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MOUT DE MOM0W.M. CAPITULATION DE QUEBEC

La bataille d'Abraham, considérée au point de vue du nombre, ne fut qu'une sanglante escarmouche, puisque les deux armées réunies ne formaient pas dix mille hommes. Mais, observée au point de vue des lésultats, elle est un événement dans le xvme siècle. Elle a sonné l'heure de l'indépendance américain*1, d'où est née la grande république qui tend aujourd'hui à déplacer le centre de la civilisation. Les Anglais n'avaient eu que six cent soixante-quatre hommes tués, blessés et manquants. Les régiments qui avaient le plus souffert étaient ceux des Highlanders. du Royal- Américain et d'Anstruther, les trois qui s'étaient battus contre les Canadiens. La perte des Français n'avait guère été plus considérable que celle des anglais. Elle était de sept à huit cents hommes tués, pris ou blessés, d'après le Journal tenu à l'armée; seulement de six cents soldats et de quarante officiers, au rapport de \ audreuil.

Mais jamais déroute n'avait été plus complète : elle fut d'autant plus irrépressible, qu'il n'y avait pas de

L E S II Ë R 0 S I) i: QUÉBE C 2 1 3

corps de réserve. Il eût été pourtant si facile de faire sortir cinq à six cents hommes de la ville, où ils étaient inutiles, puisque la bataille se livrait sous ses murs. Mais telle avait été la précipitation de l'attaque, qu'on n'avait pas même songé à la possibilité d'un échec. L'armée avait été saisie d'un affolement incroyable.

u Triste spectacle pour ceux qui regardaient des fenêtres de l'hôpital général, écrit M. de Foligné. Jamais je ne me serais imaginé que la perte d'un général pouvait causer une déroute que j'ose dire sans exemple. »

Les détachements de milices canadiennes , appelés dès le matin du saut Montmorency pour garder l'ouvrage à cornes, et qui se composaient des meilleurs coureurs des bois , avaient bondi comme des lions dans leurs cages en voyant l'armée taillée en pièces sans pouvoir lui porter secours.

Le tumulte et l'effarement augmentaient dans la place à mesure que les troupes s'y entassaient. Les derniers régiments étaient encore sur l'autre rive, celui de Royal -Roussil Ion même venait à peine de déboucher des rues du Palais, qu'un cri général retentit dans l'enceinte : « Il faut couper le pont de bateaux ! » De vieux officiers, tels que les capitaines de Montgav et de La Mothe, criaient tout haut au marquis de Yaudreuil que l'ouvrage à cornes allait être dans un instant pris d'assaut, le sabre à la main; que toute l'armée serait taillée en pièces sans merci, et que la seule chose qui pouvait la sauver était une capitulation immédiate et générale, livrant le Canada à l'Angleterre.

S'il fallait en croire Johnstone, l'unique témoin

qui ait laissé un récit circonstancié de cette scène, il aurait été le seul qui eût gardé son sang- froid et sa présence d'esprit. On a déjà vu comment, au début du siège, il avait voulu faussement s'attribuer le mérite d'avoir le premier indiqué à Lévis l'existence des gués de la rivière Montmorency. 11 prétend encore que c'est lui qui, dans cette dernière occasion, a empêché que le pont de bateaux ne fût coupé et que Vaudreuil ne signât sur-le-champ la capitulation. Son récit, quant au reste, paraît digne de foi et jette du jour sur les premières heures qui suivirent la bataille.

u Grâce, dit-il, au crédit dont je jouissais dans l'armée, à cause de l'estime et de la confiance que M. de Lévis et M. de Montcalm m'avaient toujours témoignées publiquement, j'allai trouver M. Hugon . chargé de livrer les laissez -passer dans l'ouvrage à cornes, et je le priai de m'accompagner au point. Nous y courûmes, et, sans demander qui avait donné l'ordre de le couper, nous renvoyâmes les soldats, dont les haches étaient déjà levées pour exécuter cel acte insensé et coupable.

« M. de N audreuil s'était enfermé dans une maison située dans l'ouvrage à cornes avec l'intendant el quelques autres personnes. Je soupçonnai qu'ils étaient occupés à rédiger les articles de la capitulation, et j'entrai dans la maison. Je n'eus que le temps de voir l'intendant, une plume à La main, écrivant sur une feuille de papier. M. de Vaudreuil me dit que je n'avais pas le droit d'assister aux délibérations. .le lui répondis qu'il avait raison, et je me retirai la rage dans le cœur. »

Johnstone était encore sons le cou]) de la rebuf-

fade qu'il venait de s'attirer, quand il vit s'approcher M. Dalquier. commandant le Béarn, vieil officier aussi loyal que brave , couvert de cicatrices apportées des champs de bataille. Johnstone s'emporta devant

lui contre ^ audreuil , et conjura Dalquier de ne point consentir à la honteuse capitulation qu'allait proposer ce gouverneur, laquelle, d'un trait déplume, ferait perdre à la France une colonie dont la conservation avait coûté tant de sang et de dépenses. Johnstone. ayant perdu son cheval, prit à pied le chemin de Beauport pour aller rejoindre Poulariés, resté dans le ravin. A peine avait-il fait trois ou quatre cents pas, qu'il vit venir cet officier au grand galop de son cheval. Il l'arrêta et lui répéta ce qu'il venait de dire à Dalquier. Poulariés répondit que, plutôt que de consentir à une capitulation, il aimerait mieux verser jusqu'à la dernière goutte de son sang. 11 dit ensuite à Johnstone daller prendre possession de sa maison, de s'y regarder comme chez lui et de s'\ rendre immédiatement pour y prendre quelque repus. Puis, piquant des deux, il partit comme un éclair pour l'ouvrage à cornes.

« Je continuai ma route, reprend le chevalier,, le cœur navré, à la pensée de mon ami bien-aimé, M. de Montcalm , l'esprit bouleversé , perdu dans un abîme de réflexions à la vue des changements que la Providence avait amenés dans l'espace de trois ou quatre heures. »

Rarement, en effet, un reviremenl de fortune avail été plus soudain et plus complet. La veille encore, tout faisait espérer une prochaine délivrance : la saison avancée, l'armée assiégeante découragée après plus

de deux mois de tentatives toujours repoussées, l'inaction d'Amherst sur le lac Champlain, les nouvelles rassurantes venues des Rapides. Et maintenant tout était perdu I les Anglais victorieux maîtres des hauteurs. Montcalm expirant dans les murs de Québec, l'armée française défaite, abattue, désorganisée, privée de son chef, n'ayant pas parmi les officiers supérieurs restés à sa tête un homme capable de le remplacer !

a \h '. monsieur, écrit Bougainville à Bourl arnaque, quelle journée cruelle, et qu'elle a détruit tout ce qui nous intéressait! Mon cœur est déchiré par tous ses endroits sensibles; le votre ne le sera pas moins. Nous serons heureux si la mauvaise saison qui s'avance sauve le pays d'une ruine totale ' ! »

Bougainville, dans cette lettre, cherche à excuser sa conduite et à rejeter sur autrui, selon ses propres termes, « la perte de la plus belle position du monde et presque de notre honneur. » C'était cependant sur lui avant tout autre que retombait la responsabilité de ce désastre. C'était lui qui, chargé de veiller jour et nuit, s'était le premier laissé surprendre. De son propre aveu, il fut averti à 8 heures du matin. Joannès affirme même qu'il le fut par les fuyardss et par conséquent plus tôt2. Quoi qu'il en soit, il savail <!<■> 8 heures, par la lettre de Yaudreuil, la descente des Anglais au Foulon. Il se mit immédiatement en marche: mais, au lieu de voler au secours de Montcalm, il s'arrêta à Sillery, où il se mit en tête de prendre d'assaut une maison en pierre où les Anglais

1 18 septembre.

- Mémoires sur la campagne île 1759.

^'étaient fortement retranchés. Il y sacrifia inutilement les braves volontaires de Duprat, dont plusieurs se firent tuer avec M. de Brignolet. Lieutenant de la Sarre. 11 y fut repoussé et continua à perdre un temps précieux. C'était au moment même où Montcalm , prêt à livrer bataille, s'écriait : « Est-il possible que Boudai mille n'entende pas cela:' »

Bougainville entendait distinctement la fusillade et le canon des deux armées, puisqu'il n'était qu'à une demi-lieue des plaines d'Abraham; mais l'aveuglement qui s'était emparé de lui depuis la veille le poursuivait encore, et il semblait cloué au sol. Ce ne fut que vers midi qu'il ouvrit les yeux en apprenant la perte de la bataille.

Yaudreuil faisait défiler l'armée, dont chaque corps alla reprendre ses positions au camp de Beauport. Dans le conseil de guerre convoqué au quartier général, les officiers supérieurs furent loin de montrer la fermeté que laisse entendre Johnstone. Ils furent tous unanimes à déclarer qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de retraiter à Jacques-Cartier. Le gouverneur et l'intendant déployèrent seuls quelque énergie. Ils étaient d'opinion de réunir les débris de l'armée au corps de Bougainville et de renouveler l'attaque en la combinant avec une sortie de la garnison. Vaudreuil expédia un courrier à Montcalm pour lui demander son avis. Le général mourant lui répondit qu'il n'y avait que le choix entre trois partis : renouveler le combat, retraiter à Jacques- Cartier, ou capituler; mais il ne voulut pas donner de décision entre ces trois partis.

« Si j'eusse attaqué, dit Vaudreuil, contre l'opinion

de tous les officiers principaux, je m'exposais à perdre la bataille et la colonie, vu leur mauvaise volonté. »

La retraite sur Jacques-Cartier fut donc décidée, mais tenue secrète jusqu'au moment du départ.

A [\ heures et demie du soir. A audreuil écrivit à Lé\is : « Nous venons d'avoir une très malheureuse affaire. Dès l'aurore, les ennemis ont surpris M. de A ergor, qui commandait à l'anse du Foulon. Ils se sont bien vite emparés des hauteurs. M. le marquis de Montcalm est arrivé avec le premier détachement. Je formais l'arrière -garde et faisais hâter le pas aux troupes de milice qui étaient sur ma route. J'avais fait prévenir M. de Bougainville , qui clans l'instant s'est mis en marche du cap Rouge avec les cinq compagnies des grenadiers , deux pièces de campagne , la cavalerie et tout ce qu'il y avait de meilleur. Quoique l'ennemi nous eût prévenus, sa position était très critique. Il ne nous fallait qu'attendre le moment de l'arrivée de M. de Bougainville, parce que. tandis que nous l'attaquerions avec toutes nos forces, il serait pris par les derrières ; mais le malheur nous en a voulu, au point que l'affaire s'est engagée avec beaucoup trop de vivacité. L'ennemi, qui était sur une éminence, nous a repoussés cl. malgré notre opiniâtreté, nous a contraints à faire notre retraite. Nous avons eu beaucoup de tués et de blessés. Le temps ne saurait me permettre de vous faire aucun détail à ce sujet; d'ailleurs, je n'en suis pas encore bien instruit. Ce qu'il y a de certain et de bien fâcheux, c'est (pic M. de Montcalm a reçu plusieurs blessures également dangereuses; on craint beaucoup pour lui. Personne ne désire plus que moi que ce ne soit rien.

LES HÉROS DE QUÉBEC -il!)

D'après cet événement, voici, monsieur, dans quelles circonstances nous nous trouvons réduits : i" Nous ne sommes pas en état de prendre notre revanche dès ce soir, notre armée est trop découragée, et nous ne saurions la ranimer. Si nous attendons à demain, l'ennemi sera retranché dans une position inattaquable. 2° Je ne puis ni ne consentirai jamais à capituler pour toute la colonie. 3° Notre retraite devient donc indispensable , d'autant mieux que nous y sommes forcés par nos propres subsistances. D'après toutes ces considérations, je pars dès ce soir avec les débris de l'armée pour aller prendre poste à Jacques -Cartier, où je vous prie, monsieur, de vouloir bien me venir joindre sitôt ma lettre reçue. Aous sentez qu'il est d'une très grande conséquence que vous fassiez toute la diligence possible. Je vous attendrai avec beaucoup d'impatience. »

Cette lettre de \audreuil est beaucoup plus calme qu'on serait porté à le croire , en lisant ce que disent ses ennemis sur l'état d'agitation et de trouble où il aurait été plongé. On remarque encore plus les égards et le ton de modération avec lesquels il parle de Montcalm, si peu d'heures après la défaite qu'il se croyait en droit de lui reprocher pour n'avoir pas suivi son avis.

Le défaut d'énergie de Vaudreuil ne se fit jamais autant sentir qu'après la défaite du i3 septembre. Sans doute qu'il avait raison de ne pas renouveler la bataille contre l'avis de ses principaux officiers; mais il n'était pas nécessaire de combattre immédiatement : l'objet essentiel était de conserver Québec. Il ne devait donc pas camper avant d'y avoir pourvu, d'autant

plus que sa position au delà du Saint- Charles était pour le moment sans danger. Les Anglais, épuisés de veilles et de fatigues, occupés à se retrancher, ne pouvaient songer à venir l'attaquer. Une pareille témérité les aurait exposés à perdre le fruit de leur victoire et l'espérance de prendre Québec, objet de leurs vœux. L'armée française avait encore plus besoin de repos. Une nuit de sommeil l'aurait ranimée et remise de sa consternation. La ville ne se serait pas réveillée avec le désespoir de se voir abandonnée, et l'on aurait pu prendre le temps de la ravitailler en y transportant les dix jours de vivres qui se trouvaient au camp de Beauport, et qui furent en partie perdus. Enfin, la retraite à Jacques-Cartier n'était nullement nécessaire. L'armée n'avait qu'à faire sa jonction avec Bougainville, qui se repliait sur Lorette, et à venir dresser ses tentes à Sainte -Foye, où, adossée à de grands bois, elle aurait été en peu de temps mise hors d'attaque derrière de bons retranchements1.

Elle eût été plus rapprochée de ses dépôts de vivres, dont le transport n'était pas plus difficile qu'avant la bataille. Yaudreuil, avec toutes ses forces réunies, aurait pu se tenir en continuelles communications avec Québec, que les Anglais n'étaient pas en étal d'investir. La saison avancée ne leur aurait pas permis de prolonger longtemps le siège, dont les opérations auraient pu être sans cesse arrêtées ou retardées par des attaques de jour et de nuit combinées avec des sorties de la garnison. Il est probable que

1 Le Journal tenu ;) l'armée, rédigé évidemment par un militaire de grande expérience, insiste sur ce projet de retraite, dont il démontre l'opportunité et les avantages.

ce fut l'opinion de Montcalm , jointe à celle de tous les chefs de corps ne suggérant d'autre plan de

retraite que celui de Jacques -Cartier, qui l'emporta sur toutes les autres considérations.

L no nuit sombre et froide succéda à la funeste journée du i3 septembre. Le silence régnait dans le camp des vainqueurs comme dans celui des vaincus. Seules les batteries de la pointe Lévis grondaient encore, lançant de temps à autre quelques projectiles qui rayaient d'un trait de feu le ciel bas et obscur. A 9 heures, l'armée se mit en marche sur une seule colonne, au milieu d'un profond silence. Les tentes restèrent dressées, et le soldat n'emporta avec lui que des munitions et quatre jours de vivres. Le « gouvernement » de Québec, avec six cents hommes de celui de Montréal . faisait l'avant- garde, suivi de la brigade de la Sarre, formée des cinq bataillons. Enfin l'artillerie et une partie des équipages , escortés par la garde du pont, fermaient la marche. Un officier de cavalerie, laissé dans le camp avec cent trente hommes, fit enclouer les canons restés dans les batteries, sauter un dépôt de poudre, couper les ponts et mettre le feu à la batterie flottante. La colonne s'allongea sur le chemin de Charlesbourg, où elle arriva à 3 heures du matin, et à 6 au village de Lorette . où elle fit halte. Une foule de miliciens affamés et découragés profitèrent de l'obscurité pour regagner leurs foyers. afin de veiller aux soins de leurs familles et de leurs récoltes , a peu inquiets . dit un contemporain . du maître auquel ils appartiendraient désormais1. »

1 Journal de Montcalm, rédigé par son secrétaire.

L'armée fit halte .vers midi à Saint- Augustin, et arriva à 5 heures du soir à la Pointe-aux- Trembles, où elle fut logée dans le village. Elle n'atteignit Jacques -Cartier que dans l'après-midi du 10, après avoir été retardée au passage de la rivière par les réparations qui se faisaient au pont.

Enfin, épuisée par quatorze lieues de marche1, et encore plus par l'abattement de la défaite, elle put prendre quelque repos et sécher ses vêtements , trempés de pluie , dans les maisons et les granges du voisinage.

Le dernier billet de Montcalm écrit par son secrétaire, à 10 heures du soir, avait été remis à Vaudreuil avant qu'il eût quitté le camp de Beau port. Le porteur de ce billet ne lui avait pas caché que le général était expirant. Montcalm avait été transporté dans la maison du docteur Arnoux, chirurgien du roi, lequel se trouvait alors à l'île aux Noix avec Bourlamaque. Son frère, le jeune Arnoux, chirurgien comme lui, fut appelé à sa place. 11 examina attentivement la plus grave des deux blessures; puis, hochant la télé, il regarda l'illustre patient.

« La blessure est mortelle? interrogea Montcalm.

— Oui, répondit Arnoux sans ambages.

— J'en suis content, répliqua Montcalm; combien ai-jc encore de temps à vivre?

— Pas vingt-qualre heures.

— Tant mieux! repartit le mourant; je ne verrai pas les Anglais dans Québec. »

Son fidèle aide de camp Marcel était accouru auprès

1 Par les détours que l'armée avait faits, car il if y a que dix Lieues de Québec à la rivière Jacques- Cartier.

de lui dès qu'il avait appris sa blessure. 11 s'établit à son chevet et ne le quitta plus.

C'est à Marcel que Montcalm confia ses dernières recommandations ; il le chargea d'écrire à Candiac et d'aller, à son retour en France, porter un suprême adieu à sa mère, à sa femme, à ses enfants. Au chevalier de Lévis. son meilleur ami. il légua ton- - papiers.

Quand M. de Ramezay, commandant de la garnison, vint lui demander des avis sur la défense de Québec, il le congédia en lui disant : « Je n'ai plus d'ordres ni de conseils à donner ; le temps qui me reste est très court, et j'ai à traiter des aiTaires bien plus importantes ! »

Cependant . à travers les ombres de la mort qui l'enveloppaient, il entrevit un dernier devoir public à remplir : celui d'implorer la clémence du vainqueur pour le peuple de colons dont la défense lui coûtait la vie. Il écrivit au successeur de A\olfe, le brigadier Townshend : « L'humanité des Anglais me tranquillise sur le sort des prisonniers français et sur celui des Canadiens. Ayez pour ceux-ci les sentiments qu'ils m'avaient inspirés. Qu'ils ne s'aperçoivent pas d'avoir changé de maître. Je fus leur père, soyez leur protecteur. »

L n instant après entra le vénérable évèque de Québec, dont la figure de mourant portait l'empreinte d'une douleur inexprimable. Il le prépara à la mort et lui administra les derniers sacrements, que le général reçut avec l'ardeur de sa foi méridionale. Mgr de Pontbriand ne voulut pas le quitter avant d'avoir reçu son dernier soupir. « Je meurs content, répéta de nou-

veau le général, car je laisse les affaires du roi, mon maître, entre de bonnes mains; j'ai toujours eu une haute opinion des talents de M. de Lévis. » Il rendit le dernier soupir le i4 septembre, à l'aube du jour. Il n'était âgé que de quarante-sept ans et six mois.

Du moment que Marcel lui eut fermé les yeux, il écriyit au chevalier de Lévis : « C'est avec un cœur pénétré de la plus vive douleur que j'ai l'honneur de vous donner avis de la perte que nous venons de faire de M. le marquis de Montcalm, ce matin à 5 heures. Je ne l'ai pas quitté un moment jusqu'à sa mort, et je crois que c'était ce que je pouvais faire de mieux, surtout après en avoir eu la permission de lui. C'était une marque d'attachement et de reconnaissance que je lui devais des bontés dont il m'a honoré et des services qu'il m'a rendus ; aussi ne les oublierai-je de ma vie. »

Telle était la confusion qui régnait dans Québec . qu'il fut impossible de trouver un ouvrier pour faire le cercueil de l'illustre général, « ^ oyant cet embarras, dit l'annaliste des Ursulines, notre contremaître, vieux Français du Dauphiné. connu dans nos traditions sous le nom de bonhomme Michel, ramassa à la haie quelques planches, et parvint à confectionner, en versant des larmes abondantes, une boite informe peu en rapport avec la précieuse dépouille qu'elle devait renfermer. » Le corps du brave soldat y fut déposé, et, à 9 heures du soir, le cortège funèbre se mit en marche vers l'église des Ursulines. traversant des rues jonchées de débris et de pans de murs renversés. Derrière le cercueil marchaient, mornes et silencieux, le commandant de la garnison avec ses officiers, suivis de plusieurs citoyens, auxquels se joignirent, à mesure

qu'ils avançaient, des gens du peuple, des femmes et des enfants. Aucun son de cloches, aucune salve d'artillerie, n'annonçaient les Funérailles d'un général. Les rares coups de canon qui éclataient lançaient des projectiles. La foule emplit l'église, dont les ténèbres n'étaient éclairées que par les cierges rangés autour des tréteaux sur lesquels la bière fut déposée. A droite , tout près de la grille de la chapelle conventuelle, une bombe avait défoncé le plancher et fait une excavation dans le sol : la cavité avait été agrandie et creusée en fosse.

Le curé de Québec, l'abbé Resche, assisté de deux chanoines de la cathédrale , entonna le chant du Libéra , auquel répondirent les assistants et le chœur des huit religieuses restées à la garde du monastère Puis le cercueil fut descendu dans la fosse. « Alors, dit la chronique du couvent, éclatèrent les pleurs et les sanglots; il semblait que la Nouvelle -France descendit dans la tombe avec la dépouille du général. » Ses ennemis le crurent; mais ils se trompaient. L'épée de la France venait seulement de passer dans une autre main. Les vaincus devaient se relever de ce désastre, en vaincre de plus grands et se frayer un nouvel avenir.

Le deuil régnait aussi dans le camp des vainqueurs. Sur la flotte, les pavillons avaient été mis en berne, et la sentinelle veillait, l'arme renversée, devant la cabine où reposait le corps inanimé de Wolfe. Parmi les blessés des deux partis transportés sur les vaisseaux gisait, frappé à mort, un des principaux officiers de l'armée française . le sage et intrépide Senezergues . trop oublié de l'histoire.

Lorsque, à la fin de la bataille, Townshend eut rejeté les Français jusqu'à la rivière Saint- Charles, il rappela ses régiments sur les plaines d'Abraham et les remit en ordre de bataille pour faire face à un autre ennemi qui , d'un moment à l'autre , pouvait tomber sur ses derrières. La cavalerie de la Rochebeaucour et les tètes de colonnes de Bougainville commençaient en effet à se montrer à l'horizon; mais elles se replièrent avant d'en venir aux mains, et disparurent derrière le rideau des bois. Dès que le commandant anglais se fut assuré que tout le corps de Bougainville battait en retraite, il fit commencer les travaux de retranchements. Avant la nuit, il avait déjà fait enlever du plateau toutes les broussailles et les touffes d'arbres, amener des pièces d'artillerie, tracer des routes, fortifier les maisons et armer de canons le moulin à vent de la cote Sainte -Geneviève.

Un grand nombre de blessés avaient été portés à l'hôpital général. « Nous étions, raconte la Mère de Saint-Ignace, témoin oculaire, au milieu des morts et des mourants qu'on nous amenait par centaines à la fois, dont plusieurs nous touchaient de très près. Il fallut ensevelir notre douleur et chercher à les placer.

« L'ennemi était maître de la campagne et à deux pas de notre maison; il semblait que nous eussions tout à appréhender... La nuit, qui approchait, redoubla nos inquiétudes. »

Vers minuit , de grands coups retentirent à la porte du monastère. Deux jeunes religieuses qui portaient des bouillons passaient près de la porte et vinrent l'ouvrir. Elles reculèrent de frayeur en se voyant en face d'une escouade de soldats anglais. Celui qui les

commandait paraissait un officier de haut grade. « Il entra sans escorte, continue la chronique de l'hôpital, et demanda à voir les trois supérieures qu'il savait être réunies ici. Les révérendes Mères se présentèrent avec une contenance calme et digne , mais non pas toutefois sans trahir quelque peu leur surprise au sujet de cette visite nocturne. « Rassurez-vous, mes- « dames, et veuillez aussi rassurer toutes vos sœurs; « vous ne serez inquiétées en aucune sorte, leur dit « avec courtoisie le brigadier général Townshend, car « c'était lui. Seulement, ajouta-t-il, afin de pouvoir « mieux vous protéger, je vais faire investir votre a maison. »

« Nos Mères n'eurent qu'à s'incliner et à subir leur sort. Aussitôt un détachement de deux cents hommes se rangea en ordre sous nos fenêtres. »

Avant l'aurore du i!\, le bruit se répandit dans Québec que l'armée avait abandonné le camp de Beauport. On ne voulut pas d'abord y croire, en apercevant aux clartés du soleil levant, — un beau soleil d'automne, — les tentes dressées, comme auparavant, le long de la côte. Mais, quand on se fut assuré que le camp était désert , la panique s'empara de toute la population et gagna jusqu'aux officiers de la garnison. Malheureusement le commandant de la place n'était pas à la hauteur du danger, « II ne savait pas seulement donner l'ordre, » dit le capitaine Pouchot. « La désolation fut entière, écrit Ramezay, le découragement universel et porté à l'excès ; les plaintes et les murmures contre l'armée qui nous abandonnait devinrent un cri public; je ne pus, dans un moment aussi critique, empêcher les négociants, tous -officiers

des milices de la ville, de s'assembler chez M. Daine. lieutenant général de police et maire de la ville; là ils prirent le parti de capituler et me présentèrent en conséquence une requête signée dudit sieur Daine et de tous les principaux citoyens. »

Ce qui surtout jetait l'épouvante dans la population, c'était l'irritation des Anglais depuis le massacre du fort William- Henry, les menaces qu'ils faisaient continuellement d'en tirer vengeance, les ravages commis dans les campagnes à la fin du siège , enfin les cruautés des rangers. C'était pour soustraire la ville à ces vengeances qu'à l'ouverture du siège, Montcalm et A audreuil s'étaient concertés pour rédiger les articles de la capitulation remise à Ramezay, le soir du i3. Une foule de familles qui, à l'approche des Anglais, s'étaient réfugiées des faubourgs dans l'intérieur des murs, avaient porté la population de la ville à six mille âmes, dont deux mille sept cents femmes et enfants, mille malades ou invalides à l'hôpital général, quinze cents miliciens ou marins et six cents hommes de l'armée régulière. Pour toute cette population déjà affamée depuis longtemps, il n'y avait que pour huit jours de vivres à demi -ration. Dans la soirée du 10, l'intendant n'avait pu faire passer dans la ville, faute de voitures, qu'une cinquantaine de quarts de farine sur le dépôt de provisions qui se trouvait au camp. Lorsque Ramezay envoya chercher ce qui en restait, il avait été pillé par les Indiens et par la population famélique du voisinage.

Ramezay convoqua un conseil de guerre, auquel assistèrent quatorze officiers de divers corps. Il communiqua les instructions du marquis de Yaudreuil le

L E S HÉ R 0 S D E Q l ' É B 1. I 2 .'. I

prévenant de ne pas attendre que la ville fût prise d'assaut, et de capituler dès qu'il manquerait de vivres. Le conseil se montra aussi déconcerté et abattu que les commandants de bataillons assemblés l'avantveille par Vaudreuil, et se prononça pour la capitulation. Lu seul, l'héroïque Jacquot de Fiedmont, commandant de l'artillerie de la ville , fut d'avis de réduire les rations et de résister jusqu'à la dernière extrémité. Cet officier s'était déjà distingué à Beauséjour en s'opposant à la capitulation proposée par Vergor, et avait été souvent remarqué par Montcalm.

Si, au moment du conseil de guerre, Ramezav était excusable de capituler, il ne l'était plus le lendemain ; car, avant la fin de cette journée, il avait reçu de Vaudreuil deux messages : l'un verbal, l'autre par écrit, l'assurant d'un prompt secours de vivres et de troupes. Ln officier d'ordonnance, le chevalier de Saint-Rome, était arrivé en même temps au cap Rouge, où il avait remis à Bougainville une lettre du gouverneur lui enjoignant de faire escorter de Saint-Augustin à Québec un convoi de soixante quarts de farine que cet officier y conduisait. « La cavalerie, mandait Vaudreuil, me paraît la troupe la plus convenable. L'objet le plus intéressant est maintenant d'empêcher la ville de manquer et de s'assurer de l'objet qui occupe les ennemis. » Le gouverneur insistait dans un post-scriptum : « Donnez tous moyens possibles à M. de Saint- Rome pour exécuter sa mission. »

Bougainville écrivit en même temps à Ramezav un billet dans lequel il lui indiquait plusieurs endroits dans la ville où il pourrait trouver des farines recelées par des particuliers.

Le commandant, résolu à capituler, ne communiqua à personne les lettres de Vaudreuil et de Bougain ville. Celui-ci avait exécuté avec promptitude les ordres du gouverneur. Malgré la pluie torrentielle qui tombait depuis deux jours, le capitaine de Belcour était entré dans Québec le matin du 17. A 1 heure après midi, ce jour-là, La Rochebeaucour écrivit de Gharlesbourg à Bougainville : « .le viens d'envoyer M. de Belcour, que vous connaissez très intelligent, à la ville, dire à M. de Ramezay que sûrement je lui porterai ce soir cent quintaux de biscuit. Belcour et moi avons bien reconnu le terrain et la position de l'ennemi , et certainement il ne nous empêchera pas d'entrer ce soir à marée basse. »

En sortant de Québec, l'intrépide Belcour, qui n'avait avec lui que trente cavaliers, alla prendre possession de l'ouvrage à cornes, d'où il canonna les détachements anglais qui venaient à sa portée.

Cependant se passait à Jacques- Cartier un é\é nement qui relevait les espérances : le chevalier de Lévis, arrivé de Montréal, prenait le commandement de l'armée. Il n'avait fait qu'une course de celte ville à Jacques- Cartier, où il avait trouvé le désastre plus grand encore qu'il ne l'avait craint. A son premier mot, on reconnut l'homme supérieur. Il s'étail l'ail indiquer, en arrivant, le quartier général où Vaudreuil s'entretenait avec les principaux officiers. « On n'abandonne pas dix lieues de pays pour une bataille perdue ! » leur dit-il. II blâma hautement la retraite sur Jacques- Cartier et ordonna une marche en avant. La joie de son arrivée fut immense. La confiance revint aux plus faibles, et Vaudreuil reprit toute l'énergie dont il était

susceptible. Le roseau avait trouvé l'appui du chêne, u Le grand nombre de fuyards que je commençais à rencontrer aux Trois-Rivières, écrit Lévis. me prépara sur le désordre où je trouverais l'armée.

« Je ne connais point d'exemple pareil. On avait généralement tout abandonné au camp de Beauport : tentes, marmites et tous les équipages.

« La situation où je trouvai l'armée, manquant de tout, ne me découragea pas. Sur ce que M. de Vaudreuil me dit que Québec n'était pas pris et qu'il y avait laissé une assez nombreuse garnison, je pris la résolution, pour réparer la faute qu'on y avait faite, d'engager M. de Vaudreuil à faire remarcher l'armée au secours de cette place. Je lui représentai que c'était le seul moyen pour empêcher L'évasion entière des Canadiens et des sauvages, qui se retiraient chez eux, et de ranimer en même temps le courage de tout le monde; qu'en marchant en avant nous ramasserions beaucoup de traîneurs ; que les habitants des environs de Québec rejoindraient l'armée ; que, par la connaissance que nous avions du pays, nous pourrions nous approcher fort près des ennemis ; que , si nous trouvions leur armée mal postée, nous pourrions l'attaquer, ou qu'au moins, en approchant (de la place), nous prolongerions le siège par le secours que nous ferions passer en hommes et en vivres ; que nous pourrions aussi l'évacuer et la brûler, quand nous ne pourrions plus la soutenir, afin qu'il ne restât aucune ressource aux ennemis pour s'y établir l'hiver. »

Lévis eut bien vite rétabli la discipline et communiqué son activité autour de lui. Dès 4 heures, le lendemain matin i3, l'armée était en marche, et Bou-

gainville en avait été prévenu. Depuis la journée du i3, celui-ci avait tâché de réparer par sa belle conduite ce qu'il avait eu à se reprocher dans les derniers événements. Pendant que l'armée battait en retraite, il avait proposé à Vaudreuil, qui l'avait approuvé, de garder sa position au cap Rouge et d'occuper Lorette pour se tenir en communication avec la ville. Le 17 au matin, le mauvais temps ayant rendu les chemins affreux et retardé le convoi de M. de Saint-Rome, il fit partir en avant ses cavaliers, avec des sacs de provisions posés en travers de leurs selles. Vaudreuil, qui l'en avait informé, lui écrivait le même jour : « J'apprends avec plaisir, par votre lettre, que la cavalerie est à Charlesbourg. J'approuve fort le projet que vous avez d'aller au camp avec sept ou huit cents hommes pour protéger le passage à Québec du biscuit qui est à Charlesbourg, et dont la cavalerie se chargera, et d'affecter beaucoup de vous montrer dans le camp, afin de donner à croire à l'ennemi que nous l'occupons.

« Je ne doute pas que vous n'ayez prévu à avoir de bons guides. Cependant je vous observe que vous pourriez faire votre route par Rourg-Ro\al. Nous ne manquerez pas sans doute de profiter du retour de votre cavalerie pour faire transporter tout ce qu'il sera possible de tirer des magasins ou du camp. » ^ Ramezay était informé de ces mouvements et des secours de toute espèce qui lui arrivaient; mais, au lieu d'en profiter pour relever le moral de la garnison, il ne chercha que des prétextes pour capituler au plus vite. Un grand nombre de soldats, profitant de ses dispositions, refusaient de combattre et mettaient

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bas les armes; d'autres désertaient à l'ennemi ou se

jetaient dans la campagne; certains officiers donnaient l'exemple de l'insubordination. Il y eut de violentes altercations, et le major de la ville, Joannès, s'emporta au point de frapper deux d'entre eux du plat de son épée.

Bien loin de partager les sentiments de Ramezay. le brave Fiedmond redoublait le feu de son artillerie. Pendant que les canons de la basse ville tiraient à t mie volée sur la pointe Lévis, les nouvelles batteries qu'il avait fait ériger du côté de la terre foudroyaient les ouvrages et le camp des Anglais. Ceux-ci avaient poussé leurs approches diycôté de la porte Saint-Louis, où ils avaient commencé une redoute dont Fiedmond retardait la construction en la faisant battre continuellement en brèche.

A 10 heures du matin. Ramezay ordonna à Joannès d'arborer sur les remparts le drapeau parlementaire et d'aller proposer la capitulation ; mais Joannès se révolta avec indignation contre cet ordre. « Je protestai, dit-il, devant tout le monde, de l'avis que j'avais donné au conseil de guerre , puisque les choses changeaient de face; et je proposai de faire par moi-même des recherches plus exactes pour trouver de la farine. On ne parla donc plus de capitulation jusqu'à \ heures du soir. »

Mais alors l'amiral Saunders, profitant du vent de nord-est qui soufflait depuis deux jours, avec des orages de pluie, fit avancer six de ses gros vaisseaux, qui vinrent s'embosser en face de la basse ville. La garde de tranchée des Anglais s'approchait en ce moment de la porte Saint -Jean pour débarrasser le

terrain des buissons et des abris qui pouvaient servir d'asile aux francs-tireurs. La ville crut à une attaque simultanée du côté de terre et de mer : on battit la générale. Fiedmondet Joannès proposèrent à Ramezay d'évacuer la basse ville, « séparée de la haute par des coupures, » et de renforcer celle-ci par les troupes qu'on y ferait monter. Mais cet officier, qui, au dire de Joannès, n'avait jamais vu la guerre que dans un bois et ignorait la façon de défendre une place, refusa de suivre cet avis. Il fit arborer le drapeau du côté de la rade et de la terre. « Je le fis arracher, continue Joannès, ne croyant pas qu'on eut changé d'avis; mais je reçus dans l'instant un ordre par écrit d'aller capituler, et le mémoire me fut remis en conséquence. » Joannès ne songea plus dès lors qu'à traîner les négociations en longueur et à faire surgir des difficultés, afin de donner aux secours annoncés le temps d'entrer en ville. « Je gagnai par là, dit-il, jusqu'à 11 heures du soir, que le général anglais me prescrivit pour avoir la réponse; je rentrai donc dans la ville et rendis compte à M. de Ramezay des difficultés que j'avais fait naître. » La Rochebeaucour chevauchait en ce moment avec sa cavalerie, à travers la pluie, le vent et l'obscurité, le long des battures de Beauport, et s'engageait dans le gué de la rivière Saint-Charles. Dans une demi- heure i! allait pénétrer dans la ville. Onze heures sonnaient. Ramezay, bien loin d'écouter les adjurations de Joannès, se hâta de lui donner un second ordre par écrit pour conclure la capitulation, et le renvoya au camp anglais. À peine était-il sorti de la porte Saint-Louis, que La Rochebeaucour entrait par la côte de la Canolerie, avec ses sacs de biscuit

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ruisselants d'eau. Ramezay, tout déconcerté, lui balbutia qu'il était trop tard, que Joannès était rendu auprès du général anglais pour conclure la capitulation. « Après lui avoir représenté, dit La Rochebeaucour, que certainement il allait avoir du secours, il m'a laissé entrevoir que si on lui refuse quelque article, il romprait tout, à condition que le lendemain vous lui enverriez de quatre à cinq cents hommes, chose qui peut être exécutée jusqu'à présent, quant a la communication. Je me chargerais, si vous vouliez, de les faire passer avec les vivres. »

Ramezay se débarrassa de la présence importune de La Rochebeaucour, en le berçant de promesses qu'il était décidé à ne pas remplir.

Joannès prolongea la négociation jusque dans la matinée du lendemain. Lévis était alors en marche avec toute l'armée. Il descendit de cheval à la Pointeaux-Trembles, pour écrire à Rougainville : « A ous ne devez pas douter de tous mes regrets de la perte que nous venons de faire (de M. de Montcalm) ; elle est des plus grandes. Je l'ai regretté comme mon général et mon ami. Il me laisse une besogne bien difficile à faire, et nos plus habiles en seraient embarrassés. Il faut faire pour le mieux. La position où nous trouverons les ennemis nous décidera pour le parti à prendre. »

Lévis venait d'écrire à Bourlamaque dans le même sens, en lui annonçant qu'il était en marche pour secourir Québec. Il le priait de cacher le désastre autant que possible et ménageait sa susceptibilité. L'île aux Noix, si bien défendue par Bourlamaque. ne l'inquiétait pas. Il comptait sur lui pour le secon-

der et l'aviser. Enfin il le priait de le tenir an courant de tout.

Le retour du beau temps, qui rendait la marche de l'armée plus facile; la présence de Lévis, qui avait le soin de se montrer d'un régiment à l'autre, faisant paraître sur sa figure martiale un air calme et confiant, avaient ramené dans les rangs la bonne humeur et l'entrain. On S3 rassurait sur le soit de Québec, dans la pensée que le commandant n'oserait agir sans de nouveaux ordres, puisque le gouverneur avait révoqué ses premières instructions et ordonné de tenir jusqu'à l'extrémité. L'armée marcha toute la journée du iS. Elle entrait le lendemain, au soleil couchant, à Saint-Augustin et se préparait à y passer la nuit, lorsque éclata l'incroyable nouvelle que Ramezay avait signé la capitulation. Le capitaine Daubrespy, de la garnison de Québec, expédié par lui, en remit les articles à Yaudreuil. I n cri d'indignation s'éleva dans toute l'armée, « II est inouï, écrit le général de Lévis, que l'on rende une place sans qu'elle soit ni attaquée ni investie. »

Bougainville, qui marchait à l'avant- garde, avait dépassé Charlesbourg le 18 au soir, et n'était plus qu'à trois quarts de lieue de Québec, prêt à s'y jeter avec six cents hommes d'élite, quand il apprit la fatale nouvelle : « Telle a été, dit-il avec amertume, la lin de la campagne du monde la plus belle jusqu'à ce moment. »

Townshend s'était montré très facile sur les termes de la capitulation, car sa position était très critique, et il voulait Québec à tout prix. 11 s'étonnait même de la bonne fortune qui lui en ouvrait les portes avant

qu'il eût tiré un seul coup de canon. La garnison obtint les honneurs de la guerre : elle devait sortir de la ville tambour battant, mèche allumée, avec deux pièces de campagne et douze coups à tirer; les soldats et les marins seraient transportés en France ; les citoyens ne seraient pas inquiétés pour avoir servi, et conserveraient leurs biens, leurs droits et leurs privilèges avec le libre exercice de la religion catholique. Les habitants des campagnes qui mettraient bas les armes auraient droit aux mêmes avantages1.

Le 18, avant le coucher du soleil, les portes de la cité furent ouvertes. Le général Townshend, avec son état -major, suivi de trois compagnies de grenadiers et d'un détachement de l'artillerie traînant une pièce de campagne sur laquelle flottait le drapeau britannique, traversa la haute ville et s'arrêta en face du château Saint-Louis. Le commandant de la place, qui l'y attendait, lui en remit les clefs. Les blancs uniformes de France s'alignèrent une dernière fois devant les portes et dénièrent en silence pour faire place aux sentinelles anglaises. In corps de marins, détaché de la flotte, sous le commandement du capitaine Palifer, prit possession de la basse ville. Des salves d'artillerie saluèrent le drapeau d'Angleterre, arboré à la fois sur le sommet de la côte de la montairne et sur la citadelle, d'où il ne devait plus descendre.

Restait le soin de garder cette conquête en passant l'hiver au milieu des ruines, privé de toute communication et à portée d'un ennemi actif et audacieux.

1 Public Record Office, Québec and Louisbourg, t. LXXXVIII,

Capitulation de Québec.

L'orgueilleux Townshend, impatient de retourner en Angleterre pour jouir d'un triomphe que d'autres avaient plus mérité que lui, confia cette difficile tâche au brigadier James Murray. Les neuf régiments de la ligne, avec l'artillerie et une compagnie de rangers, formant un effectif de sept mille trois cent treize hommes, restèrent sous ses ordres. Les autres compagnies de rangers , avec les grenadiers de Louisbourg et les marins, se préparèrent à remonter sur la flotte. Le major Elliot, avec un corps de cinq cents hommes, alla déloger les Français de l'ouvrage à cornes et y laissa une forte garnison. En attendant qu'un nombre suffisant de maisons fût réparé pour servir de casernes, les troupes vinrent camper sous les murs de la ville, j

Le 21 septembre, Murray lança une proclamation annonçant qu'il était permis aux habitants des environs de Québec de rentrer dans la paisible possession de leurs biens et de vaquer librement à leurs affaires. « Mais, dit Foligné, quels biens veut-il que nos habitants aillent occuper, après les ravages qu'il a fait commettre, brûler leurs maisons, emmener les bestiaux et piller les meubles? C'est à partir de ce jour qu'on vit sortir du fond des bois nos pauvres femmes, traînant après elles leurs petits enfants mangés des mouches, sans bardes, criant la faim. Quel coup de poignard pour de pauvres mères qui ne savent si elles ont des maris et où elles les prendront, et quelle assistance elles donneront à leurs pauvres enfants à l'entrée d'une saison pendant laquelle elles ont de la peine à se garantir, lorsqu'elles sont arrangées dans leurs ménages ! les sièges de Jérusalem et de Sam a-

rie ne représentent rien de plus affreux. » Il n'y eut cependant que les familles des environs immédiats de Québec qui. n'ayant pas le moyen d'aller chercher un asile ailleurs, firent la paix avec les Anglais. A l'exception de ces infortunés , qui n'avaient plus qu'à choisir entre la mort et la soumission , les Canadiens en masse s'obstinèrent à vouloir combattre, à rester attachés à cette France qui ne songeait plus à eux. On ne trouve pas dans l'antiquité d'exemple d'une fidélité plus touchante . ni d'un courage plus persévérant.

Dans les derniers jours d'octobre , le canon des remparts répondit au salut de la flotte qui appareillait pour l'Angleterre. Le Royal-William emportait à son bord les restes embaumés du général Wolfe.

Peu de jours auparavant, le capitaine Marcel, au moment de partir pour la France avec la garnison prisonnière, était allé dire un dernier adieu, dans l'église des Ursulines, aux restes de son général, qui. lui, ne devait plus revoir le beau ciel de Provence, ni ses plantations d'oliviers, ni son moulin à huile, ni les hôtes tant aimés de Candiac î

En Angleterre , la nouvelle du succès de Y\ olfe eut l'air d'avoir été préparée comme un coup de théâtre. La lettre désespérée qu'il avait adressée à Pitt, peu de jours avant sa mort, venait d'être publiée et causait un désappointement universel.

« Puisque le général doutait, disait-on, le public avait raison de désespérer. »

Trois jours après, on apprit du même coup la défaite de Montcalm , la mort de W olfe et la chute de Québec.

« Les incidents d'un drame, dit Horace A\ alpole ,

n'auraient pu être conduits avec plus d'art pour faire passer un auditoire de l'abattement à une soudaine exultation. On désespérait, on triomphait, on pleurait, car W olfe était tombé à l'heure de la victoire. »

Le jeune héros fut porté aux nues. Toute la surface du royaume parut en feu sous les clartés des illuminations. Un seul endroit, Blackheath, demeura obscur et silencieux; car là une mère, veuve depuis peu , pleurait la mort du meilleur des fils. Ses concitoyens, respectant sa douleur, s'abstinrent de toute réjouissance publique, Lady Montagu écrivait à la comtesse de Bute :

a II faut regretter le général Wolfe, non le plaindre. Je suis de votre sentiment : on ne doit avoir de compassion que pour sa mère et pour sa fiancée. »

Le grand ministre qui avait deviné le génie du héros de Québec fit son panégyrique dans la Chambre des communes, et la reconnaissance du peuple anglais lui a élevé un monument dans l'abbaye de Westminster.

La France de Louis XV se hâta d'oublier la mémoire de Montcalm, qui lui pesait comme un remords. La France d'Amérique s'en est toujours souvenue. Elle a oublié ses fautes, pour ne se rappeler que ses vertus et son héroïsme. Le nom de Montcalm est inscrit sur ses monuments et ses places publiques. L'histoire et la poésie se sont donné la main pour célébrer sa gloire, devenue un héritage national. Le mausolée élevé sur son tombeau , un siècle après sa mort, n'est pas moins honoré que celui de Wolfe à W fstminster.

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