xiOapt; xai âoioi
' Od., I, 326. à ô'^A^aiûv vôitov ast^ev
Xuypov»
Id.f III, 131. ôeoc S'cAéoaaaiv 'Axaiou;
xa\ TÔxe ÔT) Zeù; Xuypov èv\ çpéai (atiOCto vôotov
'Apyecoi;...
Jd., IJI, 134. ffçscav icoXÉc; xaxov oItov èiccoicov.
' TO UICCpÛOV.
^ yuvaixcavlTi; OU y^tvaixcîov. Cest Toixo; toO^aaioupYixi^.
tristesses de sa vie : elle descend le haut escalier qui aboutit au mégaron des femmes» le traverse et arrive par le couloir de communication à la salle des hommes. Elle n*était pas seule : par un sentiment de pudeur, deux femmes l'accompagnaient ^ Son beau visage était caché par un riche voile qui tombait sur ses joues; s'appuyant sur le chambranle de la porte < artistement travaillée, et les yeux remplis de larmes, elle s'adresse au chanteur : Phémius, tu connais bien d'autres chants, qui racontent les œuvres des dieux et les exploits des héros et qui charmeront nos hôtes, en buvant silencieusement leurs coupes. Mais, je t'en prie, cesse ce chant si douloureux qui me brise le cœur et le font presqu'éclater. Je ne puis me consoler d'avoir perdu une tête si chère, et je garde en pleurant l'éternel souvenir de l'époux dont la gloire a rempli l'hellade entière s.
C^est cette constance dans l'amour conjugal, cette fidélité de souvenir, ce respect inviolable pour la mémoire de l'époux absent qui ont rendu le nom de Pénélope si célèbre. Elle est le type accompli de l'amour dans le maiiage. On a prétendu que l'amour n'entre pour rien dans la fidélité conjugale : il est bien difficile de le croire; dans les relations du mariage, le respect est peut-être encore plus grand que l'amour, mais il semble que ces deux sentiments se pénèti*ent à la
> Comme Hélène, IL, l\l, U3, et Ândromaque, //., XXU, 450. Elle-même, quand elle se représente une seconde fois aux pré tendants (Oc2., XVIII, 1îl3) dit : Qu'Autonoéet Hippodamie m'accompagnent et se tiennent à mes côtés : je ne veux pas me rendre seule dans la compagnie des hommes; J'aurais honte de le faire.
ott] 6'oC»x tiati\L'. |jLtT 'âvcps;* atS(0|i.ai yap.
* C'est la place et l'attitude que nous avons vu prendre à Nausicaa.
» Od., I, 3.
longue et inévitablement En tout cas, Homère nous le dit avec autant de force que de clarté : Pénélope aime son mari avec tendresse ^ en même temps qu'elle respecte pieusement la pureté du lit conjugal. Son amour n^a pas les emportements ni les cris violents de la passion qui ne se contient pas, mais pour être plus discrète et plus réservée, son affection n'en est ni moins sincère ni moins profonde ni surtout moins durable.
D est curieux de voir l'attitude que prend Télémaque à la suite de l'intervention inattendue de sa mère, et quelle impression celle-ci en éprouve : Ma mère, lui dit-il," pourquoi empêcher cet habile chanteur de suivre son inspiration. Ce ne sont pas les poètes, c'est Jupiter à qui nous devons imputer nos douleurs et nos joies : car il les répartit à son gré. Ne f afflige donc pas et ne reproche pas à notre chanteur de nous représenter la triste fatalité qui a poursuivi les héros grecs à leur retour. C'est le plus nouveau de ces chants, et les chants les plus nouveaux sont ceux qui plaisent le mieux. Aie le courage et la force de l'entendre. Ulysse n'est pas le seul qui ait péri dans ces désastres du retour; d'autres héros et beaucoup ont succombé comme lui. Remonte donc dans ta chambre; livre-toi aux travaux qui t'appartiennent; reprends ton métier ou ton fuseau; veille à ce que les femmes fassent bien leur ouvrage. Le droit de parler appartient aux hommes : ici c'est le mien. C'est moi qui suis le maître dans cette maison*.
Ce ton inaccoutumé et résolu d'indépendance et d'autorité, cause à la mère un mouvement d'étonnement et peut-être au premier moment pénible 3. Le jeune garçon
* Od,t ït 343. TotY)v yàp xeçaX-nv Ttohita. Cest Taccent le plus vrai et le plus profond du sentiment.
' Od.y If 359. èyioi* toO yàp xpato; £<nr*cv'i oîx(i>. ) Od., I, 360. ea(i6riva(rGi.
à qui elle commandait hier est devenu un homme aujourd'hui ; il lui commande et elle lui obéit; une crise s'est produite dans la vie de son enfant: hier elle le protégeait et le couvrait de sa tendresse maternelle, aujourd'hui elle sent en lui un maître, mais aussi un protecteur; elle devine chez lui la résolution et la force, et bien que le sentiment qu'elle éprouve ne soit pas sans mélange, bien qu'il soit douloureux à une mère de sentir se dérober son fils à son autorité maternelle, elle reconnaît, non sans fierté et sans joie, que son fils est un homme, et que l'accent viril de sa parole en cette circonstance, est fondé en raison*; elle remonte silencieuse dans sa chambre solitaire et se livre à ses tristes pensées jusqu'à l'heure où le sommeil bienfaisant vient fermer ses paupières.
Le jeune prince qui s'est ainsi affranchi de la tutelle maternelle, essaie de se délivrer et de délivrer sa mère des obsessions dont elle est l'objet. Dans une assemblée populaire qu'il a pris l'initiative de convoquer, il cherche à soulever l'opinion contre les prétendants, dont il dénonce' l'indigne etoutrageuse conduite. L'un d'eux, Antinous, prend la parole et lui répond qu'il ne doit s'en prendre qu'à sa mère de tout ce qui arrive. C'est elle qui depuis trois années et bientôt quatre, abuse de notre patience et de notre crédulité par une série d'artifices toujours renouvelés; elle nous fait à tous des promesses, que son cœur et sa conduite démentent*. Elle nous dit qu'elle travaille à un riche linceul pour Laërte et la nuit, elle défait son ouvrage. Aujourd'hui il est terminé, parce que nous l'y avons contrainte, et voici notre dernier mot : Renvoie
* Od.i I, 361. icitSb; yorp (lOOov 7ce7cvu|i.évov ^vOcto Ou|i.â>. ' Od., II) 91.. yjizioxt'fOii àvôp\ kt.ivx(ù ...v6oc dà ol aXXa luvotvâ.
^i LES HEROS ET LES HÉROÏNES D*HOMËRE
ta, mère chez son père Icarios, et ordonne-lui de prendre le mai'î que son père et elle auront préféré. Si elle refuse, si elle s'imagine nous tromper encore par les stratagèmes qu'elle a déjà employés, elle pourra sans doute se faire une belle renommée de fidélité et de constance; mais je t'en avertis, c'est ta ruine et la ruine de ta maison. Nous ne partirons d'ici que lorsqu'elle aura fait un choix.
Cette déclaration cynique d'hostilité ouverte, railleuse et menaçante, nous parait d'une inconvenance et d'une insolence étrange, et nous avons peine à entrer dans les idées qui la rendent possible. C'est un odieux outrage à la f3mme et un mépris insultant pour le fils. Sans doute c'est là ce qui justifie le terrible châtiment que leur réserve Ulysse. Mais comment ces jeunes hommes se sont-ils laissés emporter à un tel excès d'audace et presque de violence? Homère ne nous donne aucune explication, et les scholiastes anciens ne semblent même pas avoir senti la difficulté et la nécessité d'une explication. On pourra en soupçonner une, .si l'on se remet sous les yeux tous les détails de la scène. C'est dans une assemblée populaire qu'a lieu cette discussion, et il est clair que cette assemblée devant laquelle est portée le débat, a directement ou indirectement une influence sur la question posée. Il y a assez longtemps que le royaume est sans chef; les intérêts de la nation ont déjà souflFert ou peuvent encore souffrir de cette vacance effective du pouvoir et du gouvernement. Il est temps qu'elle cesse, et si Pénélope ne veut pas donner un successeur à son mari , c'est-à-dire à ses peuples un roi et un gouvernement, qu'elle parte * . Le mariage d'une reine n'a jamais été
I 11 est clair qu'au fond il s'agit ici d'un changement de gou-
une affaire de sentiment pur et n'a pas cessé d'être une question politique de premier ordre : elle l'était assurément plus encore au temps où les événements que nous exposons se placent. Les hésitations, les ajournements de Pénélope pouvaient engendrer l'anarchie, c'està-dire la faiblesse et l'impuissance de tous ces habitants dispersés des îles, qui ne pouvaient être forts pour l'attaque comme pour la défense que s'ils étaient réunis sous l'autorité d'un chef unique, puissant et respecté, comme l'était Ulysse. U ne parait pas douteux qu'en résistant à la reine, et en cherchant à la contraindre, les princes ithaciens s'appuyaient sur un parti politique qui croyait, comme eux, qu'il était d'un intérêt général et national que Pénélope prit enfin une détermination décisive. L'interrègne avait trop duré. D n'est pas non plus difficile de se représenter les rai* sons d'ordre contraire que pouvaient faire valoir et la reine et ses partisans. Ulysse était-il réellement mort? Qui pouvait l'affirmer? S'il était encore vivant, si d'un jour à l'autre on pouvait s'attendre à le voir revenir, quelle serait la situation de sa femme, du mari qu'elle aurait épousé, du roi qui aurait pris sa place, de la faction politique qui aurait exigé cette sorte de révolution? Ulysseétait un maître juste et bon comme unpère : Qui donc parmi son peuple a oublié ses bienfaits ^ Il a laissé
vernement, ou plutôt, comme nous dirions, de dynastie. S'il y a tant de prétendants à la main de Pénélope, c'est qu'il y a toujours beaucoup de prétendants à une royauté vacante. La maison royale d'Ulysse a ses partisans, comme celle des Stuarts, mais elle a aussi des ennemis et des adversaires ambitieux de lui succéder, quoique Tbéoclymène dise : « 11 n'y a pas, dans Ithaque, de race plus digne d'être rois que la vôtre, qui est d'ailleurs la plus puissante •. Od., XV, 533.
v{UT(pov 6'oC>x ÏTti Y^voc paat>e>STCpov ëXko cv d-ntMf) 'lOxxYj;, Q^XX'ûpct; xapTCpoi oûet.
1 Od., II, 23i. icsT^p d'û; r^inhi tJcv. Conf. Od., IV, 690.
t6i LES HÉROS ET LES HEROÏNES D*HOMËRE
des souvenirs et des affections fidèles. Et même s'il était mort, son fils n^était-il pas son successeur désigné comme son héritier naturel? Ne pouvait-on attendre encore jusqu'à ce qu'on connût de source certaine la destinée d'Ulysse, et du moins jusqu'à ce que son fils eût atteint l'âge où il pourrait prendre effectivement en mains le gouvernement? Les intérêts politiques de la reine qui remplit une sorte de régence, qui n'est pas sans la satisfaire, étaient donc d'accord avec ses sentiments pour ajourner une résolution définitive : il lui fallait réserver l'avenir.
Mentor* qui défend le parti de Pénélope, soutient que le peuple qui n'a jamais eu qu'à se louer d'un maître si bon et si habile, et qui n'en retrouvera jamais un semblable, doit lui rester fidèle et reconnaissant; car ceux qui prétendent qu'il ne reviendra pas ne le savent pas, et il accuse de faiblesse et de lâche ingratitude la majorité, qui reste muette et inactive en présence de ces indignes outrages à la femme et au fils de son roi, se laisse intimider par une-audacieuse minorité, etn'ose pas même répondre et résister, en exprimant ouvertement ses sentiments. Cependant il faut que le parti des prétendants ait été bien puissant, pour que même après leur défaite et leur mort, une foule populaire enflammée de colère s'assemble devant le palais d'Ulysse, en criant vengeance. Si plus de la moitié ^ se retire de la lutte, les
Mentor, dans le discours qu'il tient à rassemblée, II, 230, lui donne les épithètes de itp<Sfp(i)v, àyavb;... 9pî(r'. ai'o"{JL« eî6a>;. » Orf., n, 230 sqq.
• Od.y II, 238... tbv o'o'jxéti 9a<i\ véedôai
y)<j9 'àveci). àTotp outi xaôaicTÔpievot (iclEao".v navpou: piv^j^rripa; xatspûxete iro).>.o\ eovT*;. ' Od,f XXIV, 465. Ti|iiacu>v icXctou;.
autres plus ardents restent et toute la maison d'Ulysse subit un assaut ; il faut une intervention divine pour faire cesser la guerre civile, arrêter Tefifusion du sang et, par une amnistie générale, faire oublier ces haines intérieures, et, avec la restauration d'Ulysse, rétablir entre les citoyens, la concorde et la paix^
C'est une partie de ce? raisons que fait valoir Télémaque devant l'assemblée : Chasser de ma maison la femme qui m'a mis au monde et qui m'a élevé 1 La renvoyer à son père ! D'abord, il me faudrait restituer tous les biens qu'elle a apportés en dot à mon père*. Mais de plus et surtout, ce serait un attentat à la majesté et à la dignité maternelles ; les Érinnyes vengeresses me poursuivraient de leurs colères, et les hommes eux-mêmes de leur mépris indigné. N'attendez pas cela de moi, et pas un mot de plus sur ce sujets. Si vous n'êtes pas satisfaits de ma réponse, partez, et allez banqueter ailleurs ; et si, profitant de ma jeunesse et de l'isolement de ma mère, sans protection et sans défense, vous persistez à ruiner ma maison, eh ! bien, j'invoquerai la justice et la puissance des dieux immortels et j'espère qu'ici même vous recevrez le châtiment qui vous est dû, et que vous périrez tous sans laisser un vengeur de votre mort.
Le débat se prolonge, mais l'assemblée se sépare sans prendre de délibération précise*, et les choses restent
« Od,, XXIV, 484. , , /
co; To icacpo;* icàoOto; ôs xxV etpiQvr, aXt; Kfftœ.
< Quel singulier mélange de sentiments divers, et combien profondément a connu le cœur humain, le poète qui 1ns réunit dans une personnalité et un caractère, qui d'ailleurs n'est pas sans noblesse.
' Od.^ II, 137. ov toOtov cyro note (lOOov svt^io. '
^ Od,^ II, 252. Cest Léiocrite qui la dissout :
en l'état. Seulement Télémaque, qui a demandé aux princes et n'a point obtenu *, ce qui suppose que le gouvernement est en partie entre leurs mains, l'autorisation de partir pour aller chercher dans la Grèce des nouvelles de son père, prend la résolution de s'embarquer à leur insu, comme à Tinsu de sa mère, et exécute son projet avec l'aide de la vieille nourrice d'Ulysse, Euryclée, qui portait au fils de son maître une affection maternelle, et essaie en vain de le détourner de sa folle et dangereuse entreprise.
Euryclée, que Tâge a rendue presqu'infirme*, a été la nourrice d'Ulysse et a élevé son fils. Elle a l'affection et la confiance de ses maîtres, pour lesquels elle a ellemême un de ces dévouements passionnés et fidèles des vieux serviteurs : elle a la charge du gouvernement intérieur delà maison, surveille les travaux des cinquante femmes occupées à tous les services domestiques, filer, tisser, moudre, faire le pain et la cuisine, peigner la laine et les toisons des brebis 3.
Elle est la gardienne des enfants, et veille à la porte de l'appartement de sa maîtresse*. Avec sa longue connaissance des choses et des hommes, on lui a confié la garde de toutes les richesses de la maison, des grands approvisionnements d'or et de cuivre, des vêtements placés dans des armoires, des huiles parfumées, des vieux vins, rangés en bon ordre, dans de beaux vases de terre, le long des murs, dans un vaste et haut magasin voûté qui forme ce qu'on appelle le Trésor, dans les
* Od.f II, 3-0. Je partirai comme passager, puisque vous ne voulez me donner ni navire ni équipage de l'état, et que tel est votre bon plaisir.
ô); vu Itou u;xji'.v êîtersTo xspoiov etvai.
' Od., XIX, 256. oÂtyYîffsXsouffa.
3 Od., XXII, 420. tpoço;... (ncoico; opiustcov.
* 7d.,yiII, 8. eaXaiiYjicoXo;.
grands palais de My cènes et d'Ai^os, et Tholos dans la maison d'Ulysse.
Télémaque l'appelle d'un nom familier et tendre, ilimi ^. Lorsqu'il vient lui confier le secret de son départ en lui faisant jurer de ne le révéler à pei-sonne, pas même à sa mère, le cœur de la pauvre vieille femme, qui l'adore, s'émeut et se trouble : Eh ! quoi i mon enfant! tu veux aller tout seul, parcourir la terre
lointaine et quitter ceux qui te chérissent ici hélas)
Ton père est mort, dans un pays inconnu, après mille maux : un pareil sort t'attend ; toi aussi tu périras et tes biens seront la proie de tes ennemis. Reste donc ici, au milieu des tiens et ne cours pas ainsi au devant des dangers et de ta perte. Mais aussitôt qu'elle voit sa résolution inébranlable, elle s'incline devant la volonté du jeune maître, et résignée dans sa tristesse, elle s'empresse de faire tous les préparatifs de son départ.
Mentor, l'un des vieux amis et des plus dévoués partisans du roi, se charge de lui trouver un vaisseau et l'accompagne. Nous connaissons déjà l'inutile résultat de ces démarches auprès de Nestor et de Ménélas.
Les princes d'Ithaque apprennent avec autant de surprise que de colère que ce tout jeune homme a osé mettre son projet à exécution, et qu'il a pu le faire à leur insu. Ce qui indique qu'il a dans le peuple des partisans secrètement dévoués. Cette résolution, l'esprit, l'audace et la force de caractère qu'elle révèle les inquiètent à bon droit, et ils forment le complot de se débarrasser de lui dans une embuscade dressée à son retour. Pénélope apprend à la feis et le départ de son fils et le sort qui le menace, et contre lequel elle sent
|iata.
368 LES HEROS ET LES HEROlNES 0*HOMËRE
son impuissance à le protéger*. A peine remise de l'angoisse où la jette cette imprudence de jeune homme, elle se jette à terre sur le seuil de pierre de sa porte, ne pouvant prononcer un seul mot, et poussant des gémissements douloureux auxquels s'associent par leurs larmes ses femmes qui l'entourent !...•< Ah! chères*, que je suis malheureuse ! Les dieux m'accablent I Ils m'ont ravi mon mari, le plus noble et le plus accompli des héros de la Grèce, et maintenant c'est mon fils que je suis menacée de perdre et qui sera victime ou de la mer irritée ou du complot meurtrier des princes d'Ithaque. Et vous ne m'avez point avertie î Je l'aurais retenu auprès de moi, ou je serais morte à ses yeux. •
Un instant elle veut agir : elle veut envoyer chercher Laërte qui convoquera une assemblée du peuple et accusera devant lui ceux qui veulent attenter à la vie du fils de leur roi glorieux et bien aimé.
La vieille servante, Euryclée, n'hésite pas à déclarer à sa maltresse qu'elle a connu la résolution de son fils, que rien n'a pu le détourner de son projet, mais qu'il lui avait fait jurer par serment d'en garderie secret.
Avec son expérience de la vie, que n'aveugle pas son dévouement passionné, elle lui fait voir Tinutilité de sa tentative. Laërte depuis longtemps a renoncé à toute activité politique, et n'a plus aucune influence
* Od.. IV, 703, sqq.
• 9î>ai. Les grandes douleurs suppriment, pour un moment du moins^, les distinctions artiâcielles sociales, et la maîtresse qui a besoin de pleurer et de dire sa douleur, reconnaît dans son esclave ou sa servante une égale qui peut l'aimer, çtAit. En Grèce surtout, cet oubli des distances sociales était facile. L'esclave y a toujours été traité avec une sorte d'égalité. La coutume de faire esclaves les prisonniers de guerre, y avait aidé; car, de la sorte, des hommes, et surtout des femmes de toute condition et même des plus nobles familles, tombaient dans la servitude. Euryclée était âUe d'un roi.
sur le peuple. Lui demander d'intervenir, c'est accabler ce vieillard inutilement d'une nouvelle douleur. « Ma chère fille*, il ne nous reste qu'une seule espérance, qu'une seule force, mais elle est grande : c'est la foi dans la justice et dans la providence des dieux. Non ! Ulysse n'est pas mort; il reviendra! Son fils sortira victorieux de sa périlleuse entreprise. Va! ma fille ! montons toutes avec toi dans ta chambre, et prions ensemble ! Prions ensemble Minerve, qu'elle veuille, comme elle en a la puissance, sauver ton fils de la mort 2. > Et après s'être purifiée, car il fallait aborder les dieux avec un corps pur comme avec une âme pure, Pénélope adresse à Minerve cette touchante prière : Entends-moi, fille de Jupiter ! exauce mes vœux, vierge chaste, vierge sainte ^î Si jamais Ulysse, sur les autels de sa maison, t'a offert en sacrifice les chairs d'un bœuf ou d'une brebis, souviens-toi de sa piété 1 Je t'en sup? plie, protège-moi contre les insultes et sauve mon enfant*.
Puis épuisée par ses inquiétudes, elle s'endort, et un songe, qui lui annonce le retour prochain de son mari et de son fils, vient réconforter son âme et la rouvrir à l'espérance. Cette espérance n'est pas trompée. Télé-
1 v\S(iço( 9t)r,. La familiarité n'existe pas seulement de la maitresse à Tesclave, mais de Tesclave à la maîtresse : elles ont toutes deux conscience quelles sont égales; Eumée appelle Télémaque : mon fils, tirvov, Od., XVI, 61, et Télémaque l'appelle mon père, arca.
« Od., IV, 753. tiixt' 'Aer.vatTi-
T, yàp xsv |xiv eirs'.ta xai êx OsvaToio o-aûo'ai.
Quoi de plus vrai et de plus touchant que cette foi de Tamour et de la piété dans la vertu ^de la prière et du sacrifice rituel : Offrir un cierge, deux passereaux ou une brebis et prier, c'est-àdire avoir confiance et espoir en Dieu. Et il est très remarquable que cette vertu est surtout enracinée dans Ips humbles !
' aTpvTcavY].
* çtXov ula aawo'ov.
maque a échappé à Tembuscade qui lui avait été dressée : il entre dans le mégaron de son palais, et la première personne qu'il aperçoit est sa nourrice S qui accourt au devant lui, et Tembrasse les yeux pleins de larmes. Pénélope, sa mère arrive la seconde, se jette au cou de son fils, et lui baisant les yeux et la tète, lui dit : Te voilà donc enfin ^ douce lumière de ma vie ! Je n'espérais plus te revoir ! Tu as voulu malgré moi, à mon insu, aller chercher des nouvelles de ton père. Eh bien, dis-moi tout : qu'as-tu appris, que sais-tu ?
Le jeune homme, par des raisons que nous connaîtrons plus tard, laisse, sans réponse précise les questions de sa mère, Tin vite à remonter dans sa chambre et à y prier les dieux qu'ils favorisent le projet qu'il a formé de se venger de leurs ennemis communs. Cette espérance n'est pas sans fondement, ajoute-t-il; le vieux dieu des mers a prédit qu'Ulysse reviendrait dans sa patrie et y châtierait ceux qui aspirent à s'emparer de sa femme, de sa maison et de son trône, et un devin, Théoclymène, que Télémaque a reçu dans son vaisseau et ramené à Ithaque, confirme ces prédictions par des présages plus certains : Ulysse, dit-il, est déjà ici; il y reste caché; mais bientôt il apparaîtra pour exercer sa justice terrible et vengeresse.
Et bientôt apprenant du vieil intendant de ses troupeaux, Eumée, qu'un étranger qui est venu demander l'aumône et l'hospitalité, a été repoussé et insulté, frappé par les jeunes princes, dans sa propre maison, et que cet étranger prétend avoir des nouvelles d'Ulysse, Pénélope veut le voir et à l'heure convenue, il se présente.
» Od., XVIl, 31.
Tbv dà icoXÙ icpcoTY) Etôe Tpôço; Eûp^jxXeia. « Od., XVII, 41. rjxej;.
PÉNÉLOPE BT ULYSSE 271
L'eDtrevue d'Ulysse, car ce mendiant n'est autre que lui, et de Pénélope qui ne le reconnaît pas, fait valoir et ressortir vivement certains traits de leurs caractères, et il est alors intéressant de l'exposer avec quelques détails. Mais auparavant nous devons raconter brièvement comment il est arrivé jusque dans sa maison, pourquoi il s'y présente en mendiant et en étranger, et pourquoi il ne s'est pas fait immédiatement reconnaître. Car dans tous ces événements se manifestent des traits de sa physionomie morale, que nous n'avons pas encore eu l'occasion d'y observer et d'y relever.
Le premier de ces traits de caractère c'est l'importance que prend larichesse, dans son estime. Déposé endormi sur le rivage, Ulysse réveillé ne reconnaît pas la terre qui l'avait vu naître et dont il était depuis si longtemps absent; il ne reconnaît plus les grands chemins que ses pieds ont foulés tant de fois, ni les anses qui offrent un sur asile aux vaisseaux, ni les promontoires rocheux battus par la mer, ni les arbres aux épais feuillages. Il ne reconnaît plus même le port de Phorcys, le vieux de la mer, au fond duquel s'élève l'olivier aux larges feuilles qu'il a si souvent vu, et la grotte profonde et sombre où il a tant de fois sacrifié aux Naïades qui l'habitent. Tout a changé dans la nature, à tel point qu'il se demande si les Phéaciens ne l'ont pas trompé et jeté dans un pays inconnu. Ce qui n'a pas changé, c'est son âme. Toujours défiant et soupçonneux, il craint maintenant que les matelots de l'équipage ne lui aient dérobé ses trésors, et avant toutes choses il veut s'en assurer et les comptera C'est seulement après cette opération et cet examen détaillé et soigneux, que ras-
suré, et suivant à pas lents le rivage de la mer bruyante, le souvenir et le regret de la patrie lui remontent au cœur : il pleure. Un étranger, c'est Minerve, le renseigne; ses yeux se dessillent, et certain d'être à Ithaque, plein de joie émue, il salue la terre natale, en embrasse le sol sacré et adresse ses vœux et ses prières aux Nymphes qui Tout reçu les premières ^
Cet amour de la richesse qui se joint si singulièrement dans cette âme à Tamour plus noble de la gloire s'est déjà montré quand il était chez les Phéaciens : Je resterais ici volontiers, leur dit>il, une année entière, si vous voulez m'assurer mon retour et y joindre vos riches présents. Car il serait bien plus beau pour moi, si je rentrais dans mon pays les mains pleines. J'en serais par mes concitoyens plus aimé et plus honoré ^. Ce dernier mot prouve que la richesse était à la fois une force enviable et relevait un homme, surtout un prince, aux yeux de ses concitoyens ou de ses sujets. Dans son récit à sa femme, dont il n'est pas encore reconnu, il lui donne des nouvelles d'Ulysse et lui dit que les Phéaciens ont reçu Ulysse avec une hospitalité généreuse, qu'ils l'ont comblé de présents, mais qu'au lieu de revenir tout de suite, comme ils le lui proposaient, en homme qui, plus que tout autre aime et désire la richesse, il a préféré, en courant le monde, amasser une fortune
J Od,, XIII, 355.
' Od,, XI, 355. %ol\ xsv icoXu xépoiov ciy} -
«XîtOTSprj (jÙv x^'.pi çiXr^v ê; i:aTp:o*lx£ffôx: xai x*aîô'"iÔTepo; xai çîXtdpo; àvopx<7'.v efr^v.
Dans sa proclamation aux soldats de Tarmée d'Italie, Bonaparte n'hésite pas à mettre les richesses à côté de la gloire, comme digne objet de leur valeur et juste récompense de la victoire : Vous aurez de la gloire et des richesses. Le trait peut être humain : il n'est pas français. Les Espagnols ont le mot Ricos Homhres et personne n'ignore le goût des Anglais pour la richesse.
plus grosse ^ Un fait plus curieux encore nous montre ce goût passionné de la richesse, poussé chez lui à un degré que nous ne rencontrons chez aucun des héros d'Homère. Pénélope, lui raconte, quoiqu'il soit encore inconnu d'elle, les indignes procédés des princes qui aspiraient à sa main ; et elle ajoute qu'elle les leur avait reprochés. Ce n'est pas ainsi qu'agissaient, disait-elle, ce n'est pas cette conduite que pratiquaient autrefois ceux qui voulaient épouser une noble femme, qui se disputaient la veuve d'un roi : ils amenaient à la maison de son père des bœufs et des brebis en grand nombre, et la comblaient elle-même de riches cadeaux. Ulysse, en l'entendant ainsi parler, se félicitait d'avoir une femme si avisée et si habile, qui en flattant ses prétendants d'agréables paroles, les invitait à lui apporter et réussissait à obtenir d'eux les plus beaux présents ^
Dans l'entretien qu'il a avec Eumée sous un nom déguisé et sous le personnage d'un vieux mendiant, tenant à répandre sur son compte une opinion favorable et à se gagner les esprits du grand nombre, car Ulysse ne se dissimule pas qu'il s'agit pour lui d'une sorte de restauration, il lui dit qu'il a entendu parler par le roi des Tbesprotes, qui lui avait donné l'hospitalité, d'Ulysse comme d'un homme qui avait amassé plus d'argent, plus de fer travaillé, plus d'or qu'il n'en faudrait pour satisfaire deux rois et dix générations '.
Ce goût prononcé pour la richesse semble une tache dans un caractère héroïque, en France surtout, où elle n'est pas moins enviée qu'ailleurs, mais où elle est certainement moins considérée. Les professions qui n'ont
t Od., XIX, 283.
« Od., XVIII, 27i.
» Od., XIV, 823.
pour objet que le gain et le lucre, ne sont pas chez nous en honneur. Nous ne réfléchissons pas assez que l'individu ne peut s'enrichir lui-même sans accroître involontairemeut la richesse générale, qui assurément est un bienfait, et quand bien même le riche ne serait pas, par cela seul qu'il est riche, estimable, la richesse n'en est pas moins un bien enviable et justement envié. La richesse d'une nation a toujours été et reste encore une partie de sa force ; la richesse de l' humanité reste un des objectifs de la civilisation et un élément de son bonheur.
Les anciens n'y faisaient pas tant de façons, et, avec Hésiode, constataient comme un fait acquis que la richesse donne à ceux qui la possèdent, états ou individus, considération et force *. Ajoutons qu'à l'époque où nous placent les poèmes d'Homère, elle consiste non seulement dans la possession de terres cultivables et dans rélevage des bestiaux, mais encore dans la possession d'escla^res, de vêtements, de métaux précieux et est le plus souvent acquise par la guerre, alors presque confondue avec la piraterie ; la notion du butin acquisse mêle ainsi dans l'opinion générale avec celle de la bravoure et des épreuves qui ont amené la victoire et ont permis de le conquérir.
Nous avons vu Ulysse en présence du péril et de la mort, et nous avons reconnu en lui une force d'âme, un empire sur lui-même vraiment admirable ; mais nous l'admirerons peut-être moins quand nous retrouverons ce même calme, ce même sang froid, cette puissance de maîtriser son propre cœur, en présence des sentiments les plus tendres, les plus vrais, les plus
» Hesiod., "EpYa, 31i.
nXouTO) 'ôcpeiT) xai xOôo; otcc;ô(t.
beaux de rame humaine. Après un^i si longue absence» avec un désir si sincère, si énergique et si patient de revoir les siens, le premier mouvement de tout autre qu'Ulysse serait de courir à sa demeure pour y voir sa femme et ses enfants et les embrasser. Mais lui ne cède pas à ce premier mouvement : il s'en défie ; avant tout, il veut savoir si sa femme est restée chaste et fidèle S et si elle est digne de recevoir ses embrassements. Pour le savoir à coup sûr, comme aussi pour connaître l'état des choses, il est nécessaire et du moins prudent de ne pas se faire reconnaître et de prendre des informations secrètes auprès d'un homme sûr, à qui il avait autrefois confié la garde de ses troupeaux de porcs, grande richesse de ces îles, et qui lui était absolument dévoué.
Après avoir mis ses trésors à l'abri de toute recherche, il se rend donc déguisé en mendiant dans la grande et belle ferme d'Eumée, prés la roche du Corbeau, et non loin de la fontaine Aréthuse. Dès les premiers mots de leur entretien il est assuré qu'il a affaire à un serviteur resté fidèle et passionnément dévoué à la famille d'un roi dont il pleure amèrement la perte, d'un maître qui avait été particulièrement pour lui généreux et bon» qui l'aimait et qu'il appelle son maître bien aimé^.
Par Eumée, il est instruit que son fils devenu grand, fort, vaillant, est parti pour le Péloponèse; il reçoit des nouvelles de son père, qui ne veut plus ni manger ni boire et attend, dans un délaissement volontaire, la mort comme une délivrance, et il apprend la fidélité
» Od., XIII, 333.
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courageuse et la constante douleur de Pénélope, les projets des princes qui conspirent à s'emparer de son pouvoir, de sa maison et de sa femme.
Il est satisfait : il n'est pas convaincu. Ces renseignements ne Am suffisent pas : Eumée ne veut pas le tromper, mais il peut se tromper ; lui, qui a trompé tant de monde, il ne veut pas être dupe; il veut voir pour savoir, voir de ses propres yeux, ce qui s'appelle voir. Il se garde avec soin contre ses propres émotions, et se défiant de tout et de tous, il se défie de lui-même, de ces premiers mouvements du cœur *, toujours bons et généreux, qui souvent nous trahissent. Nous aimerions mieux le voir céder à ces élans de la nature, dût-il, comme tant d'autres, les regretter plus tard. Ulysse ne veut avoir, à cet égard, rien à regretter, rien à se reprocher.
Il faut dire que la situation est pour lui pleine d'inconnu et pleine de périls. A qui peut-il se fier? Sur qui peut-il compter? Sur qui peut-il s'appuyer ? Il est entouré d'ennemis. Les princes ont interdit à la reine toute relation directe avec ses partisans fidèles. A-t-il seulement conservé dans le peuple un souvenir assez puissant pour balancer l'influence et l'autorité des possesseurs actuels du pouvoir? Aussi avant même d'être reconnu de Téléniaque, illui demande : Comment, à ton âge, tu laisses, sans résistance, tes hôtes indignement outragés, ta mère insultée, les femmes de ta maison violées, tes biens pillés 1 et tu supportes cela sans même essayer de te défendre ! Est-ce que le peuple n'aurait que des sentiments hostiles à toi et à ta maison!,.. Si j'étais le fils d'Ulysse, ce sont des choses que je n'au-
* Il se dit à lui-même ; dompte-toi, mon cœur. Od.y XX, 18.
rais pas souffertes et que je voudrais venger, dussé-je y perdre la vie. Il est seul pour ainsi dire, contre tous. Ce n'est pas la moiAS difficile ni la moins hardie de ses entreprises héroïques que celle par laquelle il va reconquérir son autorité et ses droits. On comprend qu'il prenne des précautions.
Après avoir sondé le cœur et les reins de son fils, et s'être assuré, comme le père de Rodrigue, qu'il pouvait avoir en lui un auxiliaire énergique et vaillant, un fils digne de lui, il se fait reconnaître, et la tendresse paternelle, longtemps contenue et refoulée, éclate enfin et s'épanche : il segette dans les bras de Télémaque et fondant en larmes, il lui crie : Je suis ton père *, et ici l'extrême défiance d'Ulysse trouve son premier châtiment; car son fils, héritier de sa circonspection et de sa prudence, lui répond d'abord : Non I tu n'es pas Ulysse ! Non ! tu n'es pas mon père.
L'explosion de ces sentiments de tendresse, l'effusion de ces larmes nous touchent d'autant plus qu'elles partent d'une âme dont nous connaissons la fermeté et la force, et nous en comprenons l'intensité et la sincérité, puisqu'ils parviennent à vaincre un caractère qui a toujours eu la force de se vaincre lui-même. Nous le retrouverons plus d'une fois encore, et à notre joie, cédant à ces sentiments si vraiment humains. . Le voilà qui rentre dans la cour de sa maison, sous le costume d'un mendiant, et guidé par Eumée.qyi l'avertit des outrages auxquels il doit s'attendre de la part des jeunes princes insolents et hardis qui commandent chez lui. Je saurai tout supporter, dit-il; j'ai beaucoup souffert, mais je leur rendrai la pareille. Et au moment
« Od., XVI, 188. aXka iraTy.p tco; eI^i.
...194. ov arjy *Oôu(i<Teij; ê<Tffi itatrip êpLic.
Vous ne vouliez pas croire et Ton ne vous croit pas.
OÙ ce cœur endurci par la vie se prépare à une vengeance inexorable, le voilà qui va être surpris par une émotion subite et si forte, qu'il n'en pourra retenir Texpression.
Ils parlaient donc ainsi en marchant, et le son de sa voix qui n'avait pas retenti pendant plus de vingt ans dans cette demeure, personne ne le reconnaissait. Seul, un chien de chasse, négligé des serviteurs, couché sur un fumier, rongé de vermine, accablé de vieillesse, se dresse tout à coup sur ses pieds, en entendant cette voix si souvent entendue, et ne pouvant, malgré ses efforts j se traîner jusqu'à ce maître qui l'avait nourri de ses mains, et qu'il sent venir à lui, agite sa queue et baisse les oreilles, et lui témoignant ses dernières caresses, meurt à ses pieds. Ulysse a beau faire : le cœur est troublé, une larme tombe de ses yeux si fermes et si secs, et s'il se détourne pour l'essuyer, ce n'est pas qu'il ait honte de pleurer, c'est que cette émotion le trahirait et révélerait sa personne à Eumée, dont il veut rester encore inconnu.
Une autre émotion de même nature l'attend encore et mettra à une dure épreuve la fermeté de son cœur.
Introduit dans la salle des festins, où il tend la main aux prétendants en les suppliant de soulager sa misère, Ulysse est insulté et frappé par l'un d'eux. Pénélope apprend qu'un suppliant a été, dans sa maison, outragé et violenté : elle appelle Eumée et lui dit d'introduire cet hôte envers lequel ont été violées toutes, les lois de l'hospitalité; elle veut faire venir immédiatement l'étranger, ce qu'Ulysse ne veut accepter qu'après le départ des prétendants , c'est-à-dire, la nuit venue.
Dans l'intervalle a lieu la scène à la fois comique et tragique du combat d'Irus, le mendiant familier du pa-
lais d'Ulysse. Le soir venu, Pénélope descend dans le mégaron des hommes et fait asseoir devant elle l'étranger. Elle lui demande son nom et sa patrie, ce qu'il refuse de lui dire ; car cela réveillerait en son cœur des souvenirs qui le déchireraient^ mais en ayant soin de la féliciter de sa sagesse, de sa vertu, de sa fidélité constante qui lui ont fait une renommée particulière parmi toutes les femmes de la Grèce.
Pénélope s'ouvre alors à l'étranger, et il ne faut pas être surpris de cette soudaine sympathie. Eumée, en qui elle a pleine confiance, lui a recommandé Tinconnu; il Ta gardé trois jours et trois nuits dans sa ferme, et il a été frappé de la grandeur d'âme de ce héros, dont les récits sont aussi pleins de charme que ceux d'un poète. Ce qui intéressait davantage Pénélope, c'est que l'étranger prétend avoir donné l'hospitalité à Ulysse en Crête, et avoir entendu dire qu'il est vivant, qu'il n'est pas loin d'Ithaque, chez les Thésprotes, et qu'il revient muni de riches trésors ^ Mon hôte, lui dit-elle, tu n'es pas le seul qui souffres sur la terre. Les Dieux ont détruit mon bonheur, comme ma force et ma beauté, depuis le jour où Ulysse, mon époux, s'est embarqué avec les Grecs pour la guerre de Troie. Ah 1 s'il revenait, il me rendrait la vie*, et ce serait pour moi le vrai bonheur et la vraie gloire. Mais aujourd'hui je suis dans l'accablement de la douleur et des maux cruels dont les Dieux font peser sur moi' le lourd fardeau. C'est pour cela que je néglige mes hôtes, que j'oublie de protéger les suppliants, comme toi, qui viennent frapper à ma porte. Mon âme touten-
* Od,, xvii.
« Od., XIX, 157.
et xcWo; yV).6cdv xbv cjjiôv ^tov «{içtiroXevot.
tiëraau souvenir d'Ulysse languit dans une inconsolable tristesse. Depuis trois ans, par des artifices répétésij'ai pu écarter les princes d'Ithaque qui me prèssaient de prendre un nouvel époux. Mais aujourd'hui, je siiis à bout de ruses et il va falloir que je prenne une décision. Tous mes parents m'engagent à le faire et mon fils lui-même, qui est aujourd'hui en âge de gouverner sa maison.
On ne peut douter qu'Ulysse ne soit touché des sentiments d'amour et de constance dont il entend de la bouche de sa femme l'expression si naïve, et dont il ne peut mettre en doute la sincérité et la force, puisque ces aveux sont confiés à un étranger. Et cependant il ne veut pas encore se faire reconnaître, soit par une défiance innée que rien ne peut vaincre, soit par des raisons légitimes de prudence, car il peut craindre que Pénélope ne sache pas contenir sa joie, et qu'en révélant son secret, elle n'empêche la réalisation de la vengeance terrible qu'il médite, mais dont Texécution est aussi périlleuse que difficile. Il se borne, en répondant à ses instances et mêlant la fable à la vérité, à dire qu'il s'appelle iEthon, qu'il est le fils de Deucalion et le petit fils de Minos. roi de Gnose en Crête ; qu'il a donné l'hospitalité à Ulysse, qui est parti après douze jours de séjour avec un bon vent, et est certainement sur le point de débarquer à Ithaque. Ces espérances de bonheur et de joie si proches attendrissent davantage le cœur de la pauvre femme qui fond en larmes, pleurant le mari qui était là assis devant elle. Au fond de son cœur, Ulysse était pénétré de compassion pour ses angoisses, qu'il aurait pu faire cesser d'un mot : mais il renfonce ses pleurs et ses yeux restent fixes et secs comme s'ils étaient de corne et de fer. Sur ses questions, il lui donne des marques certaines que c'est
bien Ulysse qu'il a vu ; il lui décrit ses vêtements, ceuxlà. mêmes qu'elle lui avait donnés le jour de son départ pour Troie et l'agrafe dont elle avait attaché elle-même son manteau de pourpre ; il lui nomme le plus cher et le plus intime des compagnons d'Ulysse, si bien qu'elle ne peut plus concevoir aucun doute. Et néanmoins, tout en se montrant tendre et généreuse envers l'étranger qui a rouvert son âme à l'espoir, elle, qui a été si souvent déçue, ne peut croire à tant de bonheur : Puissent les Dieux, dit-elle, réaliser tes paroles ; tu apprendrais par mes présents que je ne suis point ingrate. Mais je n'ose croire à une si grande joie. Non t Ulysse ne reverra pas sa maison ; et toi, pauvre étranger, tu ne reverras pas non plus ta patrie, car ceux qui ont envahi ma demeure ne sont pas gens à connaître et à remplir les devoirs de l'hospitalité, en t'aidant à y retourner.
Puis s'adressant à ses femmes : et vous, préparez à mon hôte l'eau du bain ; disposez pour lui une couche molle et chaude, afin qu'il puisse y reposer j usqu'au lever du jour. Demain à l'aurore, après qu'il se sera baigné et parfumé, venez l'inviter à s'asseoir à la table des festins, à côté de mon fils. L'homme n'a que peu de jours à passer sur la terre. Celui dont le cœur est dur et qui agit avec dureté, amasse pendant sa vie la haine de tous et recueille, après sa mort, la malédiction de tous. Mais celui qui a le cœur bon et qui agit avec bonté, en recueille l'honneur, et tous s'en vont proclamant que c'était là un homme généreux et bienfaisant.
L'âme humaine est ainsi faite. Pénélope est naturellement douce et tendre ; mais la douleur accroît en elle Tintensité de ses vertus : si longtemps et si cruellement malheureuse, elle sait mieux compatir aux douleurs des autres et connaît le prix de cette vertu, dont le nom seul exprime la grandeur, l'humanité.
Comme toujours, comme partout, c'est par des actes prêtés à ses personnages, et non par des épitbètes laudatives que le poète fait ressortir les traits du caractère.
Pénélope ordonne à Euryclée de venir baigner les pieds de son hôte, qui a refusé les services des autres femmes, par respect pour leur jeunesse. La pauvre vieille servante qui a assisté à l'entretien de sa maltresse, qui a entendu prononcer le nom d'Ulysse et annoncer le retour prochain de son maître, s'approche pleine d*emotion et de trouble, et le regardant fixement est-frappée de sa ressemblance avec lui, et sent tressaillir son cœur. Elle commençait à peine à lui plonger les pieds dans un grand bassin, qu'elle avait rempli d'eau chaude mélangée de froide. Ulysse était jusqu'alors tourné vers le foyer, dont la flamme éclairait son visage ; comprenant le danger d'être reconnu, il se retourne pour tourner le dos à la lumière; mais c'est en vain : la vieille femme remarque et reconnaît immédiatement, au-dessus du genou, la cicatrice d'une blessure que son jeune maître avait reçue à une chasse au sanglier. D'émotion autant que de surprise, elle laisse retomber la jambe qu'elle tenait et qui renverse le bassin. Un mélange de douleur et de joie la saisit; ses yeux se remplissent de larmes, sa voix tremblante expire sur ses lèvres; et c'est à peine si, portant les mains à la barbe du héros, elle peut lui dire : Oui ! Oui ! tu es Ulysse, tu es mon enfant ! et je ne t'ai pas reconnu plus tôt î Et en parlant ainsi elle cherchait à attirer les regards de Pénélope qui s'était éloignée ; mais Ulysse lui mettant une main sur la bouche, et de l'autre l'attirant à lui, lui jette à voix basse et rapide ces mots : Mère ! tu veux donc me perdre î C'est pourtant toi qui m'as donné le lait de tes mamelles. Après vingt
ans de travaux et de périls, me voici de retour dans ma patrie I Puisque tu m'as reconnu, garde le plus profond silence, de peur que quelqu'un ici ne t'entende I sinon, crains ma colère, bien que tu sois ma nourrice.
Cher enfant, lui répond la vieille femme, quelles paroles viens-tu de prononcer ? ne sais-tu pas quel est pour toi mon amour. Rassure-toi. Je sew muette comme la pierre et le fer.
A ce moment Pénélope se rapproche, et dit à l'étranger : Encore un mot, mon hôte ! car voici l'heure bienfaisante et douce du sommeil, bienfaisante et douce à cehii qui, malgré ses chagrins, peut le goûter : mais cette paix n'est pas faite pour moi. Mes jours se passent dans les larmes et les angoisses que ne peuvent apaiser ni distraire les occupations de ma maison ni les soins de mes serviteurs. Quand la nuit est venue, mille soucis plus vifs encore, mille transes mortelles tiennent mon esprit dans une agitation qui ne me permet ni repos ni sommeil. Gomme la plaintive Aédon, qui, dans la nuit, cachée sous les feuilles des arbres, "fait entendre son triste chant, moi aussi je pleure et je me répands en gémissements et en soupirs. Je me demande si je dois rester veuve et demeurer ici avec mon fils, ou, ce qu'il semble désirer lui-même, si je dois le laisser se marier, s'établir, jouir de sa fortune et de son rang, être le maître de sa maison, candis que moi je la quitterais pour prendre un nouvel époux *. Il est vrai qu'un songe m'est apparu, qui me fait espérer le retour prochain d'Ulysse : mais il y a des songes impénétrables à l'esprit humain, et toutes leurs promesses ne se réalisent point. Il en est qui nous trompent et nous abusent. S'il
> Comme tout cela doit être agréable aa cœur et à Torgueil du mari. .
tu LES HÉROS ET LES HÉROÏNES D'HOMÈRE
en est ainsi de ce songe, si tout espoir de voir revenir Ulysse est perdu pour moi, il ne me reste qu'à me remarier ; mais du moins je veux être au plus digne, et je vais proposer aux prétendants à ma main un concours dont je serai le prix. Celui qui pourra bander Tare d'Ulysse et faire passer la flèche par les trous de douze fers de haches bien alignés, est celui que j'accepterai pour époux.
Ulysse, qui se souvient qu'il a obtenu Pénélope dans une course à pied, et qui d'ailleurs a confiance que nul que lui-même ne sera de force à bander son arc, approuve cette pensée et demande à tenter aussi le sort. Le lendemain au banquet habituel, a lieu le concours de l'arc, où Ulysse, le meilleur archer de l'armée grecque après Ajax, est le seul qui puisse remplir les conditions proposées, et de ce même arc, aidé de son fils et de ses bergers fidèles, dont il s'est fait reconnaître, massacre les princes surpris saijs armes, et fait pendre les femmes dont les débauches avaient souillé la maison de la chaste Pénélope.
Pendant cette nuit de massacre, elle avait dormi d'un profond sommeil. Au lever du jour, Euryclée vient réveiller sa maîtresse, lui annonce le retour d'Ulysse etlamortdes prétendants. Troublée profondément et ne pouvant encore croire à un tel bonheur, craignant d'être trompée par les dieux ou par un aventurier habile, elle descend dans le mégaron, qu'on avait à peine eu le temps de purifier des traces de l'horrible carnage dont il avait été le théâtre, et là par sa circonspection avisée et sa prudence défiante, se montre digne de son mari. Elle ne savait ce qu'elle devait faire, si elle devait lui parler de loin ou s'approcher de lui. Elle s'assied silencieuse près de la muraille, en face d'Ulysse qu'éclaire la lueur du foyer. Lui, était assis, appuyé sur
une colonne, les yeux à terre, attendant que sa femme le regardât et lui parlât. Elle restait muette, le cœur comme arrêté : parfois en jetant les yeux sur lui, elle croyait le reconnaître ; tantôt sous les vêtements en haillons de ce mendiant, elle ne retrouvait plus son noble et brillant époux.
Télémaque à la fin reprochant à sa mère sa défiance et sa froideur cruelles, elle lui dit : S'il est vraiment Ulysse, il saura bien me le prouver ; car il est des choses que lui seul et moi nous pouvons savoir également Et puisque voici l'heure arrivée de goûter le repos, va, Euryclée, et prépare pour lui le lit moelleux que mon mari avait fait lui-même et qui est maintenant transporté hors de la chambre nuptiale.
A ces mots, Ulysse irrité se lève et s'écrie : Femme, tu viens de prononcer des paroles qui me percent le cœur I Qui donc a pu transporter ce lit hors delà chambre nuptiale? C'est chose impossible, si ce n'est à un Dieu. Il n'est pas un homme qui ait pu le changer de place ; car c'est moi-même et moi seul qui l'avais fait, et voici comment : il y avait dans la cour ^ de ma maison un bel olivier de la grosseur d'une colonne. Je fis construire tout autour la chambre nuptiale, et quand elle fut achevée, je coupai les branches de l'arbre, je le sciai à une certaine hauteur et je le traversai par tous les barreaux de la couche. Pour le porter ailleurs, il a donc fallu le couper à sa racine : qui a osé le faire ?
En l'entendant ainsi parler, Pénélope sentait ses genoux trembler et palpiter son cœur : car il venait de
1 Dans Tarrière-cour, fxuxo;, plutôt que dans la cour d'entrée, où pourtant se trouve le thalamos de Télémaque. En tout cas, la chambre à coucher des époux ne se trouvait pas à Tétagre supérieur du mégaron des femmes, où elle aurait été trop à proximité des chambres à coucher des filles et des femmes de la maison. Pénélope ne couchait là qu^en Tabsence de son nuiri.
lai donner une preuve certaine. Elle court alors à lui, le visage baigné de larmes, jette ses bras autour de son cou, lui donne un long et tendre baiser, et lui dit : Ne t'irrite pas contre moi, Ulysse, puisque tu es de tous les hommes le plus prudent. Les Dieux nous ont longtemps et cruellement éprouvés, puisqu'ils nous ont refusé la joie de vivre près l'un de l'autre pendant que nous étions jeunes et d'atteindre ainsi le seuil de la vieillesse. Ne te fâche pas ! ne me reproche pas de ne pas avoir couru t'embrasser du premier moment que je t'ai vu. Depuis ton départ, j'ai toujours craint d'être victime d'un imposteur, et de tomber dans un piège perfide. Hélène elle-même, fille de Jupiter, a osé recevoir dans son lit un autre homme, et est ainsi devenue la cause de tous nos malheurs.
Mais maintenant je suis sûre de ne pas être trompée : les preuves que tu m'as données sont certaines : ce lit, dont tu as parlé, aucun mortel ne l'a vu, si ce n'est toi et moi, et une seule femme, Actoris, que mon père me donna, quand je dus entrer dans cette maison, pour y garder la porte de la chambre 4iuptiale. Mon cœur est bien défiant ; mais je n'ai plus de doute : tu es Ulysse.
Ulysse attendri pleure ; il pleure d'émotion, mais aussi de ce sentiment d'orgueil satisfait d'un mari, qui voit que sa femme n'a jamais pu l'oublier, et s'est conservée, avec tant de force, de fidélité et de constance, corps et âme, tout entière à lui. Comme la terre apparaît douce et chère aux naufragés, dont le vent et les vagues ont brisé le navire, et qui, après avoir vu périr leurs compagnons, ont pu, en nageant avec effort et courage contre les flots et les algues, gagner le rivage; telle est douce et chère aux regards de Pénélope, la vue d'Ulysse, qu'elle entoure, sans pouvoir s'en détacher, de ses bras serrés.
Toutes ces scènes successives nous ont montré, dans les actes qu'ils provoquent, les traits caractéristiques de la physionomie morale de Pénélope, et par un sentiment d'art merveilleux, chacun d'eux la recommande non seulement à l'admiration et à la sympathie du lecteur, mais à la tendresse et au respect d'un des personnages les plus intimement mêlés à l'action. (C'est une femme grave et digne, prudente dans l'actionTconstante dans ses sentiments, sans en pousser l'expression à une exagération romanesque, comprenant tous ses devoirs, dont plusieurs se contredisent ou du moins s'opposent les uns aux autres, et sachant dans cette situation complexe et délicate, tenir la conduite la plus sage et la plus noble. Dans ses sentiments pour son mari, elle unit le respect et l'amour ; elle résiste, dans la mesure possible, à toutes les sollicitations dont elle est l'objet, pour se conserver chaste et pure à lui ; mais elle ne pousse pas cette fidélité pour un absent qu'elle peut croire mort, jusqu'à oublier ce qu'elle doit à son fils, pour lequel elle se montre une mère dévouée et tendre, et si elle se résigne à la pensée de se remarier un jour, c'est qu'elle sacrifie son désir de rester veuve au bonheur de son fils, à son indépendance, à son droit de devenir le maître de sa maison et l'héritier du trône paternel. Et même dans cette résolution douloureuse, elle se souvient du nom qu'elle a porté, et ne veut appartenir qu'au plus digne.
Le caractère d'Ulysse ne serait pas complet si nous n'assistions pas à une autre scène de reconnaissance. Tout autre que lui serait allé, après sa victoire, embrasser son vieux père et lui dire en se jetant à son cou : c'est moi. Ulysse éprouve en effet ce besoin et a hâte d'accomplir ce devoir. Mais de même qu'il a voulu éprouver par lui-même la fidélité de sa femme, de
même il veut mettre à l'épreuve la tendresse paternelle ^ Il part donc pour le domaine rural où le vieillard vivait retiré : il le trouve dans son jardin, où tout vieux et courbé qu'il était, il arrachait les mauvaises herbes. A la vue de ce vieillard accablé par les ans et la douleur, dans cet abandon de lui-même qui atteste le découragement et comme le dégoût de vivre, il est d'abord profondément troublé et est obligé de s'appuyer contre un arbre, car ses genoux fléchissaient sous lui et les larmes inondaient son visage ; mais cette âme forte se reprend bientôt et dominant son émotion, domptant son cœur, suivant sa devise, il lui dit : Vieillard, tu es un homme habile à cultiver un jardin. Avec quel soin celui-ci est entretenu I II n'y a pas un arbre, pas un figuier, pas une vigne, pas un olivier, pas une planche de légumes qui n'attestent des soins assidus et intelligents. Mais, permets-moi de te le dire, tu n'as pas le même soin de toi-même. Toute ta personne est négligée ; tes vêtements sont en lambeaux et souillés. Ce n'est pas pour punir ta paresse qu'un maître sévère te laisse en cet état ; car tu n'as ni la figure ni le port d'un esclave, et tu as plutôt l'air d'un roi. Parle-moi donc, et dis-moi de qui tu es le serviteur ? à qui appartient ce jardin que tu cultives? Sommes-nous ici à Ithaque? car j'y suis venu pour y prendre des nouvelles d'un homme qui a été mon hôte et savoir s'il vit encore et s'il est ici. Il prétendait être d'Ithaque et avoir pour père Laërte, fils d'Arcésius. De tous les hôtes que j'ai reçus dans ma maison, c'est celui que j'ai trouvé le plus aimable et que j'ai le plus aimé. Aussi à son départ, je lui
* Gela nous étonne et nous cause une impression au moins mélangée pour le caractère d'Ulysse. Mais à quelle scène délicieuse et touchante cette force d*âme si extraordinaire va-t-elle donner lieu?
donnai comme présents de l'hospitalité sept talents d'or, douze manteaux, douze tuniques, douze tapis^ douze voiles, une urne d'argent ciselée, et quatre femmes belles et industrieuses qu'il choisit lui-même.
A ces fables, où la précision du détail semble attester la véracité de celui qui parle, et n'atteste que l'art, l'habitude et le goût de l'ingénieux mensonge, le père répond en pleurant : Oui, étranger, la terre où tu es arrivé est bien celle que tu as nommée ; mais le pays est sous la main de maîtres insolents et méchants. C'est bien inutilement que tu as prodigué à ton hôte tant de riches présents ; si tu l'avais rencontré vivant dans Ithaque, il t'aurait, à son tour, par ses cadeaux et sa générosité, témoigné sa reconnaissance; car ce serait son devoir, s'il vivait encore. Mais, dis-moi, étranger, dis-moi sincèrement combien il y a d'années que tu as vu ton hôte malheureux, ton hôte qui est mon fils, qui le serait du moins s'il vivait encore, l'infortuné. Mais non! loin de sa patrie et de ses amis, il est mort dévoré par les monstres de la mer qui l'a englouti, ou déchiré par les bêtes féroces ou les oiseaux de proie qui s'abattent sur les champs de bataille. Ni sa mère n'a pu, en pleurant, l'ensevelir, ni son père, nous qui l'avons mis au monde, ni sa femme, sa sage et vertueuse femme, nous n'avons pu faire entendre auprès de son lit de mort, l'hymne funèbre. Car ce sont là les derniers témoignages de respect et d'amour que nous pouvons donner aux morts. Mais toi, dis-moi aussi la vérité : Qui es-tu ? De quel pays ? Quels sont tes parents? Où est le vaisseau qui t'a amené ici? T'appartient-il ? Est-il à un autre, et est-il reparti après f avoir déposé dans notre île ?
Ulysse lui répond : Il y a cinq ans qu'Ulysse est venu chez moi et qu'il a quitté notre pays, l'infortuné I ce-
Wk LES HÂR08 BT LES HÉROÏNES P*HOMÈRS
pendant i son départ, les présages lui furent favo^ cables et j'en étais joyeux comme lui-même; car nous espérions tous deux nous retrouver» nous recevoir encore et échanger l'un avec l'autre les présents de l'hospitalité. En entendant ces mots, le vieux père sent son cœur envahi comme d'un nuage sombre ; de ses deux mains il prend à terre de la poussière noire, en souille sa tête blanche en poussant de longs sanglots. En voyant la douleur paternelle, qui atteste un si tendre amour, Ulysse sent se fondre toute sa fermeté.
Les larmes qui voulaient couler lui piquaient les narines ; il n'y peut plus tenir, il se jette au cou de son père, l'entoure de ses bras, lui donne de tendres baisers en disant : Eh! bien, celui-là t c'est moi; c'est moi-même; je suis celui que tu pleures. Après vingt ans d'absence, me voici de retour dans ma chère ^patrie. Gesse donc tes larmes, tes gémissements et tes soupirs.
Et comme le père hésite à reconnaître son âls, Ulysse ajoute : Tiens, regarde et vois de tes yeux la blessure que me fit le sanglier que je chassais un jour sur le Parnasse, quand tu m'envoyas chez mon grand-père Autolycus. Veux-tu une preuve plus forte encore? Veux-tu que je te dise quels arbres de tes jardins je t'ai demandés pour planter les miens? Faut-il que je te rappelle que tu m'as donné treize poiriers, dix pommiers, quarante figuiers, quarante cépées de vignes, les plus belles de mon vignoble.
. Le vieux Laërte ne peut plus douter qu'il a bien devant lui son fils; ses genoux se dérobent sous lui; il sent son cœur faillir, il jette ses bras au cou de son enfant, et se serait évanoui, si son fils ne l'eut soutenu de ses robustes bras. Revenu à lui, le vieillard s'écrie :
Jupiter, notre père, il y a donc encore des dieux au Ciel ! *: Il semble qu'on pourrait, empruntant les vers délicieux de La Fontaine, dire ici :
Voilà nos gens rejoints, et je laisse à juger De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines. Ulysse a retrouvé sa patrie, sa femme, son fils, son père; il va sans doute jouir maintenant en repos de ces joies si chères, et qu'il a tant de fois désirées! Ehî bien, non. Il a vécu trop longtemps d'une existence pleine d'activité intense, de sensations fortes et renouvelées, il a trop au fond du cœur le goût du changement, l'insatiable désir de voir et de savoir *, et la passion de la mer, pour se contenter du bonheur paisible d'une vie régulière et ordonnée. Il en a lui-même conscience, tout en mettant sur le compte du destin ce besoin d'agitation et cette humeur inquiète qui vont l'emporter encore. Dans son entretien avec sa femme, il lui fait prévoir une nouvelle et prochaine séparation. Je ne suis pas, lui dit-il, je ne suis pas encore au bout de mes travaux 3; l'ombre de Tirésias m'a prédit* que j'aurais encore à parcourir le monde et à visiter maintes cités, tenant en main la rame du marin. Mes courses lointaines ne prendront fin, que lorsqu'arrivé chez un peuple qui ne connaît ni la mer, ni même l'usage du sel, qui ne sait ce que c'est qu'un vaisseau et une rame, je rencontrerai un passant qui, voyant sur mon épaule ma rame, la prendra pour une pelle à vanner.
C'est à ce moment seulement que je devrai planter en terre ma rame, c'est-à-dire renoncer à la mer. Alors.
^ Cette reconnaissance a été comparée par Chateaubriand à celle de Joseph se faisant reconnaître de ses frères {Genes.y 44 et 45).
< Petron., Satyric, CXI. Vitio gentis human» concupiit scire.
» Od., XXIII, 248.
* Odn XI, lîl.
tH LES HÉROS ET LES HEROÏNES D^HOMÈRE
après un sacrifice à Poséidon, je pourrai rentrer chez moi et y attendre, au terme d'une longue et paisible vieillesse, dans mon royaume pacifié et prospère, la mort douce qui doit me venir de la mer^
Ainsi cet intrépide et infatigable marin, pour lequel la vie de la mer, avec ses accidents infinis et incessamment divers, est devenue une habitude et un besoin, ne goûtera le repos que lorsqu'il sera arrivé dans un pays lointain, tellement étranger aux choses de la mer, qu'on n'y connaît pas même Tusage du sel et la forme d'une rame. Alors il déposera l'aviron, symbole de la vie errante qu'il a menée et l'échangera contre l'existence sédentaire, calme, monotone de la vie des champs, et encore la mort qui l'attend, douce
* Od,. XXII, 281. OavQiTo; ds {loi U àXoç a\ix(â
Les interprètes ne sont pas d'accord sur le sens de ce passage : la plupart traduisent ê| àXô; comme s'il y avait^e^w àXô;, loin de la mer, en sorte que la mer serait étrangère à sa mort. G*est forcer peut être le sens de è^, et il me semble celui de tout le morceau.
C'est ce passage qui a donné à Eugammon Tidée, qu on peut appeler malheureuse, de continuer le récit des aventures d'Ulysse, aventures qui en font un héros de roman et altèrent la grandeur simple de son caractère épique.
Dans la Télégonie^ qui clôt le cycle des poèmes troyens, l'auteur nous représente Ulysse quittant Ithaque après les funérailles des prétendants et, un sacrifice offert par lui aux nymphes, pour se rendre en Elide visiter ses domaines et les troupeaux qu'on y élevait. Puis il retourne dans son ile pour accomplir les sacrifices prescrits par Tirésias. 11 la quitte encore pour se rendre chez les Thesprotes dont il épouse la reine, Callidice. La guerre éclate entre les Thraces Bryges et les Thesprotes commandés par Ulysse. Après la mort de Callidice, Polypœtès, fils d'Ulysse, succède à sa mère, et Ulysse revient encore une fois à Ithaque. Télégonus, fils de Circé et d'Ulysse, envoyé par sa mère à la recherche de son père, descend dans lile d'Ithaque qu'il ravage. Ulysse, accouru pour la défendre, est tué par son fils, qui ne le connaissait pas. Après avoir reconnu son erreur, il ramène chez s.a mère le corps d'Ulysse et en même temps Télémaque et Pénélope que la magicienne rend immortels; elle épouse Télémaque, et donne Pénélope pour femme à son fils.
et paisible, lui viendrait-elle de la mer. Sans chercher à deviner le mot précis de l'énigme prophétique, il est clair pour moi que cela veut dire que ce roi de la mer, qui a couru toute sa vie toutes les mers, quia sacrifié à la mer le bonheur domestique à peine retrouvé, mourra les regards et l'âme tendus vers la mer, croira voir la mort venir à lui du fond de ses abîmes, et expirera, en poussant de ses lèvres mourantes le cri que j*ai entendu : la mer t la mer !...