LIVRE SEPTIEME
fibre ; je donne une once d'or pour chaqne cri que vous arracherez à sa lente agonie!... »
Les bourreaux redoublèrent leur infernal office. Le second doigt de la main gauche fut haché. Jacques souleva sa main sanglante : « Mon Dieu , » dit-il , « aux premiers temps de ma ferveur, je célébrais vos louanges sept fois par jour; accueillez, en expiation de mon apostasie, le sacrifice des sept doigts que je viens de perdre ! »
Quand le troisième doigt de la main gauche sauta sous le couperet, le martyr ajouta : « Le Christ s*est soumis à la circoncision huit jours après sa naissance ; il subit cette cérémonie symbolique pour nous rappeler qu'il faut nous retrancher de la société des impies : faites, Seigneur, que le nombre des huit doigts qui sont retranchés de mon misérable corps, soit aussi le symbole de ma séparation d'avec les impies! »
Son quatrième doigt de la main gauche tomba, et il dit: « Ce fut vers la neuvième heure que, selon la tradition , Notre- Seigneur Jésus-Christ rendit l'esprit sur la croix ; dans la douleur que me cause cette neuvième mutilation , je fais pénitence des souillures de ma vie, et je rends témoignage à votre miséricorde qui me donne la force d'endurer une souffrance passagère pour mériter d'être absous par votre éternelle justice ! »>
A la chute du dernier doigt, il se tourna vers le roi Varann et lui dit : « La loi donnée au peuple de Dieu sur le mont Sinaï contenait dix préceptes, et la dixième lettre de l'alphabet est la première du nom sacré de Jésus.»
Tous les assistants frissonnaient d'admiration pour le martyr et d'horreur pour son étrange supplice. Le roi seul, aveuglé par le dépit, demeurait insensible à l'effusion d'un sang si généreux. Les ministres de sa cruauté commençaient à trembler devant une victime qui tirait évidemment sa force d'un pou-
voir surnaturel et redoutable : « Nous avons peur de cet homme, » s'écrièrent-ils, « car il est protégé par le maître de la vie. Tous les coupables hurlent sous le fer qui les déchire; et nous ne croyons pas que l'innocence elle-même puisse résister, sans gémir, à la dixième partie du mal que nous venons de faire à Jacques de Beth-Lapéta. Seigneur-roi, cet homme privé de ses mains nous épouvante plus qu'un glaive à deux tranchants suspendu par un cheveu sur nos tètes ! Ne crains-tu pas toi-même que ce ne soit un dieu de la Perse, qui nous éprouve par des prestiges? Nous croyons trancher de la chair, des nerfs et des os, qui sait si nous n'agissons pas sur un fantôme moqueur? Es- tu bien sûr de tenir en ton pouvoir le véritable Jacques de Belh-Lapéta?...
— « Aiguisez les haches et les glaives ! » cria de nouveau le roi Varann. « Si cet homme n'est qu'un spectre ou un magicien , que ses prestiges s'évanouissent , et que celui qui le protège me foudroie , s*il le peut, à la face du Soleil que j'adore et à qui, par ma volonté souveraine, vous offrez ce sacrifice!
— «Je te remercie, seigneur-roi,» reprit Jacques; « je n'avais qu'une crainte : celle de ne pas verser pour le seul Dieu vivant tout le sang de mes veines! Tu as mis la main au soc de la charrue , ne regarde pas en arrière : laboure-moi comme un champ ; tu verras fleurir dans chaque sillon creusé par le fer, un témoignage nouveau de la toute-puissance de mon Dieu! I
— ft Sois labouré comme un champ maudit ! » s'écria le roi, « Tu te grandis comme un cèdre, dans l'orgueil de tes prestiges : et moi je veux te voir fauché comme une racine impure, que mon pas royal ne doit plus heurter sur sa route. — Moissonneurs de mes colères , arrachez cette herbe flétrie ! Ouvriers de ma justice , mettez la hache au pied de l'arbre ! . . . »
Et comme les équarrisseurs de chair humaine hésitaient à confîj^uer leur œuvre, Jacques se mit à les encourager : « Pourquoi, » leur dit-il, « retardez-^vous ma délivrance de ce corps déjà mort au sentiment de la douleur? Pourquoi retenir mon
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âme captive dans sa prison passagère, après que vous avez tranché ses premiers liens? Hàtez-vous donc d'abattre les dernières barrières qui me séparent de la liberté : chaque issue nouvelle que vous allez ouvrir au sang qui me reste, est une porte par laquelle s'enfuit un des ennemis de mon salut. Vous avez haché ces mains qui s'étaient souillées en offrant de l'encens aux faux dieux : hachez maintenant ces pieds qui se sont détournés du chemin de l'innocence baptismale; arrachez de ma poitrine ce cœur qui avait trahi sa foi! Vous n'êtes point mes bourreaux , vous êtes les ouvriers d'un juste châtiment , vous me donnez le second baptême que j'avais désiré, et mon dernier souffle de vie s'exhalera pour vous bénir!... »
Le roi Varann ne se possédait plus; debout sur son trône, il s'agitait dans le paroxisme d'une fureur voisine de la démence. « Hachez, hachez , » criait-il , « faites dévorer aux pourceaux les débris palpitants de ce misérable! Qu'il ait pour tombeau le ventre des bêtes immondes , et qu'il s'y voie jeter morceau par morceau avant d'expirer !»
Le supplice recommença. Les doigts de chaque pied du martyr furent sciés ou broyés avec une férocité lente qu'il faut renoncer à décrire. On lui coupa ensuite les poignets, puis les cuisses, puis, à coups de hache, on désarticula ses épaules.
A chaque blessure qui abattait sa chair comme des copeaux, Jacques exhalait une prière nouvelle au Dieu qui fortifie les martyrs.
Cette effroyable exécution avait duré neuf heures. Quand la sainte victime n'offrit plus qu'un tronc horrible à contempler, toutes les puissances de son âme se réunirent sur ses lèvres pour jeter un suprême défi à ses monstrueux sacrificateurs.
« Gloire à Dieu! » s'écria-t-il d'une voix plus forte et plus sonore que celle de l'homme le plus robuste. « Gloire au maître unique des vivants et des morts , qui n'a pas permis que son serviteur fût vaincu par le plus cruel des tyrans de la terre ! Jésus sauveur, je n'ai plus de mains à élever vers vous, je n'ai plus de genoux à fléchir devant la sainte montagne où votre
divine Humanité s'est immolée pour ma rédemption ! Je suis comme un édifice ruiné que ne soutiennent plus les colonnes sur lesquelles il s*appuyait. Exaucez-moi, maintenant, Seigneur, accordez-moi le repos éternel!... »
On lui trancha la tête , et ses restes furent brûlés ; mais , la Tîuit venue, quelques chrétiens sortirent de Tasile où ils se cachaient, et recueillant dans une urne les cendres du bûcher, ils les ensevelirent dans une crypte.
Voilà les chroniques, tour à tour gracieuses, touchantes ou terribles, que les Barbares rencontrèrent de tous côtés, quand, assis sur les ruines du monde romain , ils regardèrent autour d'eux rimmense désert au'ils avaient fait.
Si Dieu n'avait point livré Rome à des races qui avaient reçu des missionnaires primitifs quelques notions du Christianisme , peut-on dire ce que serait devenu Tunivers? Supposez l'Occident broyé sous le pied d'un nouveau monde idolâtre, venant remplacer les fables dissolues de la Grèce par les mystères sanglants d'Irrainsul, d'Odin et de Tentâtes; supposez que les : livres dépositaires de l'antique civilisation , des sciences et des i arts, eussent péri sous la torche des Goths, au lieu d'être abri- f tés dans le secret des sohtudes monastiques, comment les traditions sacrées ou profanes des siècles décédés nous seraientelles parvenues, à nous qui ne vivons que de ce vieil héritage ?
Souvenons-nous que nos pères étaient des Barbares auxquels le Christianisme fut obligé d'enseigner jusqu'à l'art de se nourrir. Défrichement des terres, agrandissement des lieux habités, arts et métiers, manufactures, commerce, lois civiles et politiques, tout fut ressuscité par l'Église parmi les tombeaux d'une société disparue.
De même que les sources descendent des hauteurs pour fertiliser les plaines et les vallées, ainsi les chrétiens qui avaient