‹ Les héros et les héroïnes d'HomèreChapitre 25 sur 26 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Pénélope est la femme d'Ulysse, et la femme la plus digne de lui. Il y a entre les deux époux je ne dirai pas seulement une sympathie, mais une harmonie morale ; leurs vertus se correspondent; leurs caractères sont le pendant l'un de Tautre. La qualité maitresse de Pénélope est une haute et ferme raison. Elle est prudente et fine*, calme et forte; c'est une mère tendre et fière, une épouse chaste et fidèle*. Homère se borne à nous dire qu'elle était fille d'Icarios : nous savons par une tradition postérieure qu'Icarios, comme Ty ndare, est fils du héros éponyme d'une des plus vieilles cités de Laconie, Amyclae. Tyndare reconnaissant des habiles conseils d'Ulysse, relatifs aux rivalités des pré-

* ireptçpuv.

> Ulysse aussi est un mari Adèle, si Ton tient compte des mœurs grecques ; sans doute il partage le lit de Circé et de Calypso ; mais rien ne peut détacher son cœur de la femme qu'il a aimée dans sa jeunesse. 11 n'a point de femme dans sa .tente sous les murs de Troie, et ce qu'il punit le plus sévèrement dans sa' maison, c'est le libertinage et la débauche des femmes, qui, par leurs désordres impudiques, ont souillé les regards et profané la chaste demeure de leur reine et de leur maltresse.

S5i LES HÉROS ET LES HÉROÏNES D*HOMÉRE

tendants à la main de sa fille Hélène, aurait demandé et obtenu pour lui Pénélope, de son frère *.

Elle est donc de la famille d'Hélène, avec laquelle elle forme un si frappant contraste. Elle était toute jeune encore quand son mari Ta quittée pour prendre part à l'expédition de ïroie, lui laissant un seul petit enfant, Télémaque. Pendant les dix années qu'a durées la guerre, qui n'avait pas sans doute interrompu toutes les relations, elle a vécu triste, mais résignée dans son isolement et respectée de tous, partageant sa vie entre les soins à donner à sa maison et les soins donnés à

l'éducation de son fils. Mais depuis la fin de la campagne, qui a ramené la plupart des soldats et de leurs rois dans leurs foyers, elle est restée sans nouvelles. Cette absence prolongée que la mort d'Ulysse semble seule pouvoir expliquer, lui a causé une douleur qu'accroissent les angoisses poignantes de Tincertitude, et à laquelle s'ajoutent les difficultés de sa situation comme femme et comme reine. Depuis trois ans -, considérée comme veuve, elle est. pressée par les princes des îles Ithaciennes, de se remarier, et par son mariage, de donner un roi à ses peuples, un maître à sa maison.

Le mariage d'une femme veuve n'avait rien de choquant aux yeux des Grecs, au point de vue de la morale, et encore moins rien de contraire à la loi ou aux mœurs qui en tenaient lieu. Ulysse le reconnaît luimême. Au jour des adieux, au moment de la séparation dont il ne peut savoir la durée, en partant pour une campagne dont nul ne peut prévoir Tissue, il lui dit en lui serrant les mains : Chère femme, je ne peux

* Une autre tradition veut qu'il l'ait gagnée dans des jeux où il aurait remporté le prix de la course, i Od., XIII, 377.

01 Ô7) TOI cp:ste; {jLCyapov xocrsc xoipavéouciv.

pas espérer que tous les Grecs reviendront vivants de cette guerre où ils vont avoir affaire à de vaillants et redoutables ennemis. Qui sait si tu me reverras ? Qui sait si les Dieux me feront la grâce de revenir ici, ou si je ne resterai pas là bas, ou mort ou prisonnier? Tu vas avoir désormais ici, la charge, le gouvernement et la responsabilité de tout Mais avant tout, pense à mon père et à ma mère, qui restent dans notre maison ; prends soin d'eux comme tu le fais aujourd'hui et même plus tendrement encore, puisque je ne serai plus là. Élève notre fils; mais lorsque tu le verras devenu homme, eh ! bien, marie-toi à Thomme que tu auras choisi, et quitte notre maison*. Elle-même hésite; mais elle ne repousse pas avec horreur et dégoût, l'idée de ce second mariage : elle est partagée entre la pensée de suivre un riche époux qui la comblerait de présents *, et le devoir de rester auprès de son fils, de veiller à sa fortune et à sa maison, et surtout de rester pieusement fidèle au respect qu'elle doit à l'époux de sa jeunesse, et par crainte aussi de Topinion s. Abandonnée du côté

« Ocf., XVIII, 259.

- Délail significatif et naïf. Od„ XIX, 524. fcopcov àicepetata côva. C'est rattraitde la richesse, à laquelle ne résistent pas toujours, même aujourd'hui, dit-on, les jeunes veuves et les jeunes allés.

Pénélope n'est pas insensible, d'ailleurs ; elle n'écoute pas sans plaisir celui de ses prétendants en qui elle voit un honnête homme, et qui lui exprime ses sentiments avec grâce et éloquence. Od., 1, 29i. Minerve elle-même donne à Télémaque, s'il apprend que son père est mort, le conseil de donner un mari à sa mère...

àvipi (ir^Tlpa ôovvat.

Ceci implique un certain droit du fils majeur sur sa mère.

Od., XVI, 397. i^âXtcTTa fie IlrjveXoiieÎTi ri^Ba^i (Amphinomus) |iu6otat* 9peai yôp xéxPTQT'àyaôfjdiv.

Elle est seule, sans conseil, sans appui : Ânticlée est morte; Laërte est impuissant par désespoir. Il faut qu'elle fasse seule face à toutes les difficultés de la situation, qu'elle envisage avec sang-froid et raison.

^ Pénélope puise la force de sa résistance dans trois motifs,

de son mari, elle est pressée par son père et par ses frères, de donner sa main à Eurymachus, qui est le plus riche parti qu'elle puisse espérer * Bien plus, ce qu'elle reproche elle-même le plus vivement aux jeunes princes qui prétendent à sa main, c'est de ne pas suivre la coutume et )es convenances sociales, de ne pas apporter, avec les cadeaux personnels, les bœuts et les brebis, pour traiter noblement les amis de la fiancée, et au contraire de ruiner sa maison par leurs somptueux banquets 2.

On conçoit donc ses angoisses et les cruelles perplexités de sa raison et de son cœur, le conflit de sa prudence et de ses sentiments. Elle ne veut pas repousser une alliance qui lui est odieuse, et ne supporte pas la pensée, en l'acceptant, de mettre fin à la poursuite dont elle est l'objet 3.

On sent ici une révolte de ses sentiments et de sa ferme volonté *.

L'usage permettait, exigeait peut-être que les prétendants à la main d'une femme, reçussent Thospitalité

tous trois d*ordre moral. Elle veut rester auprès de son fils, icspà icatS'i (isv(o, et veiller au maintien de sa fortune et à la conservation de ses biens propres, çuXàcrro) x'cy,<Tîv i\t.r,\j qui seront ceux de son (ils. En outre elle craint Topinion, si puissante chez les Grecs, et garde un respect tendre pour le mari et pour sa couche, lOvi^v T*at8o{jLévr, icôtrto;. Ajoutons enfin l'incertitude où elle est du sort de son mari.

« Od., XVI, 16.

f,ôr) yâp f X irati^p te xaoÎYVYiTot te xsXovtqci EOpi^Qc^o) yfi^cLtjbai' à yop itepiêaXXet airavTa; IJLvr^crrf.paç â(opoi(r:.

« Od., XVIII, 27i.

3 Od., I, 249.

r\ û'oùx àpvettat arjyspbv yâjiov, oute TîXeuTTiV icotTi.(Tai âuvatas.

* Od., II, 50.

liYjTspi pioi |ivY]OT^pe; eicéxpaov oùx tôeXov<nj.

PÉNÉLOPE ET ULYSSE i57

daus la maison de son père, en échange des cadeaux qu'ils venaient lui offrir S et cela jusqu'au moment où elle avait fait son choix. Le plus souvent ils faisaient eux-mêmes les frais de ces somptueuses et coûteuses fêtes-. Sans doute les princes des lies ne s'étaient pas tout d'abord dérobés à cette coutume gracieuse et courtoise; mais la persistance des refus de la reine et ses ajournements sans cesse renouvelés pendant .trois ans, et dont le motif vrai était à peine déguisé par Tobligation de tisser de ses propres mains le riche manteau mortuaire destiné au vieux père d'Ulysse, tous ces délais avaient fini par lasser leur patience et épuiser leur générosité. Ils s'étaient, pour ainsi dire à demeure, installés chez le maître absent, et croyant ainsi plus facilement venir à bout des résistances de sa veuve, vivaient à ses dépens, se faisaient servir par ses serviteurs, fournir leur table des produits de ses domaines, et avaient fait de ses jeunes servantes leurs maitresses 3.

C'est à l'un de ces banquets bruyants et licencieux que nous voyons pour la première fois dans le poème apparaître Pénélope et se produire un des côtés de son caractère. Les jeunes gens sont assis, en attendant l'heure du dîner, sous le porche qui précède la cour, sur des coussins de cuir.

Les uns jouent aux dés*, les autres boivent. Téiéma-

* Cet usage s'est conservé en partie dans le Berry, et dans La Mare au diable, si je ne me trompe, G. Sand le décrit avec sa grâce et son charme babitaels.

* Od., XVIII, 276.

3 Od., XVIII, 2iO. à/.).ÔTp'.ov pioTov vt,ico:vov lôovotv.

Id., .1, 91 . otTS ol ait t

(tf,X'àôiv3 oçâl^ovot xx' (i>.:7coôx; cXtxa; ^0;.

^ Athénée (Deipnos., I, p. 61) nous raconte diaprés Apion, qui la tenait de Ktéson dlthaque, une histoire à dormir debout, au sujet de ce jeu de dés.

que était au milieu d'eux, Tesprit sombre, voyant en imagination son noble père, rentrant subitement dans sa maison, chassant cette tourbe insolente, et reprenant ses droits et son pouvoir de maître et de roi. Tandis que ces espérances traversaient son esprit, il aperçoit un étranger à qui il offre l'hospitalité, et tous deux entrent alors dans la grande salle de réception, où Télémaque dépose sa lance au chapiteau creusé d'une colonne qui servait de râtelier aux armes d'Ulysse. Le repas terminé, Phêïnius vient compléter le plaisir de la bonne chère par le chant et la musique ^ Il chantait le départ des héros grecs s'embarquant pour rentrer dans leur patrie, et qui devait être pour plusieurs si funeste^.

Pénélope était en ce moment dans l'une de ces chambres du premier étage, dont les portes ouvraient sur une galerie intérieure qui circulait autour du mégaron des femmes 3. .

C'est là qu'elle dormait, priait, pleurait, travaillait et surveillait, sans avoir besoin d'y descendre, les femmes de service qui remplissaient leurs fonctions domestiques au rez-de-chaussée, dans le gynécée proprement dit, ou atelier de travail *.

Dans le profond silence que l'aœde impose à tous ceux qui Técoutent, Pénélope, malgré l'éloignement de sa retraite, l'a entendu. Ces chants réveillent toutes les

« Od., I, 152.

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