux lieues, dont les derniers arrivés étaient encore essoufflés, allait perdre l'avantage du terrain en descendant dans un ravin inégal, embarrassé de buissons, où les rangs seraient infailliblement rompus avant d'atteindre l'ennemi sur la hauteur qu'il occupait. La crainte de lui donner le temps de se retrancher et d'augmenter son nombre l'emporta sur toutes ces raisons. Montcalm poussa son cheval en avant de sa ligne de bataille et parcourut les rangs en les animant par sa parole vive, avec cet air chevaleresque et martial qui le faisait admirer de ses soldats. Un jeune milicien de dixhuit ans, présent à l'action, et qui vécul dans un Age très avancé. Joseph Trahan, a souvent raconté
1 « Ces t;ens les Canadiens mal armés, n'ayant poini de baïonnettes cl que de simples l'usils de chasse. » Mémoires <le
I'oinhol . I. II . p. I 12.]
Le général Wolfe.