LA MONTAGNE
La montagne qui cache le trésor. — Le feu est en germe dans la libation obscure; cette
(1) Cf. le pays des Cimmériens au chant XI de l'Odyssée.
idée où nous avons trouvé l'explication de la conception du trésor mythique nous donnera de même le sens vrai de la montagne. Nous avons vu en effet dans le Nibelungenlied que le trésor des Nibelungen était caché dans une montagne; des idées analogues ne sont pas rares dans la mythologie germanique ; on peut en rapprocher particulièrement le Granatenberg des contes de Grimm .
La montagne de Vénus. — On sait que, dans la légende de Tannhaeuser, Vénus habite le Vénusberg ou montagne de Vénus ; cette montagne n'est évidemment pas une montagne réelle; il est facile d'en juger par cette circonstance que Vénus réside non pas sur la montagne, mais dans la montagne, et que Tannhaeuser n'y monte pas, mais y descend. La déesse et son amant y sont donc cachés comme le trésor dans la légende rapportée au paragraphe précé- ! dent.
Pour expliquer rationnellement cette conception étrange, il faut admettre qu'il s'agit de cavernes, de souterrains existant au flanc de la montagne ; on pourrait alors en rapprocher la célèbre grotte de Calypso dans V Odyssée : mais
cette comparaison n'est pas suffisante, ou du moins elle a besoin elle-même d'être expliquée : la caverne, en effet, cache d'habitude d'après l'imagination populaire, des esprits malfaisants, des gnomes, des nains hideux et méchants; ony voit parfois l'entrée de l'enfer, et toutes ces fables peuvent, s'expliquer aussi par la terreur instinctive qu'inspirent les ténèbres. L'idée du trésor contenu dans les flancs d'une montagne peut encore à la rigueur se justifier par la découverte possible de richesses naturelles ou de trésors enfouis par les hommes dans des conditions analogues. Mais comment admettre que la superstition populaire ait été guidée par des considérations semblables quand elle a fait des cavernes souterraines, un séjour de délices, le palais même de l'amour ? Il faut bien admettre que cette montagne n'est pas plus une montagne que la pantoufle de verre de Cendrillon n'est une chaussure (se rappeler d'ailleurs le détail fréquent dans les contes populaires, delà montagne de verre qui renferme l'héro'ine ou le héros ou le château enchanté). Son principal caractère, et celui qui nous révélera sa signification véritable, n'est pas tant d'être élevé que
de constituer un lieu obscur et difficilement accessible.
La montagne qui cache le trésor, ainsi que le Vénusberg, dérivent des obstacles mythiques. Ils sont inviolables et inaccessibles à quiconque n'est pas le héros prédestiné qui doit délivrer la princesse, s'emparer du trésor, etc. Si nous nous reportons à la phraséologie liturgique qui nous a donné la clef des énigmes analogues, la montagne est une conception analogue à celle de l'enfer ; c'est une forme métaphorique de la libation obscure qui contieht pourtant en germe le feu sacré (le trésor, ou la princesse endormie ou captive, c'est-à-dire apte à être réveillée, rendue brillante, vivante, par l'arrivée du héros). Le retour à la lumière du trésor, du héros ou deThéroïne constitue une d'alternance de séjour analogue à celle de Proserpine ou les Diosciires ■ dans la mythologie grecque; ce qui contribue à nous prouver l'identité de notre montagne avec l'enfer. Le feu est représenté successivement à , l'état obscur (en germe dans la libation obscure) et à l'état brillant : c'est ainsi que Tannhseuser est tantôt invisible, caché dans la montagne et tantôt visible quand il en est sorti. Au point de
vue chrétien, il est tantôt en état de péché,tantôt en état de grâce ou tout au moins de repentir.
Sur terre ; la forêt
La forêt a, elle aussi, pour principal caractère d'être obscure et inaccessible. Les contes populaires nous disent que le jour n'y pénètre jamais et que quiconque y entre s'y égare. D'ailleurs elle est fréquentée uniquement par des êtres mythiques : nains, géants, démons, animaux monstrueux, etc. Nous avons vu qu'il en est ainsi dans la légende de Ràma, qui, déchu de sa puissance et de sa splendeur, se retire dans la forêt pour y vivre en ascète. De même Sigfried, d'après la légende allemande (Thidrekssaga et Seyfridslied) est élevé auprès d'une forêt, et le forgeron avec lequel il vit, l'envoie dans la forêt pour s'en débarrasser. C'est dans cette forêt que Sigfried accomplir ses premiers exploits, qu'il tue le dragon Regin et nombre d'autres animaux monstrueux ; c'est encore dans la forêt qu'il trouve la vierge Brunehilde endormie au milieu d'un cercle de flammes. Enfin, c'est dans la
forêt qu'il meurt. La forêt est ainsi le théâtre de tous ses exploits; c'est en elle qu'il se manifeste et qu'il triomphe des obstacles. La forêt symbolise donc encore l'existence amoindrie, obscurcie du héros-feu, dans sa jeunesse, dans les périls qui le menacent et au moment de sa mort. C'est pour cela que, dans les poèmes de l'Inde, le héros, déchu de la puissance royale, occupe toujours comme résidence un ermitage dans la forêt (Râmâyana et Mâhabhârata). La forêt est elle aussi, une représentation de la libation obscure qui recouvre le feu avant qu'il ne se soit complètement manifesté.
L'eau
Nous avons rencontré plusieurs fois au cours des légendes que nous avons étudiées, la mer, la rivière, la source. Nous pouvons rappeler tout d'abord un détail relatif à l'origine du trésor fabuleux : il était primitivement au pouvoir des êtres mythiques qui habitent les eaux, que ce soient les ondines du Rhin, ou le démon Andvari caché dans une cascade sous la forme d'un brochet; mais d'autres traits.
analogues, ont rapport au héros lui-même. C'est ainsi que dès son enfance , d'après une tradition que nous avons rapportée, Sigfried est placé dans un vase de verre et confié aux eaux du Rhin ; nous avons déjà eu l'occasion de comparer rApâm-nâpât védique, ou le fils des eaux : cette forme de la légende, d'ailleurs assez fréquente dans la mythologie, est, ce semble, de même ordre. Dans le Nibelungenlied, c'est par eau que Gunther et Siegfried se transportent dans le royaume de Brunehilde ; c'est par eau encore que Sigfried transporte le fameux trésor, confié de nouveau pour un temps à l'élément où il est né. Enfin, Lohengrin arrive dans le pays d'Eisa après avoir traversé la vaste mer, traîné par un cygne. On peut en rapprocher les longues pérégrinations par mer, d'Ulysse dans Y Odyssée. Nous avons vu d'ailleurs que Sigfried, dans la légende allemande, meurt au bord d'une source.
D'après ces données d'origine différente, il nous sera possible de déterminer le rôle exact de l'élément liquide dans le mythe. Tout d'abord l'eau est habitée par des êtres fantastiques tels que les naïades ou les ondines de la mytho-
logie allemande, les nymphes et les sirènes de la mythologie grecque, etc. Les légendes germaniques reproduisent très fréquemment la fable du bel Hylas entraîné au fond des eaux par des nymphes amoureuses de sa beauté. Nous avons là une idée toute voisine de celle dont est créée la légende de Tannhseuser. Ces divinités des eaux sont toutes voisines des Apsaras de la mythologie sanscrite, qui jouent, elles aussi, souvent le rôle de séductrices. Il y a là, tout au moins une coïncidence curieuse. Mais les Apsaras sont en outre les servantes d'Indra. Ce sont elles qui lui versent l'ambroisie, et nous y avons vu des personnifications de l'ambroisie ellemême, c'est-à-dire de la libation.
Quant au nain Andvari de la légende allemande, il a pour principal caractère d'être le possesseur du trésor merveilleux. Il n'a pas d'autre personnalité que celle des nains possesseurs de trésors ; nous remarqueerons cependant que le démon des eaux, caché sous la forme d'un poisson, est fréquent dans la mythologie populaire allemande. Il accompagne presque toujours le trésor enfoui sous les eaux. Nous avons expliqué déjà cette donnée; elle dérive de
l'idée du feu en germe dans l'élément liquide qui va s'enflammer .
Enfin le héros est souvent représenté comme porté sur les eaux, à la façon de Sigfried, de Lohengrin et d'Ulysse, parce que le feu sacré apparaît au-dessus de la nappe liquide qui l'entretient et qui semble le supporter.
C'est encore par une considération analogue qu'il faut expliquer la mort de Sigfried au bord d'une source ; étant comme Agni « le nls des eaux », il revient mourir auprès de l'élément liquide qui l'a porté lors de sa naissance : la libation qui contenait en germe le feu prêt à briller, semble de même le recevoir dans son sein lorsqu'il s'éteint.