L E S II ÉROS DE Q V É B E C
l'impression singulière que lui avait laissée la vue du général. « Je me rappelle très-bien, disait-il, l'attitude de Montcalm avant le combat. 11 montait un cheval brun ou noir, au front de nos lignes, tenant haut son épée comme pour nous exciter à faire notre devoir. Il portait un uniforme à larges manches, dont l'une, rejetée de l'arme qu'il tenait, découvrait le linge blanc de sa manchette.
Il était 10 heures. Les nuages s'étaient dissipés, et le soleil, éclairant la plaine de tout son éclat, faisait briller devant les Français les baïonnettes, les sabres, les uniformes garance des Anglais, les tartans des Highlanders. Wolfe, qu'on eut dit présent partout, reconnaissable à sa haute taille, marchait à la tète de ses régiments, qu'il avait fait avancer jusqu'au bord du ravin. Personne mieux que lui ne comprenait Ja position dangereuse où il se trouvait. Quelques coups de fusil entendus du côté de Sillery lui faisaient penser que Bougainville s'avançait et serait bientôt sur ses derrières. Si le général français retardait l'attaque pour combiner son mouvement avec celui du colonel, il sentait que sa position était presque désespérée. Mais la fortune qui avait si bien favorisé le coup d'audace qu'il venait d'accomplir lui donnait foi dans le triomphe. Il passait devant ses régiments en montrant l'ennemi de son épée, haranguant ses soldats d'un air inspiré, leur disant que pour eux c'était la victoire ou la mort, car la retraite était impossible.
Montcalm fît sonner la charge. Son armée s'ébranla en front de bandière , poussant le cri de guerre à la façon des anciens. Elle s'avança avec rapidité-, recueillant sur son passage les pelotons de tirailleurs qui
n'avaient pas en le temps de rentrer dans les rangs, ce qui occasionna un premier flottement. Elle ne fut pas rendue au fond du ravin, que les lignes rompues par les difficultés du sol firent croire aux Anglais que l'attaque se faisait en colonnes irrégulières.
Les régiments essayèrent de se reformer en gravissant la montée et firent halte, à une demi-portée de fusil. Dans l'instant de silence qui suivit, on n'entendit que les cris de commandements répétés sur tout le front de l'armée . puis une décharge générale par les trois rangs à la fois , sans qu'on eût le soin de réserver de coups pour entretenir le feu. Cette première décharge, faite à distance et avec précipitation, produisit peu d'effet. Les Canadiens, rangés presque tous sur la seconde ligne , se couchèrent à terre pour recharger, selon leur coutume, et causèrent ainsi quelque confusion. Les Anglais, à qui leur commandant avait ordonné de mettre deux balles dans leur fusil , s'approchèrent avant de tirer, et, de la hauteur d'où ils dominaient, répondirent par un feu bien dirigé, qui décima le premier rang et le fit osciller. Le centre anglais surtout, dont la décharge instantanée résonna « comme un coup de canon », fit d'affreuses trouées dans les régiments. Un nuage de fumée enveloppa les deux armées, qui continuèrent à marcher de l'avant. Le combat fut court, mais d'une extrême vivacité. Les deux braves commandants de la Sarre et de Guyenne, Senezergues et Fontbonne, furent tués en ce moment, ainsi que le second commandant de la droite, M. de Saint-Ours. Le lieutenant-colonel de Languedoc, Privât, fut blessé dangereusement. L'aide-major Malartic eut deux chevaux tués sous lui.
Du côté des Anglais, le colonel Carleton reçut une blessure à la tète, le brigadier Monckton une balle au travers du corps. Pendant que Montcalm courait d'un point à l'autre pour raffermir ses bataillons ébranlés. AN olfe dirigeait l'attaque en personne à la droite de son armée. Lne balle l'avait atteint au poignet, et il s'était fait un bandage avec son mouchoir. Il marchait en avant des grenadiers et leur donnait l'ordre de charger, lorsqu'une seconde balle le frappa dangereusement. Mais, fidèle à l'axiome qu'il répétait souvent : « Tant qu'on peut marcher et tenir ses armes, c'est une honte de reculer, » il continua d'avancer. Son brillant uniforme le signalait aux francs-tireurs canadiens cachés dans les buissons, d'où montaient des flocons de fumée. Une troisième balle le frappa en pleine poitrine. Il chancela, et, voyant qu'il perdait connaissance, il dit à un officier d'artillerie qui se trouvait près de lui : « Soutenez- moi , il ne faut pas que mes braves soldats me voient tomber. » Le lieutenant Brown, du corps des grenadiers, le grenadier Henderson et un autre soldat accoururent , le prirent dans leurs bras et l'emportèrent en arrière du champ de bataille. A sa demande, ils le déposèrent sur le gazon, clans un pli du terrain. Ln des officiers voulut aller chercher un chirurgien. « C'est inutile, soupira le général; c'en est fait de moi. » Il paraissait sans connaissance , lorsqu'un de ceux qui l'assistaient cria :
« Ils fuient ! ils fuient !
— Qui fuit? demanda vivement W olfe, comme s'il se réveillait d'un profond sommeil.
— Les ennemis, répondit l'officier; ils cèdent de tous côtés. \i)
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\\ olfe reprit : -
« Que l'un de vous coure vite dire au colonel Burton de descendre en toute hâte avec son régiment vers la rivière Saint-Charles et de s'emparer du pont, pour couper la retraite aux fuyards. »
11 se tourna sur le côté, murmura tout bas : « Dieu soit loué! je meurs en paix, » et il expira.
Les dernières décharges des deux armées s'étaient faites presque à bout portant. A\ olfe avait communiqué son impétuosité à ses troupes. La charge à la baïonnette commandée par lui au moment où il tomba avait fait plier le centre et faire volte-face à toute l'armée française; mais « la déroute ne fut totale que parmi les troupes réglées. Les Canadiens, accoutumés à reculer à la manière des anciens Parthes, et à retourner ensuite à l'ennemi avec plus de confiance qu'auparavant, se rallièrent en quelques endroits », principalement dans le petit bois de la droite, où ils tinrent en échec une partie des régiments anglais.
La masse des fuyards, n'écoutant ni le général ni les officiers, se précipita dans la vallée pour regagner l'ouvrage à cornes; le reste s'enfuit vers la ville. Montcalm; entraîné par ce torrent, cherchait à rallier quelques compagnies en face de la porte Saint-Louis, quand il reçut deux blessures coup sur coup : une à la cuisse, l'autre dans l'aine. Son secrétaire était occupé, à quelques pas de lui, à sauver une des pièces d'artillerie.
« Je vis, dit-il, arriver M. le marquis de Montcalm à cheval, soutenu par trois soldais, .rentrai avec lui dans la ville, où le chevalier de Bernetz me donna quelques ordres que je courus exécuter sur le rempart. »
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La foule, qui s'y était portée pour voir l'issue du combat, en descendait et se pressait dans la rue Saint- Louis. Quelques femmes, le voyant passer, pâle et inondé de sang, s'écrièrent en pleurant :
« 0 mon Dieu ! mon Dieu ! le marquis est tué !
— Ce n'est rien, ce n'est rien, répondit le général mourant en se tournant vers elles; ne vous affligez pas pour moi, mes bonnes amies. »
\ audreuil était arrivé près des hauteurs au moment de la déroule. Il avait vainement cherché à rallier les régiments ; sa voix s'était perdue dans le tumulte de la fuite. Lne partie des Canadiens, plus dociles à sa parole, étaient retournés sur leurs pas et couraient au secours des braves miliciens, qui défendaient le terrain avec le courage du désespoir dans le bois du chemin de Sainte- Foye et dans quelques taillis plus rapprochés de la porte Saint- Jean.
Les sauvages, suivant leur instinct d'oiseaux de proie, s'étaient retirés à l'écart au commencement de la mêlée et attendaient le moment de se répandre sur le champ de bataille pour scalper et dépouiller les morts et les blessés. Townshend, à qui le commandement était dévolu, ne profita pas de la victoire autant qu'il l'aurait pu, car il lui eût été facile de s'emparer des portes et de pénétrer dans la ville au milieu de la confusion générale. Murray était retenu sur la gauche par l'opiniâtreté des Canadiens. Au moment de la déroute, les Highlanders qu'il commandait s'étaient élancés les premiers, la claymore à la main, en poussant leur farouche cri de guerre. Ils avaient tout fait fuir devant eux, et s'étaient avancés jusqu'à l'orée du bois ; mais là ils avaient été arrêtés par un feu de
mousqueterie aussi bien nourri qu'habilement dirige. Après d'inutiles efforts pour en déloger les Canadiens, les Highlanders avaient été forcés de battre en retraite pour aller se reformer sur le chemin Saint-Louis. Murray les fit ensuite descendre plus à l'ouest, jusqu'au bord du coteau Sainte-Geneviève, afin de prendre le bois à revers et chasser en même temps du penchant de la côte des bandes de francs-tireurs canadiens qui en défendaient la descente.
« Ils tuèrent ou blessèrent un grand nombre de nos hommes, dit le lieutenant Fraser, et nous forcèrent de retraiter un peu pins loin pour refaire nos rangs. »
Murray les ramena pour la troisième fois à l'attaque, mais renforcés à droite et à gauche du régiment d'Anstruther et du second bataillon du Royal -Américain. Une nouvelle lutte s'engagea et fut soutenue « avec une ardeur et un acharnement incroyables », au dire du chevalier Johnstone, témoin de cette lutte héroïque. « Quand ils fuient écrasés par le nombre, ils disputèrent pied à pied le terrain depuis le sommet jusqu'au bas des hauteurs. »
\u milieu de la vallée s'élevait la boulangerie de l'armée, entourée de quelques maisons. Les Canadiens' s'y rallièrent une dernière fois et arrêtèrent encore assez longtemps les trois régiments ennemis. « Ce fut là et autour du bois, rapporte Fraser, que notre régiment souffrit davantage. » Le chevalier Johnstone, qui a raconté en détail ce brillant lait d'armes, dit que ces infortunés héros se firent presque tous tuer sur place, mais qu'ils sauvèrent un grand nombre de fugitifs et donnèrent le temps
à l'armée française de se réfugier dans l'ouvrage à
cornes
1 « Si M. le marquis de Lévis y eût commandé en chef au Canada), les Anglais ne l'auraient pas pris. Ce général eût porté, après que les Anglais eurent abandonné le camp du Saut, la majeure partie de ses forces sur les hauteurs de Québec, et aurait éclairé de très prés leurs mouvements dans cette partie; s'il eût été à l'armée le 13 septembre 17c9. il se serait opposé à ce que nous attaquassions : il y avait dix à parier contre un que l'armée attaquante serait battue, étant obligée de descendre des hauteurs qu'elle occupait , de traverser un chemin creux qui séparait les deux armées: et, supposé qu'il y eût nécessité d'attaquer, il fallait faire des dispositions, former trois colonnes avec les cinq bataillons, placer les Canadiens dans les intervalles et les laisser tirer et marcher suivant leur usage; je suis persuadé que nous aurions été vainqueurs. La bataille du 28 avril suivant le prouve. Nous aurions encore pu attaquer le 14 septembre les Anglais, qui, ayant perdu leur général, étaient au moins aussi embarrassés que nous. » (Journal de Malarlir. p. 368.)