XCV
De nos jours, le religieux catholique s'expatrie pour aller humaniser au delà des mers un sauvage inconnu. Les glaces du pôle ne l'arrêtent pas plus que les embrasements du tropique; il n'est point d'île ou d'écueil dans l'Océan qui puisse échapper à son travail civilisateur; on dirait que la terre est trop étroite pour l'expansion de son dévouement. Cet homme universel n'est pourtant qu'un pauvre capucin, possédant, pour tout trésor et pour toute défense, une petite croix et un Évangile.
Ailleurs, dit un admirable penseur dont je n'ai pas l'éloquence, ailleurs les moines maronites, dans les solitudes du Liban, les ermites répandus le long du Tigre, ceux d'Abyssinie, aux cataractes du Nil et sur les rivages de la Mer Rouge, tous, enfin, mènent une vie aussi extraordinaire que les déserts où ils sont cachés. Le moine cophte, en entrant dans son monastère, renonce aux plaisirs, consume son temps en travail, en jeûnes, en prières, et à la pratique de l'hospitalité. Il couche
sur la dure, dort à peine quelques instants, se relève, et, sous le beau firmament d'Egypte, fait entendre sa voix, parmi les débris de Thèbes et de Memphis. Tantôt l'écho des pyramides redit aux ombres des Pharaons les cantiques de cet enfant de la famille de Joseph ; tantôt ce pieux solitaire chante au matin les louanges du vrai soleil, au même lieu où des statues harmonieuses soupiraient autrefois le réveil de l'aurore. C'est là qu'il cherche l'Européen égaré à la poursuite de ces ruines fameuses; c'est là que, le sauvant de l'Arabe, il l'enlève dans sa tour, et prodigue à cet inconnu la nourriture qu'il se refuse à luimême. Les savants vont bien visiter les débris de l'Egypte; mais d'où vient que, comme les moines chréliens, objets de leurs mépris, ils ne vont pas s'établir dans ces mers de sable, au milieu de toutes les privations, pour donner un verre d'eau au voyageur, et l'arracher au cimeterre du Bédouin?...
«Dieu des chrétiens, quelles choses n'as-tu point faites! Partout où l'on tourne les yeux , on ne voit que les monuments de tes bienfaits. Dans les quatre parties du monde la Religion a distribué ses milices, et placé ses vedettes pour l'Humanité.
«Le moine maronite appelle, par le claquement de deux planches suspendues à la cime d'un arbre, l'étranger que la nuit a surpris dans les précipices du Liban ; ce pauvre et ignorant artiste n'a pas de plus riche moyen de se faire entendre. Le moine abyssinien vous attend dans ce bois au milieu des tigres. Le missionnaire américain veille à votre conservation dans ses immenses forêts vierges. Jeté par un naufrage sur des côtes inconnues, tout à coup vous apercevez une croix sur un rocher: malheur à vous, si ce signe de salut ne fait pas couler vos larmes! Vous êles en pays d'amis : ici sont des chrétiens. Vous êtes un Français, il est vrai, et ils sont Espagnols, Allemands, Anglais, peut-être!... Et qu'importe? n'êtes-vous pas de la grande famille de Jésus-Christ? Ces étrangers vous reconnaîtront pour frère; c'est vous qu'ils invitent par cette croix : ils ne vous ont jamais vu, et cependant ils pleureront de jaie en vous voyant sauvé du désert 't