‹ Les héros et les héroïnes d'HomèreChapitre 4 sur 26 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le titre d'un livre, si clair et si précis qu'on s'efiorce de le rendre, par sa formule nécessairement très brève, ne donne jamais qu'une indication insuffisante de l'objet que se propose l'auteur. Je ne crois donc pas inutile de déterminer par quelques développements l'objet propre de cet ouvrage.

Et d'abord ce n'est pas une étude de mythologie; je ne veux pas ici écrire une histoire ni exposer une théorie de la doctrine des héros, considérés comme des êtres demi hommes et demi dieux, admis par les mythes helléniques aux honneurs d'un culte religieux

lié au culte des morts, et auxquels le néoplatonisme a fait une place dans sa théologie philosophique. Je ne méconnais pas l'intérêt que pourrait présenter la recherche des rapports de la démonologie avec les héros d'Homère, bien que je trouve parfois excessive la hardiesse de ces rapprochements et de ces interprétations aventureuses. Ainsi non seulement on a voulu faire des dieux des héros d'Homère, mais on en a fait la personnification symbolique de forces ou d'accidents de la nature Achille, l'Achille de Ylliade devient le fleuve aux rives basses, sans embouchure, c'est-à-dire sans lèvres*. Hélène est la lune, comme aussi Pénélope; Ulysse est le soleil; les actions guerrières des héros de l'Iliade représentent la succession des changements géologiques qu'ont éprouvés les plaines de la Troade. Quelle que soit la valeur scientifique de ce symbolisme à outrance, — et je la crois petite, — ce n'est pas mon dessein d'étudier à ce point de vue les héros d'Homère, que je ne considérerai que comme les personnages et les caractères qui font mouvoir l'action des deux grandes épopées grecques. Écartant complètement le point de vue mythologique, je me renfermerai dans une étude d'ordre purement littéraire sur la poésie homérique, envisagée sous un aspect particulier.

Dans cette étude même, j'exclus résolument et systématiquement toutes les questions, pour moi secondaires et accessoires, sinon indifférentes, que la curiosité, souvent intempérante, des érudits anciens et modernes, a multipliées pour ainsi dire à l'infini sur la personne et la vie d'Homère, sur l'origine, le mode de composition et de récitation de ses poèmes, leur conservation, leur transmission et leur authenticité totale ou par-

1 iS.

a-xttXoc*

tielle. Homère est pour moi un poète; il n'est pas seulement Tauteur de Y Iliade et de V Odyssée : il est le créateur du genre épique, parce que ses deux poèmes sont par leur perfection la réalisation de Tidée même de répopée. Les genres sont créés par les génies dans tous les ordres de Tart; ce sont les chefs-d'œuvre de ces génies qui déterminent Tessence, le but, la forme, les limites respectives, les lois des genres de Vart. Ce que nous concevons du genre épique, c'est ce que, dans Vlliade et VOdy$sée, en a réalisé Homère. Gomme partout, dans Fart le genre est contenu dans l'individuel .

On aurait pu croire que les anciens avaient épuisé sur leur grand poète les questions même les plas subtiles, les plus frivoles, les plus indiscrètes.

Tous les Grecs savaient par cœur ses poèmes, depuis le commencement jusqu'à la fin < ; car c'était l'opinion générale que la poésie n'a pas pour but unique d'enchanter et de ravir l'âme, mais qu'elle était une sorte de philosophie qui nous introduit à la science et à la pratique de la vie dès la jeunesse et enseigne la vertu en mêlant à ses leçons le charme des vers 2. Il est impossible d'exagérer l'influence qu'Homère a exercée sur toutes les parties de la vie des Grecs, et il ne faut pas s'étonner que leur curiosité, comme leur admiration pour lui^ ne se soit jamais lassée; mais il est difficile de ne pas leur reprocher de l'avoir poussée parfois jus-

1 Xéoophane, cité par Dracon, de Metris., p. 33. 'E^ôlp^tî; xal*- 'OfiTjpov éicc'i |U|ia6i^a9t icavrcc. Xénophon (Contnv., III, 5) : « Mon père, dit le Jeune Nicératos, m'a obligé d'apprendre par cœor les poèmes d*Homère, et je pourrais encore aujourd'hui les réciter tout entiers de vive voix ».

> Strab., ly 3, p. 23. çiXoooçiav tivà XfYovai icpn&TQv tT)v icotv}nx^v ctfféyovffav sic tov piov f((&&c ix vicov %a\ 8i$àaxovgav ffiii «a\ «aOv) luà «P^Uk |u6'i)âovr|C.

qu'à la puérilité. Nous nous demandons quel intérêt ils pouvaient prendre à discuter pourquoi Télémaque, couché à côté de Pisistrate, le réveille d'un coup de pied au talon et non d'un coup de coude* ; à rechercher combien de rameurs contenait le vaisseau d'Ulysse ^ ; quel était le nom de la mère d'Hécube; quels étaient les noms des compagnons d'Ulysse qui furent dévorés par Scylla; à quelle main Vénus fut blessée par Diomède; pourquoi Pan est désigné par les mythes comme un fils d'Ulysse et de Pénélope 3. On reconnaît là le goût des Grecs pour tous les jeux de l'esprit, et ce penchant inné pour la subtilité qui fit naître chez eux la Sophistique. C'était un peuple ami de la parole, et qui, dans la conversation, ne dédaignait aucun sujet de nature à aiguiser la finesse et Ta délicatesse de l'esprit.

Ce n'était pas toujours les graves problèmes de la philosophie qui faisaient la matière de ces entretiens de table ^, passés dans les mœurs, ou de ces causeries familières, légères, enjouées, plaisantes dont étaient les centres habituels, les Portiques publics, les boutiques des coiffeurs, des barbiers, des cordonniers, les ateliers des forgerons et des maréchaux- ferrants, chauds en hiver, en un mot de tous les lieux où les oisifs aimaient à se réunir et à causer^. Naturellement des questions

» Od., XV, 45. Ikl itoô'i xivtjaac.

- * Seuec, de Brev, tnt., 13. .

^ Klausen, (En, u, die Penaten^ t. Il, p. 1129. On pourrait multiplier les exemples : Pourquoi Homère, qui connaît Thuile de roses, ne nomme-t-il pas la rose; quel nom prit Achille quand ii était caché parmi les âUes de Lycomède ; pourquoi Homère appelle^t-il la pomme âyXaoxapico;, le sel divin, Thuile ÛYpov; pourquoi, en parlant des concours gymniques, met-il toujours au premier rang le pugilat, la lutte au deuxième, la course au troisième. Plut., Symp., I, 1 ; IX, i; V, 8; V, 10; V, 9. Aul.-Gelle, N, i4«.. I, 2; XIV, 6. Athénée, pawim.

-4 Sv|ifco(Tcaxot icpa6X-i^|iaTa.

^ G*était ce qu'on appelait les Aéa^ai. Pausan., X, 15, 31. Ho-

littéraires y étaient Tobjet des conversations et des discussions. Il est vraisemblable qu'on n'avait pas attendu la critique Alexandrine^ pour poser la question de l'authenticité du xxiv« chant de VIliade et de la fin de l'Odyssée à partir du vers 297 du xxiu* livre, ou celle de savoir si les deux poèmes ont le même auteur ou .deux auteurs différents ^ ou encore pour signaler dans chacun d'eux des vers interpolés, altérés, modifiés ou déplacés suivant les diverses éditions anciennes.

Il était réservé à l'érudition moderne de pousser à des limites extrêmes et l'on peut dire déraisonnables les droits de la critique et de s'efforcer de renverser sur

mère connaissait déjà le mot et Tusage : « Misérable étranger, dit un des prétendants à Ulysse, n'iras-tu pas dormir ailleurs qn*ici... x»^*i^ri'ov i; ôôpiov éXOù>v yjé irou è; >.éffxi^- ^^m XVIII, 328 ». Hésiode parait l'appliquer aux ateliers des forgerons : 'ISpra xa\ *H|upai, V. i64.

nàp 8'tBi ^aXxctdv O&xov xa\ CTCoXla Xévx^^

* Aristophane de Bysance et Aristarque.

* Sénèque [de Brev, vit,, 13) nous apprend que cette question fut posée scientifiquement pour la première fois par Xénon et Hellanicus, d'Alexandrie, qui furent ainsi les premiers ^copiCovitc. €e mot se trouve dans les Scholies de Venise (God. A. ^' 356. ù' 354. X. 476), et dans le chapitre sur les notes critiques, <n)ucTa, publié par Villoison [Proieg, ad Hom., p. XIII), et extrait du manuscrit de Venise (f** 32, b), où il est défini comme il suit r AtxXrj xaOapàr icxpaxeiTai npoc Toù; Xéyovta; (it) elvat toO avroO noty)toO 'iXtâSa xa\ 'OdûaTciav. Gonf. Hepbaest., éd. Gaisf., t. I, p. 136, 137, n. Dans le fragment sur Homère attribué àProclus (HephsBst., 1. 1, p. 468), on lit : yk'xpoi^t 2à icoiTJaci; 2>^o, 'IXiaSa xai 'OSvcactav v)v SévcDv xa\ 'EXXctvtxo; âçatpoOvrai auioO. Xénon n'est connu que par un mot des Scholies de VIliade (M', v. 435). Hellanicus est un grammairien contemporain d' Aristarque. Tychsen, en rétablissant un passage de la Vie d'ffomère (Append., Fasc., 1. Bibl. Goetting., p. 11), propose de mettre un point après 'OS^iaTciav et de supprimer ^v, etGaisford suppose que plusieurs titres de poèmes attribués à Homère ont été omis après les noms de Xénon et d'Hellanicus. Rien de tout cela ne parait nécessaire; le texte se comprend très facilement dans sa leçon primitive.

ces points comme sur tant d'autres Tautorité de la tradition et de Tantiquité.

II est vrai que c'est précisément ce dont elle se vante. Fr. Lauer dit crûment : c L'Antiquité ne savait rien d'Homère » K Nitzsch ne trouve pas Âristote suffisamment qualifié pour porter un jugement critique sain et valable ni sur la tragédie grecque dont il n'a approfondi ni les origines ni les éléments nationaux, ni sur l'épopée dont il n'a pas donné une exposition satisfaisante au point de vue de la genèse de ces poèmes ^ puisqu'il n'y a pas vu, ce que Nitzsch y a découvert, le produit d'une évolution organique. Nitzsch en remontrant à Âristote sur les principes de la poésie et de l'art et de la poésie et de l'art grecs, c'est véritablement un comble. Et cependant il croit à la personnalité d'Homère, tout en admettant une littérature épique antérieure, sous forme de petits chants, qui, chose étrange et inexplicable, ont tous entièrement' disparu sans laisse^r aucune trace ni d'eux-mêmes ni de leurs auteurs. En face de l'opinion dominante de son pays, il se croit môme très hardi de dire que les témoignages des anciens au sujet de leurs grands poètes ne sont pas absolument à mépriser et à écarter.

Welcker non seulement écarte l'opinion et récuse l'autorité de l'antiquité : il l'attaque et s'efforce de la ruiner dans son fondement même, t A force d'être répétée, la tradition finit par prendre sur les hommes une immense puissance ; même dans les choses où elle exprime rarement la vérité, la voix du peuple garde toujours, pour la plupart des gens, toute sa valeur et sa .domination reste inébranlée jusqu'à ce que se lèvent

* Gesch, d, Hom,^ Poésie, p. 1 : f Es wusste das AUerlhum nichts von Homer ».

« Beitrag, z, Cfesch, d. Episch,^ Poésie, p. 2Î4.

contre elle rénidition et l'école ^ > Je ne puis assez m'étonner que de pareilles affirmations aient été si docilement acceptées par la critique française, et qu'on en soit venu, même dans ce pays de bon sens, de clarté et de logique, à admettre ce que pendant deux mille ans personne ne soupçonna jamais, à savoir que les poèmes homériques, qui, par leur perfection et leur beauté, font une exception unique dans l'histoire de la littérature, n'ont pas eu de poète ^. La plus belle création du génie humain sans un génie créateur; une œuvre de l'art sans un artiste ; un chef-d'œuvre de l'esprit assimilé au développement d'un organisme, produit sans conscience, sans liberté, sans choix, sans fin, d'après les lois nécessaires et invariables de la nature physique, comme s'il n'y avait pas, attestées par l'histoire et l'analyse psychologique, des conditions imposées par la nature de l'intelligence à toute création d'art, à toute production esthétique. Sans doute Homère a été un poète national et populaire; mais la poésie populaire n'est pas celle que produit et crée une collectivité : c'est celle qui sait parler à l'&me et à l'esprit d'un peuple, qui a su les comprendre ou plutôt les deviner, et qui peut-être, en un sens, les a créés en leur donnant une expression supérieure et une forme parfaite. Ce

> Klein, Scrift., t. Il, p. 46. Pour nous, Français, quand nous diFons rScole, cela marque que la chose est étrangère au monde en général, au public, que nous avons affaire à des idées comme à un langage enfermés dans un cercle clos et restreint. Ce n'est pas ainsi qu'on Tentend en Allemagne où elle est une force respectée.

< Je ne veux citer ici que les systèmes de la génération spontanée de M. Dugas Montbel, de Lachmann, qui imagine, rien que que dans Ylliadey dix-neuf poèmes primitifs, et enfin celui de M. Maurice Croiset, qui croit à un noyau primitif, composé de quelques chants, « d'où les autres ont dû naître par un développement organique ». Ont dû! je voudrais bien savoir ce qui Justifie et explique cette prétendue nécessité.

8 LES HÉROS BT LES HÉROÏNES FHOMÈRE

n'est pas le poète qui s'absorbe et se perd dans le peuple, c'est le peuple qui se retrouve, qui se trouve dans son poète, se reconnaît en lui, voit en lui son image embellie et salue en lui le créateur de sa personnalité collective.

On peut dire que c'est Homère qui a vraiment fait la Grèce et qui Ta faite à son image, héroïque, spirituelle, aimable et belle ; c'est lui qui lui a donné conscience de son unité politique, de sa mission dans l'humanité, qui a fait naître chez toutes ces tribus isolées, divisées, si souvent antipathigues, l'idée de la patrie, en retraçant une image chère à tous par des souvenirs communs de gloire et de malheurs. La mémoire des grandes choses faites ensemble a été le lien vivant qui les a toujours unies, au plus fort de leurs dissensions et les a élevées au-dessus d'elles-mêmes à une grandeur que nul peuple n^a jamais atteinte. Les Grecs ont eu conscience de l'influence qu'a exercée sur le développement de leur civilisation et la grandeur de leur vie intellectuelle et morale, leur poète. « Nos pères, dit l'orateur Lycurgue * ont vu en lui un si grand poète qu'ils ont fait une loi par laquelle, à chaque pentaétéride des Panathénées, ses poèmes devaient être récités ; ils voulaient ainsi montrer à tous les Grecs, car il était le seul à jouir de ce privilège, qu'ils les jugeaient les plus beaux d'entre tous les poèmes, et ils avaient bien raison. La loi dans ses formules concises n'enseigne pas : elle ordonne, tandis que les poètes, dans leurs représentations de la vie humaine, choisissent les actes les plus beaux et s'en servent pour persuader les hommes à l'aide de la raison et des exemples, i

Eschine dans son discours contre Timarque le cite à

t C. Leocrat,, § 26.

plusieursreprisesSet, chose curieuse et caractéristique, il fait lire au tribunal par le greffier tout le discours que dans Y Iliade Tombre de Tirésias adresse à Achille qui, accablé de fatigue après avoir poursuivi Hector, s'est endormi sur le bord de la mer, bercé par le murmure de ses flots <.

Ce que je viens de dire suffit pour établir la position que j'entends prendre dans ce qu'on appelle la question homérique; car il n'entre dans le plan de cet ouvrage ni d'exposer les systèmes qu'elle a produits ni de les discuter ni de les réfuter. Mon objet propre est de faire sentir à tous ceux qui ont le goût de la vraie poésie la fraîcheur de vie, la fleur de grâce, le charme éternel ^ rinimitable et admirable perfection de la sienne.

Je sais bien que le vrai moyen de la sentir et de la . comprendre, c'est de le lire, et de le lire dans sa langue et dans son texte quelque modifié qu'il puisse paraître à une critique trop raffinée. Mais il faut penser aussi à ceux qui ne sont pas capables d'un pareil effort, et pour ceux-là même qui le sont, la critique n'est pas inutile : elle aide l'imagination à s'ouvrir à ces émotions esthétiques et fortifie en les éclairant l'admiration et l'enthousiasme. J'ai cru qu'on pouvait arriver à ce résultat en rassemblant et en rapprochant les traits multiples et dispersés par l'action épique de quelques-uns des caractères les plus poétiques de VIliade et de l'Odyssée.

Le don de la vraie poésie, son essence même n'est pas tant de peindre que de créer : son nom même veut dire création ; et ce qu'elle crée, ce n'est pas la nature

1 §§ 27 et 29.

« iZ., XXIII, 69.

' Plut., de Garr.f 5. m\ xaivbc Ûv xat icpbc x^P^^ axticyCcov* Démocrite (dam Dion Ohrys,), 3 : çûacwc Xaxâ>v dEtaCoO^v); Imiov xo^iiov

extérieure qu'elle décrit, ce ne sont pas les faits ou les événements qu'elle raconte ; ce ne sont pas les sentiments, les idées ni les passions qu'elle analyse et re« présente : ce sont des hommes; mais les hommes sont surtout, éminemment des caractères, et ces caractères dans Homère sont héroïques : les hommes y sont des héros. La puissance de créer des caractères et la puissance de la composition et de Texposition dramatiques, c'est l'art suprême que les anciens ont unanimement reconnu et admiré dans Homère ^ . Mais au fond ces deux qualités maîtresses du génie poétique n'en font qu'une : elles se pénètrent l'une l'autre et se conditionnent mutuellement.

Il me semble d'ailleurs, comme à Aristote, que les caractères sont l'élément qui risque le moins d'être altéré dans une analyse. Toute traduction est impuissante. On ne traduit personne. Dans la poésie surtout, tout pour ainsi dire est intraduisible : la langue, le style, l'ordre et le mouvement des sentiments et des idées, la forme versifique, avec ses enchantements, mélodie et rythme, si profondément expressifs. Un seul mot, placé au commencement ou à la fin d'un vers ou rejeté au vers suivant, non seulement a une puissance particulière d'harmonie, des effets différents de sonorité, mais encore une expression pathétique que rien ne peut rendre. L'ordre dans lequel se succèdent et s'ordonnent les pensées est propre à une langue et propre à un poète. Les couleurs

t Arist., Poet, XXV. « Entre toutes les qualités qu'on peut louer dans Homère, il faut relever celle-ci : que seul d'entre tous les poètes, il sait ce que le poète doit faire. Or, le poète doit parler le moins possible en son nom : car, en cela, il ne fait pas œuvre créatrice. Les autres se mettent eux-mêmes toujours en scène et n'ont aucune puissance de création poétique, tandis que Homère, après un court exorde, introduit immédiatement un personnage, homme ou femme, qui a son caractère. Rien chez loi D>8t dépourvu de caractère, C^ovta tJOy)... xat ovdèv ây}Otc. »

et les images les pins fidèlement traduites ne font pas la même impression, les mots eux-mômes et les mêmes mots n'ont plus le même sens * ; les sons ont des valeurs d'expression très différentes. Sans doute c'est là la forme de l'œuvre d'art; mais dans une œuvre d'art, il est impossible de séparer absolument la forme de la matière, le contenu de l'expression : ils constituent un tout indivisible. La forme esthétique n'est pas un vête^ ment accessoire, étranger, jeté sur la pensée comme un manteau sur les épaules : c'est un tissu qui fait partie de la chair qu'il recouvre, que la vie a formé en même temps qu'elle et quelle nourrit du plus pur de son sang. L'individualité du style est aussi incommunicable que toute autre individualité. Il faut cependant se résigner à l'inévitable, et l'inévitable pour la critique est de rendre dans une autre langue les formes pures d'une œuvre d'art, et c'est encore les caractères dont la vérité, la force, l'individualité, la vitalité, souffrent le moins de cette espèce de transplantation . Les caractères créés par la poésie ne sont pas des portraits abstraits et généraux dont le peintre a réuni et présenté à la fois fixes et immobiles les traits les plus saillants. Les caractères poétiques sont vivants : ils se manifestent, se déterminent, se développent par l'action mue par un mobile moral, par une série d'actions particulières, successives et liées dont l'unité les constitue. Le caractère qui n'aboutit pas à une action n'est pas encore fixé, et il ne sera même déterminé que par des actions répétées. S'il y a loin de l'intention à l'acte, on peut dire qu'une seule action ne manifeste pas encore un caractère, comme une hirondelle, sui-

* Nous aUons le voir tout à Theure en essayant de préciser le sens que les grecs attachaient au mot héros^ qui n'a dans notre langue ni dans aucune autre, que des équivalents imparfaits.

vant le mot charmant d'Aristote, ne fait pas le printemps. Les héros d'Homère sont des caractères : nous serons donc amenés à raconter les actions qui les révèlent, d'autant plus que c'est surtout dans le conflit (}es sentiments et des passions qui produit la collision des actes, que le caractère se forme, éclate et se fixe. Nous aurons ainsi à montrer les caractères aux prises avec les événements sans doute, mais aussi avec d'autres caractères, leur choc ou leur sympathie dans leurs rapports mutuels, surtout dans ces rapports qui découlent des mouvements les plus intimes de l'âme. On peut appliquer à l'Iliade ce que le rhéteur Alcidamas disait de Y Odyssée ^ : c'est un miroir dans lequel se reconnaît, se contemple et s'admire l'humanité qui s'y reflète embellie, un miroir vivant où se contemplait avec orgueil la Grèce, qui y prenait conscience d'être le type le plus parfait, le représentant le plus vrai et le plus noble de l'humanité. Loin de croire que ces chants immortels soient le produit presqu'inconscient de la race Je croirais plus volontiers quece sonteuxqui ont fait la Grèce ce qu'elle a été, une race intelligente, hauteméntreligieuse et morale, héroïque et belle, parlant une langue qni semble pétrie par les Muses, aimant les gloiresde la guerre et les joies de la paix, avide du plaisir et de la vertu, sachant estimer et pratiquer le travail , le commerce , l'industrie , la navigation , les voyages lointains, les courses aventureuses à la recherche de mondes nouveaux, et en même temps passionnée pour l'éloquence, la musique, la poésie, les arts plastiques, la science et la philosophie, réalisant enfin le plus harmonieux équilibre de toutes les facultés humaines.

* Arist., Bhei,^ III, 3. xaXbv xatoicrpov àvOpcoictvou p^ou.

n est assez curieux de trouver exposé dans Homère même Tensemble des conditions et des qualités que la critique a reconnues nécessaires à la beauté d'un caractère poétique, c'est-à-dire la vérité, la vitalité, la complexité, l'unité. Et d'abord la vie et la vérité : t Tu racontes, dit Ulysse à Démodocus, les choses comme si tu y avais été toi-même, et c'est par là que tu es le plus grand de tous les chanteurs *. » Puis, c'est l'ordre de la composition ^ ; la grâce, ou le don de plaire, qui fait de la poésie un charme magique qui enchante les mortels ^ ; la grandeur et la noblesse des sentiments et des pensées^ ; la connaissance profonde des hommes et des choses, surtout des choses de l'âme que révèlent l'expérience externe et l'observation interne * ; enfin cette puissance d'imà^nation qui communique à toutes choses non seulement la vie, mais une vie morale, une âme, un caractère, et fait ainsi participer même le monde de la nature inanimée aux sentiments de l'homme, qu'elle semble éprouver <^.

Chez lui les mots se meuvent, c'est-à-dire vivent ''. Les descriptions font, partie de l'action et ne sont jamais faites pour elles-mêmes et dans une fin pittoresque. C'est l'impression que sa magnificence cause à

* Od,, VIII) i87. ïloxoL Bri ae ppOTâ>v alvîCo|i' &icavTCDV.

'A^octcov oItov àetSeic

bic Te «oO jj avToc icapeci>v.

* id., id., 4f89. %axoL xiapiov.

* Id,^ XVII, 519. ifice 'l(iEp6evTa ppâtoiaiv. 2d.9 XII, 187. (AtXtyYipvv... é>ica.

Jd., I, 338. ppoT&v 6eXxTiqpta.

* Id; XI, 367. i&opçT) èicéfov, Kvt Sa 9pcvec M'kai.

* Id.y XI, 368. hrivràpitvo;, xareXé^ac.

Id,f l, 3. àvOpfi&TCcav v6ov ^yvco.

Id,, XII, 188. icXetovK elScoc*

Jd., XVII, 519. àtiUi 8e8afa>; ïk* \\upUyta*

* Arist., Poet, XXV, 3. ouSèv ariec;, àXXÏicovTa ^,0t);

^ Arist. cité par Plut., Pyih, Orac.y xtvou|&eva ovôpkata.

Télémaque, qui amène naturellement la description du palais de Ménéias S comme celle de la grotte de Galypso est causée par Tadmiration de Mercure ^. Dans les comparaisons si nombreuses surtout, éclate le sentiment de la nature, c'est-à-dire du rapport intime, delà sympathie mystérieuse mais certaine de Thomme aux choses. Il y a en elles une sorte d'âme qui parle à notre âme, que le poète seul entend, et nous fait entendre, quoique Socrate prétendit ne pas l'entendre ; car il disait : Les pierres et les arbres ne parlent pas. Au quatrième livre de V Iliade 3, Simoïsios est tué par Ajax, et pour nous intéresser davantage au sort du jeune homme renversé dans la poussière par la lance du terrible héros, le poète ne trouve rien de mieux que de le comparer à un grand et haut peuplier, à Técorce lisse, qui était né et grandissait dans une immense prairie arrosée par des sources abondantes. Puis un jour le charron est venu et pour en faire le cercle d'une roue, l'a abattu du fer de sa hache : et le voilà maintenant desséché, mort, gisant sur les bords du fleuve dont les eaux avaient nourri son tronc robuste et les rameaux touffus de sa cime. La pitié du poète semble se partager entre le jeune soldat et le jeune arbre, et Ton ne sait bientôt plus, comme lui, lequel est le plus à plaindre.

Par un sentiment exquis et profond de l'art, Homère excelle à mettre en présence les contrastes de la vie et de la réalité. C'est sur le bouclier d'Achille, qui va bientôt être souillé de sang et de chairs meurtries, que le poète a voulu représenter, gravées par l'art divin d'Héphaistos, les scènes les plus calmes et les specta-

» Od,, IV, 44, « Od,, V, 56, 3 y. 477.

des les plus magnifiques : et d'abord le ciel, la terre, les astres dans leurs mouvements réguliers et leur ordre admirable que rien ne peut jamais troubler ; puis les scènes de la vie domestique : les fêtes d'un mariage, les cortèges des chanteurs et des danseurs ; ailleurs les travaux paisibles et sereins du labourage, de la moisson, des vendanges, et plus loin les bergers suivis de leurs chiens et conduisant aux pâturages leurs longs troupeaux de bœufs mugissants. Et toute cette gracieuse pastorale, cette pacifique idylle, se déroule, comme pour montrer Tamère ironie des choses, sur une arme,, en face du carnage et des boucheries horribles de la guerre. Les épithètes font toutes image, et une image vivante et vraie, associée intimement aux sentiments des personnages. Tantôt le poète relève, dans le spectacle de la mer, les bruits vagues de ses flots infinis ; tantôt la couleur de pourpre que lui donne réclatante lumière du ciel dlonie^. On a relevé comme un défaut les nombreuses répétitions non seulement d'épithëtes mais même de membres de phrases et de vers entiers. C'est, à mon sens, une vue courte et un jugement inexact. La répétition a un effet poétique, soit comique soit pittoresque, soit pathétique. C'est elle qui fait le charme du refrain ; le parallélisme du vers français est une répétition rythmique.

Les symétries jouent un grand rôle dans l'architecture ; que sont elles que des répétitions ? Qui ne sait l'emploi qu'en fait la musique où la variété des modulations les ravive sans les supprimer ? Seulement il faut avouer que la traduction rend inévitablement maladroits et faux, entre tous, ces procédés d'expression parce qu'elle ne peut ajouter à la répétition de

* Od,, XI, S48. icopfOpcov xO|ia...aifroXv9Xo{a6oto SoXdEoviK*

16 LBS HÉROS ET. LES HÂROlNES D'HOMÂRS

ridée abstraite, la répétition de l'image, du son, de la mélodie, du rythme.

L'art du style est incomparable dans Homère, et ce qui ajoute à son charme tout puissant c'est, comme le disait Plutarque, le naturel et l'absence d'effort, la facilité et l'aisance du faire ^ .

Les héros sont des caractères ; le caractère est une beauté, car il est la force qui crée et maintient au sein des êtres leur unité et leur essence propre et individuelle. Les choses mêmes ont ainsi un caractère. Chez les hommes il est l'unité des deux éléments qui le composent : à savoir, les sentiments et les passions d'une part, et de l'autre la maxime constante de la raison et de la volonté qui leur donne une direction habituelle et sert à qualifier les actions nobles ou basses, grandes ou misérables qui en émanent. L'un de ces éléments que les Grecs appelaient pathos, l'élément passionnel, donne à la vie sa variété, son mouvement, son individualité, sa richesse, sa turbulence ; il fonde dans l'art l'expression pathétique qui intéresse, émeut et trouble ; l'autre, qu'ils appelaient Tét/ios, est la réaction de la volonté contre la violence aveugle de la sensibilité ; c'est la force intelligente et réfléchie qui donne aux mouvements des passions une détermination morale, une règle générale ou une habitude constante : elle fonde la beauté du caractère, qui est esthétiquement parfait lorsque ces deux éléments se balancent et que la beauté contient dans une juste mesure la puissance pathétique de l'expression 2. Léthopée, suivant le mot technique 3, c'est-àdire la puissance de créer des caractères, est la marque par excellence du génie poétique.

^ TimoLf 36. x6 ôoxelv eû^spûç xa\ paSiuç àicipyaaOat. - ta 7,6/) 9U(i9(dvet toîç icâécatv.

Les caractères d'Homère sont aussi, nombreux que divers, aussi puissants et énergiques que yjyants et naturels. Ce sont eux que nous appelons ses héros. Le mot héros aurait besoin ici d'être déterminé et précisé. Les anciens eux-mêmes n'étaient pas d'accord sur la signification qu'il a dans le poète. Les Scholies nous apprennent que certains critiques, comme Istros, l'appliquaient exclusivement aux rois, aux chefs, aux princes, aux grands qui avaient pris part à la guerre^ d'autres et le plus grand nombre retendaient à tous les (jrecs^. Il est certain que les poèmes homériques font de ce terme un emploi très général : ils le donnent au vieux Laërte < comme au jeune Télémaque 3, ce qui prouve que l'&ge n'entre pour rien dans le sens du mot, non plus que la plénitude de l'activité du personnage, puisque l'un n'est plus, l'autre n'est pas encore en état de rendre à son pays des services militaires ou poli-; tiques. Les étrangers à la race grecque, le roi de Sidon, par exemple, c'est-à-dire un phénicien, un sémite, le reçoivent ^. On le trouve appliqué aux aœdes , à Démodocus chez les Phéaciens ^, aux chefs des bergers et des porchers, aux hérauts et aux serviteurs des rois et des princes ^.

* Lehrs, de Aristarchi siud. Homer,, p. 101. SchoL 11.^ B' 110. 'HpcDCc Aavoior oti icpbç TcavToïc ôtfCOTCtv6(i.evo; tov Xâyov vJpiDa; Xlyci* t) 5è àvaçopà iipbc "lorpov X^yo/ra |a6voii; tou; ^aiatXclc vipua; XiYCo^st* /cL, M. 165. Sri icatvTa; xotvfi>; xa(\ ùv tou; T^yetiâva; p.6vov; TjpcDac xaXcl. /({., 0. 230. Tipcosc xaXeT xa> où |aôvov tov; ^ao-tXia;, a>c 'lorpo;. 7(2., N. 629. V) SiicXt) 5ti vaçûc icatvTa; xoùc "EXXvivaic tjpamk; xaXtT* «pb; 'loTpov. Gonf. Vossius, 8ched:Critic.^ I, p. 242.

' Od., 1, 189. AaépTTiv iJpcAa.

» 7d., IV, 21. TeXéji«x6ç T*ïip«;.

^ Id,^ Xy, 117... 9a(ii|&oc vjpiûc

Stdov^cAv ^fftXrS;.

> Zd., VIII, i83. "Up^ Ay]{ioS6x(û.

« Id^ XVIII, iU, Mo^Xioc iipiûc

KvîpuI AouXixutSc

Quoique le mot d'héroïne ne se trouve pas dans Homère S je me crois en droit de le donner également aux femmes illustres par la force de leur caractère, leurs vertus, leur noblesse sociale ou morale, même aux plus criminelles, qui furent l'objet de poèmes épiques comme les hommes dont elles étaient les filles et les épouses ^. En même temps que l'histoire des dieux et les exploits des guerriers, la poésie racontait et célébrait les vertuê des femmes 3, et par ce mot vertu les Grecs entendaient tout ce qui, dans l'ordre moral ou dans l'ordre social, élève un caractère ou un personnage au-dessus de la foule. Phèdre, Ciytemnestre et Hélène, sont à ce titre des héroïnes, aussi bien qu'Andromaque, Pénélope et Nausicaa, Nausicaa, la plus poétique, la plus idéale, la plus délicieuse des figures, dans la vaste galerie des femmes d'Homère. L'idée delà moralité ni celle de la valeur guerrière ne constituent exclusi-

1 Â moins d'admettre que le mot Y)p(o; s^applique à la femme, comme semble Tadmettre Maxime de Tyr {Or,, XXXII, 4) : à ^Ho'îoâo; X*^9^^ C'^'^ '^^'^ -ripcocDv ànb tûv yM^anuLCi^ apx^(&evo; xscaXcyuv Ta yivYi', 5; t:; è| ^c sfu» Le mot héroïne, T)pci>îci se rencontre dans Pindare (Pyth., XI, 13], qui le donne aux filles de Cadmus et d*Harmonie : Ino, devenue déesse de la mer sous le nom de Leucothoé; Sémélé, compagne des déesses de TOlympe; Alcmène, noble mère d'Hercule, et il les réunit toutes trois dans la formule : êicivo(iov *Hpo)to(i>v arpatôv. Athénée (I, Segm., XXY, p. 1i,d) rapplique à Nausicaa, la seule des héroïnes, |&ôvy}v tûv v^pcoîdcov, qu*Homère représente jouant à la paume.

. * Od,, XI, 309. Yipc&tAv àXôxou;... T)ôà Ouyatpac. . 3 Sans doute Tobjet de la poésie épique est, comme le définit Homère (Od., 1, 338), de chanter spy 'àvSpâv ts OcôtvTc. Mais le mot àv6pô»« ne semble pas exclure les femmes. Le poète ou chanteur laissé par Agamemnon auprès de sa femme pour la maintenir dans la vertu et Thonneur, croyait pouvoir arriver à ce résultat en lui racontant les vertus des femmes, àpctàc yuvoiixûv $iepx6piKvoc (Athen., I, Segm., 24, p. 13). On sait qu*un poème épique attribué tantôt à un Milésien, tantôt à Karkinus de Naupacte, avait précisément pour sujet et pour titre : ïnri iceicotiQtA^va é; Puvaîxa; (Pausan., II, 3, 7; IV, 2; X, 38, 6), comme les Grandes Eoées et les Catalogues des femmes, qui appartenaient à'Técole d'Hésiode (Suid., 1704, b.)

vemenf rhéroîsme homérique, quoiqu'en dise Nitzsch * . Les caractères de Théroïsme homérique sont définis par Homère lui-même par la grandeur de la taille» la forcé et la beauté. Le Cyclope décrivant l'arrivée d'Ulysse qui lui a été prédite, le dépeint ainsi en termes très clairs*.

Les héros sont très fiers de la noblesse de leur race qu'ils font presque tous remonter indirectement on directement à quelque Dieu. Us gardent précieusement et rappellent aux autres avec orgueil leur généalogie divine. Ënée s'adressant à Achille lui dit ^ : « Nous savons la race l'un de l'autre ; nous connaissons mutuellement nos parents ; car nous l'avons appris en entendant les chants glorieux qui circulent parmi les hommes. »

Si général que soit l'usage du mot, on ne le voit pourtant caractériser que des personnages qui par leur naissance, leur valeur, leurs vertus, leur dévouement, leur force, leur beauté, par une supériorité quelconque, que n'e£facent ni les fautes ni même les crimes, se distinguent du vulgaire. C'est à ce titre que le porcher Eumée et la vieille esclave Euryclée ont le droit de figurer parmi lesThéroïnes d'Homère. Dans les conài- f ne ^^^ <^^/ tions spéciales où chacun de ces personnages est placé, ils réalisent l'idée la plus haute, la plus vraie et la plus complète de l'homme *,

Au lieu du mot héros, Homère se sert comme d'un équivalent du mot divin. Cette épithète est donnée à

* Anmerk. Z., Odyss,, t. III, p. .166 : Bei Homer bedeutet Héros den Waffenfaehig mann i.

< 0(2., IX, 513 : « Ttvà çûtix pLlyav xa\ xaXov fuya^viv rmet^,lvov àXxTJv.

' IL, XX, î!03. iip6xXuT 'àxouovTc; ificca Oviqtûv av6p«&icci>v.

* Le mot fiptt; dérive de la même souche que le skrii 9irà*s, le latin vir, le gothique vais, ■■ bar(on).

Clytemnestre dans le passage même où elle est signalée comme épouse adultère et meurtrière de son mari ^ à Antée, femme de Prœtus, éprise d'amour pour Belléro* phon et s'accusant elle-même d'avoir voulu, comme Phèdre<» lui faire violence^, et la seule explication de cette qualification , c'est Tillustration de leur race, la noblesse de leur origine ^. Homère semble dire indifféremment les héros Grecs, et les divins Grecs ^. Eumée et Philétius sont appelés tous deux divins ^. Ménélas donne cette qualité à Paris qui a enlevé sa femme, et cela dans le passage même où il lui reproche d'avoir violé les lois saintes de l'hospitalité et outragé celui à qui il devait reconnaissance et amitié^. Les chevaux d'Hector qu'Andromaque nourrissait de sa main, le cheval d'Adraste, Arion, qui lui avait été donné par Hercule, sont qualifiés de divins parce qu'ils sont de race divine '^. C'est ce que nous appelons des chevaux de sang, de race. Mais ce n'est plus que par une hardiesse de métaphore qu'on voit appelés divins : le vin 8, la danse ^, la maison ^^^ la tour ^^ De même dans nos poètes :

Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines.

* Od,f III, 265. 5îa KX*JTai(Avi^9Tpv].

« IL, VI, 160. 5ta "AvTÊia.

3 II., IX, 538. ôîov y£vo;.

4 Od., III, 116. $to( 'Axatol. i7., II, 110. îf^ptùtç 'Axaioc, et même àvdpàc îJpcDcc. Od,, I, 100. Les /tommes sont ainsi appelés divins.

> Od., XXI, 234. $t'Eu(ta(c... «J^tXoiTie 8tc.

' i7., III, 351. ^ctvodoxbv xaxà ^é^ai oxcv çOérqTa 9tflcpâax9,

... $6c TÎaatrOai $lov 'AXcÇavâpov.

7 IÎ.J XXIII, 347, ... 'Apctpva 8?ov

'AâpiqoTOv ta^ùv Tmcov, S; ix Oeâ^tv y^vo; T)ev.

« Od., II, 341.

» 7d., VIII, 864.

« id., IV, 43.

" n., XXI, 626.

INTRODUCTION fl

Le tabac est divin et n'a rien qui l'égale.

Ce dernier hémistiche commente et justifie le pre> mier : ce qui n'a, dans son genre» rien qui l'égale, est par là même divin.

L'analyse des caractères héroïques de Vlliade et de YOdyssée nous permettra de pénétrer non seulement dans la yie militaire et politique des Grecs, mais dans leur vie privée et domestique où se développent les vertus de famille, où naissent les relations intimes des grandes affections humaines : le père, le fils, le mari, la jeune fille, l'épouse, la mère, même l'esclave, cet hamble ami, suivant le mot admirable de Sénèque^,

Dans Hésiode, ces héros d'origine divine deviennent des demi-dieux * à qui on rend un culte et on élève des autels et des chapelles ^. On donne cette épithète aux héroïnes comme aux héros*. Homère lui-même appelle demi-dieux les héros de la guerre de Troie *, mais l'épithète n'a ici qu'une valeur poétique et non mythologique : ce que prouve le substantif^ hommes qu'elle accompagne.

Les héros d'Homère sont des hommes ; l'intervention des dieux, leur faveur comme leur colère ne suppriment pas la beauté de leurs caractères qui a sa source dans la liberté de leur volonté et de leurs actes. L'élément moral de la personne humaine, c'est-à-dire sa dignité et sa grandeur, demeure entier. Jupiter luimême déclare que c'est une impiété des hommes d'ac-, cuser les dieux d'être la cause de leurs malheurs : ce • sont leurs propres fautes qui les attirent et justement

< Serras, hnmilis amicus.

Opp, et Dies.i 166. f,tJLÎ6coi.

Plut., Thes,f U.

T)|&tOicûv yivo; àv8pûv«

n LBS HÉROS ET LES HÉROÏNES D*HOMÈRE

sur eux ^ Et cependant ce n'est pas tout à fait sans raison qu'ils disent que les dieux ôtent parfois la sagesse aux, plus sages ^. Dans Homère nous les voyons tantôt et le plus souvent représenter Téternelle justice, tantôt céder aux plus mauvaises passions 3, tantôt être les agents du destin, de la fatalité^ dont les hommes et parfois même les dieux sont impuissants à vaincre la force souveraine ^. Mais ces contradictions chez le poète sont nées de l'éternel conflit dans lequel la liberté humaine se trouve engagée avec la toute puissance divine et la force souveraine des choses, et doutTénigme parait insoluble. Il faut tenir fortement les deux bouts de la chaîne, et Homère la tient. Le héros est libre, mais sa liberté est limitée par une puissance supérieure; ces limites, il ne les connaît pas et il est heureux pour lui qu'il ne puisse pas les connaître. L'intervention des dieux dans les choses de la vie humaine s'explique par la conviction aussi générale alors que profonde de la communautéd'origine : les dieux etles hommes sontunis à la fois par les liens du sang et par l'identité d'essence morale. Elle est elle-même limitée, comme elle limite sans la détruire la responsabilité ; elle permet de n*être pas implacable devant les faiblesses des hommes et de ne pas exalter trop haut leurs vertus, et si cette solution moyenne du problème du libre arbitre n'est pas de nature à satisfaire les légitimes exigences de la philosophie et de la science, la poésie et l'humanité s'en contentent et s'en contenteront toujours.

* Od.f I, 32. «Otoi <yçeTlpYj<yiv aTaejOaXiYjaiv oXovto. « Od., XXIII, 11. Oeoi... ôtTs ôuvavTat '

3 La haine irréconciliable de Poséidon contre Ulysse, qui pourtant se pourrait moralement expliquer.

* MoTpa.

' JI., I, 5. Aibc d'èreXeceTO pouXiq.

INTRODUCTION ta

- Que répopée homérique plonge par ses racines dans: la vie nationale des Grecs, qu'elle se rattache à des mythes et à des légendes populaires qui avaient déjà reçu une forme plus ou moins poétique, qu'elle ait un fondement réel dans>n grand événement historique, l'expédition en Asie des tribus grecques confédérées, cela est possible, vraisemblable même , quoiqu'on n'en puisse fournir aucune preuve de fait. Mais qu'on doive considérer les poèmes d'Homère comme le Livre des héros Grecs ^ en ce sens qu'ils ne seraient que l'embellissement de faits et de personnages historiques, je: ne puis l'admettre. Tout porte en eux la marque d'unè^ fiction poétique, si on les considère en eux-mêmes,: dans leur individualité si forte, leur unité si marquée, leur variété si profondément humaine, et encore plus si on les considère dans leurs rapports les uns avec lea autres. Si on a pu dire qu'Homère avec Hésiode à donné: aux Grecs leur religion et leurs dieux, combien a-t^on. plus de raison de dire qu'il leur a donné leurs héros. L'idée même du héros est une idée poétique, une fiction. Le monde héroïque est un monde de poésie, créé par la poésie et ne vivant que par elle. C'est précisément parcequ'ils n'ont pas vécu, qu'ils vivent encore et vivront éternellement. La poésie est plus philosophique que l'histoire et les héros qu'elle crée sont immortels.

Les héros d'Homère sont trop nombreux pour que nous puissions les faire entrer tous dans cette étude. La plupart d'ailleurs, comme il convient à la poésie épique, ne sont que des esquisses d'un dessin sans doute ferme et précis, mais ils n'ont ni une figure ni une forme absolument détachées de l'ensemble auquel ils

' Heldenbuch.

appartiennent Ce sont comme des bas-reliefs, des personnages d'ane frise qai n'ont toute leur valeur que dans leur groupe. Pour les plus grands d'entr'eux, que Faction met dans une plus pleine lumière, le procédé que nous nous proposons d'employer aura peut-être pour résultatd'accuser plus vigoureusement leur physionomie, et de transformer en statues isolées ou en petits groupes, comme le ferait la tragédie, des personnages que le récit épique ne nous montre développant que successivement leurs caractères qui se fondent dans la mêlée de l'action multiple et dans la collision dramatique des passions contraires. Il y en a qui sont communs aux deux poèmes ; mais nous les verrons, malgré la diversité des situations, toujours semblables à euxmêmes dans leur individualité morale. D'un poème à Tautre les caractères se complètent, s'achèvent, s'éclairent, s'approfondissent, mais gardent leur unité, et maintiennent leur personnalité propre et distincte.

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