‹ Les héros du christianisme a travers les agesChapitre 130 sur 222 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Transportez-vous maintenant, en pensée, sur les Alpes. Voici le sommet du Saint-Gothard.

C'est une plate-forme de granit, nue, entourée de quelques rochers médiocrement élevés, de formes très-irréguli ères, qui arrêtent la vue en tous sens, et la bornent à la plus affreuse des solitudes. Trois petits lacs et le triste hospice des capucins interrompent seuls l'uniformité de ce désert, où l'on ne trouve pas la moindre trace de végétation. C'est une chose nouvelle et surprenante pour un habitant de la plaine, que le silence absolu qui règne sur cette plate-forme. On n'entend pas le moindre murmure; le vent qui traverse les cieux ne rencontre point ici un feuillage; seulement, lorsqu'il est impétueux, il gémit d'une manière lugubre contre les pointes des rochers qui le divisent. Ce serait en vain qu'en gravissant les sommets abordables qui environnent ce désert, on espérerait se transporter par la vue dans des contrées habitables : on ne voit audessous de soi qu'un chaos de rochers et de torrents ; on ne distingue au loin que des pointes arides et couvertes de neiges éternelles, perçant le nuage qui flotte sur les vallées et qui les couvre d'un voile souvent impénétrable. Rien de ce qui existe au delà ne parvient aux regards, excepté un ciel d'un bleu noir, qui, descendant bien au-dessous de l'horizon, termine de tous côtés le tableau, et semble être une mer immense qui environne cet amas de montagnes.

Les malheureux capucins qui habitent l'hospice sont, pendant neuf mois de l'année, ensevelis dans les neiges qui , souvent, dans l'espace d'une nuit, s'élèvent à la hauteur de leur toit, et bouchent toutes les entrées du couvent. Il faut alors se frayer un passage par les fenêtres supérieures , qui servent de portes. On juge aisément que le froid et la faim sont des

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fléaux auxquels ils sont fréquemment exposés , et que s'il existe des cénobites qui aient droit aux aumônes, ce sont ceux-là.

Eh bien! nous dit encore l'historien que je cile avec tant de charme, « figurez-vous un pauvre voyageur des Alpes au milieu de sa course. La nuit approche, les neiges tombent. Seul, tremblant, égaré, il fait quelques pas et se perd sans retour. C'en est fait ; la nuit est venue. Arrêté au bord d'un précipice, il n'ose ni avancer, ni retourner en arrière. Bientôt le froid le pénètre, ses membres s'engourdissent, un funeste sommeil cherche ses yeux ; ses dernières pensées sont pour ses enfants

et pour son épouse! Mais n'est-ce pas le son d'une cloche

qui frappe son oreille à travers le murmure de la tempête , ou bien est-ce le glas de la mort que son imagination effrayée croit ouïr au milieu des vents?... Non : ce sont des sons réels, mais inutiles! car les pieds de ce voyageur refusent maintenant de le

porter Un autre bruit se fait entendre; un chien bondit

sur les neiges; il approche, il arrive, il hurle de joie : un solitaire le suit. Ce n'était donc pas assez d'avoir mille fois exposé sa vie pour sauver des hommes, et de s'être établi pour jamais au fond des plus affreuses solitudes ! il fallait encore que les animaux mêmes apprissent à devenir l'instrument de ces œuvres sublimes, qu'ils s'embrasassent, pour ainsi dire, de l'ardente charité de leurs maîtres, et que leurs cris sur le sommet des Alpes proclamassent aux échos les miracles du Christianisme! Immense et sublime idée qui fait du chrétien de la Chine un ami du chrétien de la France, du sauvage néophyte un frère du moine égyptien ! Nous ne sommes plus étrangers sur la terre, nous ne pouvons plus nous y égarer. Jésus-Christ nous a rendu l'héritage que le péché d'Adam nous avait ravi. Chrétien! il n'est plus d'océan ou de déserts inconnus pour toi ; tu trouveras partout la langue de tes aïeux et la cabane de ton père! »

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